Ilian
— Vous ne pouvez pas être les seuls à avoir des secrets, se contenta de répondre Mathieu en se tournant vers Ilian.
Il fut le seul à ne pas le toiser ou à louvoyer vaguement vers lui à la dérobée sans oser l’affronter : il se campa carrément sur ses talons pour lui faire face :
Ilian se sentit reprendre consistance en lui rendant la pareille. Il y avait en Mathieu une énergie étrange qui semblait encrer Ilian dans toute cette situation, aussi improbable soit-elle. Mathieu ne le dévisageait pas comme s’il le dévorait, mais il s’arrêtait simplement sur lui, sans prêter attention au symbolisme menaçant qu’il incarnait. Mathieu le regardait, sans préavis, dans ses prunelles sombres mais soudainement neutres, et Ilian se sentit à nouveau, là. Il ressentait une connexion absurdement familière, mais dénuée d’un héritage qu’il avait ressenti au simple contact des yeux d’Arthur. C’était différent, et pourtant intrinsèquement lié, comme si tout en découlait. Mathieu, pourtant, ne présentait rien d’imposant ni de similaire à lui : il était aussi ramassé qu’Ilian était dégingandé, et aussi brun et frisé qu’Ilian arborait un look flavescent d’un surfeur californien mal dégrossi qui irait régulièrement chez le coiffeur, qui plus est.
Mathieu lui tendit la main et Ilian se surprit à la serrer presque aussitôt, éberlué.
— Moi, c’est Mathieu.
— Ilian.
Garance lui esquissa un sourire, et Cate, la revêche, un rictus qui pouvait en passer pour un. Mathieu approuva d’un vigoureux hochement de tête et se tourna vers Arthur, qui s’empressa de regarder ailleurs. Pour ne pas changer.
— Sincèrement désolé de tout ce bazar, énonça simplement Mathieu, tout à Ilian, et il sonnait tellement honnête dans cette simple phrase, qui excluait toute sorte d’ironie malsaine.
« Et vraiment désolé pour ce qui va suivre, mais je voudrais que tu saches que rien n’est de ta faute.
— Qu’est-ce que tu fous ? s’impatienta Lucas, sans quitter Rémi d’une clignée.
Rémi qui leur tournait toujours le dos, obstinément déterminé à ne pas voir.
— Voilà ce que je propose, dit Mathieu d’une voix posée. Arthur et Lucas, vous emmenez Ilian et Clément dehors avant que tout ça dégénère encore, pour les présentations d’usage. Essayez de faire dans le simple et le moins déprimant possible – Cate émit un ricanement incrédule, et Mathieu dériva un instant vers elle, déstabilisé – Euh… et moi, en échange, je vous prends Rémi, et avec les infos toutes fraîches que je vais lui balancer, il sera tellement sonné qu’il ne pensera même pas à vriller avant un bon moment.
— Mais quelles infos ? s’exaspéra Arthur, pas forcément ravi de ce plan d’action.
— Deal, sortit simplement Lucas dans le même mouvement.
— Mais… non… vous faites quoi ?
Arthur était paumé, et les filles ne semblaient guère plus avancées.
— Je vous offre une porte de sortie, à tous les trois. Tu es con ou quoi ?
« Si ça intéresse quelqu’un, je viens de voir Bastien ce matin », enchaîna-t-il a la cantonade.
Ça ne traîne pas : Claire se propulse à son bras, vibrante d’énergie, Ilian vacille, pas loin de se dépulper, mais Mathieu reste ferme sur les appuis que la fille vint déséquilibrer, pas si surpris au fond de voir une brune se pendre à son bras presque à son cou prête à l’égorger.
— Doucement Clarinette, à moi aussi tu m’avais manqué.
Mathieu se racle la gorge tout en essayant de la dégager avec une douceur ferme mais Claire s’accroche à sa bouée avec une fureur qui frôle le désespoir.
— C’est quoi ton problème ?! Elle secouait son bras à l’en décrocher, chaque secousse résonnant dans ses mâchoires comme un grincement de dents synchronisé. Pourquoi tu débarques comme une fleur, sans le ramener ?!
— T’as déjà essayé de convaincre Bastien ? C’est encore plus compliqué que de te faire changer d’avis !
— Et il va bien ? osa demander Arthur à mi-voix.
— À ton avis ? clasha Mathieu, exaspéré, tandis qu’il se débattait avec les tiraillements incessants de Claire.
— Et on a eu l’occasion de croiser Alec aussi, rempila Clément en débarquant à l’improviste droit sur Rémi. En compagnie de Florian.
Lucas ferma les yeux, anéanti. Arthur lâcha un râle d’un éléphant de mer en fin de vie et Mel, déjà bien ébranlée, eut toutes les peines du monde à endiguer l’impact de cette déclaration sur Rémi : il avait enfoncé ses ongles dans la toile, la traversant avec une puissance effarante. Le tableau – démesurément grand – se déchirait méthodiquement sous ses doigts, des lambeaux de navire ruisselant en lambris sur lui. Tremblant violemment, il s’efforçait pourtant de conserver un rythme appliqué, comme pour ne pas imploser.
— C’est bon, merci, on a compris.
De son bras libre, Mathieu s’appuya sur Clément, le repoussant d’une tape plus sèche qu’amicale. Un “coucouche panier” implicite pour l’empêcher d’aller plus loin. Clément recula, mais Mathieu devait dans le même temps gérer Claire, qui s’était effondrée sur le sol, vaincue mais toujours agrippée à son bras tel un boulet. Avec son centre de gravité problématique, Mathieu ressemblait désormais à une balance vintage bancale, tiraillée au milieu du brouhaha flottant depuis l’annonce bombe d’un Clément trop vindicatif. Mathieu souffla un grand coup et s’adressa à Clément le plus distinctement qu’il était naturel sans avoir l’air de s’adresser à un enfant de cinq ans :
— Tu vas devoir escorter ces trois-là dehors, dans le jardin. On ne peut pas les laisser seuls, ensemble. Il faut les empêcher de faire d’autres conneries.
— On n’a encore rien fait ! s’insurgea Lucas.
— Ah mais oui, c’est évident ! Et la faille spatio-temporelle temporelle d’il y a pas dix minutes, c’était la faute à qui ?
Arthur devint blême, Lucas rougit et Ilian n’était pas loin de défaillir. Il lui fallait sa dose.
— Et faites quelque chose pour lui, il est blanc comme un cachet, asséna Mathieu en coup de grâce.
Cette fois, la phrase ne résonne pas. Elle se pose, fragile, sur une vague de murmures qui reprenait, calme, comme le roulis de la mer.
Clément s’intéressa enfin à Ilian et comme presque tous les autres avant lui, il n’était pas loin de se dégonfler.
— Échec et Math’, murmura « le petit » à haute voix. Vous y étiez aussi, dans le ralentissement ! Ouah ! reprit-il en s’imposant dans le cercle principal, comme frustré de ne pas avoir pu participer davantage. Jusqu’où ça a pu se…
Il se tassa face au visage de Mathieu.
— Maintenant, les gars, rappela ce dernier, en relevant Claire de force. Je vais expliquer tout ce qu’on sait, clame-t-il plus fort. Et c’est déjà plus que ce que vous avez voulu NOUS cacher. Alors tout le monde se calme !
Arthur s ébroua et fit un signe d’assentiment à Lucas qui soupira.
— Clément, tu passes devant ?
Clément avait autant envie de les accompagner que Rémi de cesser son arrachage méthodique mais il s exécuta en pilote automatique, avec la même soumission forcée que Caitlin. Sous la cadence machinale, il darda un œil furibond et horrifié sur Lucas, mais l’accéléra direct de lui-même lorsqu’il aperçut Léane qui se dirigeait vers lui, visiblement animée par le besoin d’une justification branlante.
— Allons-y. Vite ! embraya-t-il en entraînant Ilian.
— À plus, Monsieur l’Indécis, le salua au passage à mi-voix Garance d’un signe de la main hésitant.
Comme si elle n’était pas certaine de le revoir.
Rémi interrompit un court instant sa besogne pour les regarder passer, hébété. Il n’était visiblement pas tiré d’affaire, parce qu’il était repris de violents frissons convulsifs qui ne présageaient rien de très agréables pour son entourage.
— Qui t’a dit de sortir une machette ? entendit Ilian rugir dans son dos. Malgré son apparente neutralité envers lui, Mathieu n’était visiblement pas loin de perdre la boule à son tour.
— Kiernan, what the hell are you… Oh, et puis merde ! Pose cette putain de machette, il ne va pas t’attaquer ! Personne n’attaquera personne si chacun y met du sien, vu ?!
La voix de Caitlin s’éleva, s’étirant un instant pour lâcher une réplique savamment dosée de sarcasme, suivie d’un silence étonnamment long.
— C’EST QUOI CETTE CONNERIE ?!! Tu parles français ?!!
Ça y est. Mathieu l’avait perdue.
Clément dérapa sur le seuil de la porte vitrée, sidéré.
— Cate parle français ? C’est une blague ?
— Ils sont tous les trois bilingues, dit Arthur non sans amertume. Ils ont mieux caché leur jeu que nous, c’est tout.
— Ça veut dire que j’ai fait tous ces efforts pour parler un anglais correct pour rien ? glapit Clément, complètement déboussolé. Mais… mais pourquoi avoir prétendu… ?
— Ils ont rencontré Ninon avant nous, et c’est pas avec elle qu’ils ont dû apprendre à faire confiance aux gens.
— Ouais, ben pour Ninon, ça se comprend mieux, Bastien l’a carrément éjectée, et l’Autre, dans sa tête, devait sûrement le savoir, appuya Lucas, en ignorant les ondes meurtrières que lui envoyait Arthur.
Clément les dévisagea, cherchant désespérément un gag.
— Ninon ?! répéta-t-il, incrédule. Oh putain, je ne sais pas où il a trouvé sa machette, mais il va m’en falloir une à moi aussi, conclut-il maussade. Et fissa.
Ilian tressaille sous la violence du propos.
— Oh t’inquiète, va, je plaisante. Quoique… On ne sait jamais. Vu comment ça tourne, une machette ne serait pas de trop.
Arthur le pousse sans ménagement.
— Ta gueule et avance.
*
Thomas détestait le silence. Mais il le garderait sur Elsie.
*
Ils traversèrent une loggia étroite avant de le pousser à demi sur quelques marches qui débouchaient dans un vaste jardin. Le magnolia trônait, inébranlable. Clément le dépassa en quelques enjambées dévastatrices et s’empara d’une chaise pour la traîner à l’écart, hors de portée des regards indiscrets qu’offrait la baie vitrée. Sans plus attendre de s’y laisser tomber, il plongea résolument une main fébrile dans sa poche pour en ressortir un roulé, qu’il s’empressa d’allumer avec un dépit furieux pour le moins déroutant. Le tout en épiant Lucas tel un forcené dans ses mouvements frénétiques aux scénarios multiples de meurtres en tête.
Sans se soucier d’une quelconque réaction, Lucas entamait des allers-retours dans le jardin, ponctuant de coups dans le gravier un parcours de névrosé. Arthur se réfugia dans un mutisme complet, planté en terre comme un piquet.
Un silence à tronçonner avec la plus grande des minuties s’étalait sur eux sans que personne ne s’avise de s’y atteler. Ilian était trop enfumé dans son univers apocalyptique pour pouvoir aligner deux mots compréhensibles. Mais au moins était-il à nouveau maître de ses mouvements. Sa main se cramponna enfin aux coutures de sa sacoche et fouilla avidement, à l’affût. Quand ses doigts se referment sur le sachet, Ilian ressent une bouffée d’air qui s’insuffle dans ses poumons. Il l’extirpe de sa poche gauche, chancelant à demi sous le poids d’une nausée qui revient à l’assaut. Le sachet, hermétiquement scellé sous vide, lui renvoie l’image des pilules blanches qui attendent sagement dans le sachet. Hermétiquement scellé. Avec les indications en frontispice. Les médicaments de sa grand-mère.
Il n’a pas confondu les pilules. Ses hallucinations ne viennent pas d’une erreur. Putain de bordel de merde. La panique le saisit à la gorge et l’accule contre un mur.
— N’hésite pas si tu dois les prendre.
Ilian sursaute, pas loin de la crise cardiaque. Clément l’observe, entre la défensive et une vague empathie.
— Ce que j’en dis, c’est que t’es vraiment pâle. Alors te gêne pas pour nous surtout.
Ilian secoue la tête, des points noirs viennent danser devant ses mirettes. Il agrippe sa sacoche et bataille avec la fermeture éclair, proche de l’apoplexie.
— Ça … va… halète-t-il en fin de course.
Rien que d’aligner ces deux mots lui coûte. Ça n’allait pas du tout.
— Tiens, il parle, ricana Clément, vite revenu de sa compassion passagère.
Il ne l’entend pas, des bourdonnements viennent parasiter l’atmosphère.
Où est-elle, c’est pas vrai ! Elle devrait être là !
Quand il en reconnait la forme, il en pleure presque. Allez, un petit effort… L’aiguille à présent… allez !
Il doit se reprendre à deux fois pour décapuchonner le stylo, tremblant comme un malade. L’automate reprend le dessus, il a tellement répété ce processus que ses gestes hachés de panique ne l’empêchent pas de visser l’aiguille à l’embout, focalisé sur son objectif. Pas le temps de purger. Pas la force. Tout pour arrêter cette crise, par pitié.
Ilian soulève son haut et tente de se concentrer sur sa cible. Pincer, injecter, c’est instinctif. Il saisit sa peau et s’apprête à y enfoncer l’aiguille, dans le ventre.
Un signal d’alarme retentit dans son esprit embrouillé. Il n’y aurait pas pris garde s’il n’avait pas croisé le regard médusé de Clément.
Mais qu’est-ce qu’il foutait ? Il s’était déjà enfilé un comprimé de glucose pour se booster il y avait pas une heure ou deux… ou trois – enfin dans ces eaux – et là il en venait à se piquer sans même vérifier son taux, qu’il avait déjà mesuré ?
Ramené brutalement à la réalité de l’instant, Ilian en laissa tomber son stylo, groggy. Il se jeta sur sa sacoche qu’il retourna sans ménagement. Le kit. Il lui fallait son kit. Il ne prenait plus de pincettes, la panique occultait tout jugement. Plusieurs bandelettes s’éparpillèrent sur le sol, une seule lui suffisait. Il l’apposa d’une main tremblante dans le lecteur, se saisit du stylo auto piqueur – bon sang pourquoi les capuchons refusaient de céder ! – planta le bout contre son doigt et appuya avec une telle violence que la lancette lui arracha un goût de sang métallique dans sa bouche. Il n’arrivait pas à reproduire la même sensation sur son index, il pressa comme un citron et la goutte éclata, sur la bandelette, éclaboussant l’appareil. Dépêche-toi, vite… ces secondes étaient intenables.
Le lecteur tremblota, histoire de faire durer le suspense, puis afficha la mesure de 90 mg/dL. Le soulagement retomba comme une massue sur Ilian qui trébucha sur le sol, ses jambes affaiblies se dérobant sous son poids. Sa vision s’éclaircit brutalement. La panique refluait, remplacée par une légère appréhension bien plus supportable qu’elle lui permettait de garder les idées claires. Puis, c’est la honte et la confusion qui revenaient le cueillir au creux du ventre en coup de poing salutaire. Il avait été à une piqûre de commettre une énorme boulette. Mais qu’avait-il failli faire ?!
— Eh beh, commenta sobrement Clément.
Ilian sentit les vertiges le reprendre quand il réalisa qu’il avait réussi à s’attirer toute leur attention. Il faut préciser qu’ils venaient d’assister à son numéro de drogué, c’était dès le départ leur offrir une trop mauvaise image de lui-même.
— Jackpot, marmonna Clément entre deux nuages de fumée.
Arthur le fixait franco cette fois, la mine défaite et le teint vitreux. Cette fois, c’est Ilian qui écourta la confrontation : le rire de l’enfant revenait s’insérer dans son crâne, amplifiant sa nausée d’une terreur subite.
Lucas s’était interrompu sur un retour, avec le même désarroi sur sa face. Quand Ilian puisa le courage de fuir Arthur pour s’attacher à lui, il le regretta presque aussitôt : son cœur qui ne lui appartenait plus s’emballa dans un ballet tachycardique atroce. Une certitude inédite s’imprègne en lui avec la force d’un autre mantra, plus tactile qu’auditif : cet homme lui évoquait le poids rassurant et enveloppant d’un plaid duveteux en plein hiver.
Minute, d’où cette… cette chose lui dictait son cheminement de pensées ?
Le miroir lui avait refilé un parasite. Un sale virus qui l’attachait et le repoussait entre deux pôles bien distincts, d’Arthur à Lucas, de Lucas à Arthur, tel un punching-ball partagé entre emprise addictive et répulsion viscérale qui se disputaient en fond sonore.
Ilian allait gerber, ça ne faisait pas un pli.
Pour se débattre et échapper à l’attraction dont il était aussi sujet qu’objet, il ne trouva rien de mieux à faire que de se concentrer sur son kit complètement éventré : dans une gestuelle lente bien prononcée, il se força à ramasser les éléments éparpillés, en s’énumérant leur fonction, pour ne pas perdre contact avec le réel. Sa maladie, voilà un élément tangible auquel se raccrocher. Il ne délirait pas, il était simplement malade. Voilà. Contente-toi de ça et bouge. Il fallait dégager d’ici en vitesse.
Pas question !
« On ne t’a pas sonné, toi ! »
Et ils le regardaient faire, tout simplement. C’était ça le plus terrible. Ils le regardaient. Ilian se sentait disparaître au plus profond de lui-même, happé par une chose qui s’imposait comme une évidence, et eux le regardaient. La bandelette lui échappa, et sa main rebondit contre le sol en voulant la saisir. Rien à faire, il n’arrivait à rien. Il s’exhorta à nouveau mais ses doigts traversèrent encore la bandelette comme s’ils étaient constitués de vide. Et voilà qu’il s’effaçait. C’était le pompon. Le summum du délire.
— Et euh…hum. Clément toussota pour contrôler le léger chevrotement qui venait de sortir de sa bouche … et sinon tu étais parti où ?

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