Ilian
Ilian bondit, sa main heurta les graviers, enfin, s’éraflant au passage. Clément ne s’adressait pas à lui mais à Arthur, lequel ne semblait pas loin de tomber dans les pommes, tétanisé. Arthur se détacha d’Ilian pour revenir sur Clément, soulagé de l’échappatoire escomptée.
— En internat, à Toulouse. J’ai terminé ma première là-bas. Je passais les week-ends chez mon frère.
Clément se fendit d’un grognement désabusé.
— Le méga fun, donc.
Arthur ne répondit rien mais jeta un œil du côté de Lucas, et lui montra Ilian d’un signe assez explicite pour qu’il prenne le relais. Lucas choisit de se défiler en reprenant d’un coup sec sa marche aléatoire, écharnant avec rage ses cheveux dans une visible volonté de mettre la peau à vif.
— Et tes parents ont dû apprécier ta décision de revenir, j’imagine, enchaîna Clément, rivé sur Lucas, une salve haineuse dégainée de ses yeux olive. T’es revenu quand d’ailleurs ?
— Il y a quelques jours. C’était… compliqué, mais ils sont assez arrangeants, du moment que je ne leur tape pas ce qu’ils appellent « une de mes crises ». Et comme je n’en ai fait aucune là-bas, vu que j’étais… Arthur chancela dans ses inflexions… assez loin d’ici…
— Je vois… et donc vous avez choisi d’un coup d’investir la résidence tous ensemble tout simplement parce que…
— Parce qu’elle était vide, qu’aucun de vous deux ne répondait au téléphone ou n’était localisable, même en bilocation, oui, termina Arthur avec une pointe d’irritation. Mets-toi un peu à notre place, on a pensé que vous étiez en danger. Et c’est l’impression que Mathieu a donnée quand on a senti son onde de choc, c’était la seule explication à une perte de contrôle aussi intense, que sa pièce de rechange se balade seule dans la nature. On a paniqué…
— Et vous vous êtes dit qu’activer les miroirs, rassembler le plus de fragments possibles au même endroit, et foutre en l’air tous nos efforts de cette année, c’était une brillante idée ?
— Ce n’était pas le plan de base ! se défendit Arthur. On devait juste se concentrer sur Mathieu pour obtenir une localisation, mais elle restait floue. On devait amplifier la portée. On n’avait pas… on n’avait pas tous les fragments, alors on a dû compenser avec trois complémentaires. Et vu qu’on était tous un peu inquiets sur votre sort, les autres ont suivi, et tout s’est enchaîné. C’était aussi pour éviter un dérapage. On espérait que le miroir pointait vers Mathieu, même si bien évidemment on devait courir le risque que ce soit sa pièce de rechange. Ou que ce soit…– il marqua une pause, comme si prononcer le reste l’alourdissait… – que ce soit lui.
— Vous faites vraiment tous chier, décréta Clément, écœuré. Qu’on reste des mois seuls dans cette maison glauque, ça, tout le monde s’en tape. On peut bien crever à la moindre visite de spectres en pleine nuit, pendant que vous vous faites manipuler pour des missions idiotes, mais dès qu’ils vous mettent sous pression avec la plus banale des manipulations, hop ! Vous rappliquez en masse et foncez dans le tas sans prendre le temps d’utiliser ce qu’il vous reste de cervelle ? Sans vous inquiéter sur la possibilité d’un piège ? Vous êtes des demeurés !
— On n’avait pas d’autre choix !
— Alec n’a pas le choix ! Florian n’a pas le choix ! martela Clément entre ses dents. C’est exactement pour cette raison qu’ils nous utilisent, parce que nous, le choix, on l’a ! Vous en particulier apparemment ! aboya-t-il en englobant Lucas et Arthur dans un demi-cercle dépité. Et lui aussi, il a le choix, continua-t-il en replongeant sous le projecteur Ilian, à genoux sur les graviers, qui pensait s’en tirer à bon compte sous sa cape d’invisibilité s’il consacrait toute son énergie à rassembler ses affaires dans sa sacoche. Lui, au moins, il a le choix de se tirer le plus loin possible d’ici, ce que je ne manquerais pas de faire si j’étais à sa place. Mais il mérite bien mieux que ça, il a le droit d’avoir une explication avant d’évaluer s’il est encore temps de se barrer. Alors l’un d’entre vous aurait-il l’extrême obligeance de lui adresser la parole au lieu de faire comme s’il n’existait autrement que par l’Autre ?
Penaud, Lucas ralentit enfin la cadence et s’immobilisa sur un pas de danse bancal au possible. Avisant Ilian qui portait d’instinct son regard sur lui, ne pouvant s’empêcher de recueillir leurs réactions à chaud, il eut un signe de dénégation assez brusque pour se dédouaner de l’accusation plutôt salée. Arthur parut blessé par la pique mais eut la sagesse de ne pas répliquer. Cela étant, il ne s’aventura pas jusqu’à regarder Ilian. Il préféra se tourner vers Lucas ; Lucas se détourna vers la baie vitrée, espérant sans doute que quelqu’un comme Mathieu dévale les marches, une explication toute prête sur le bout de la langue : « alors voilà, en fait, c’est très simple… »
De ses baskets élimées, Arthur balança un coup morne dans les graviers, un manque de motivation certain qui se propageait à l’ensemble de sa personne. Il chercha le courage au sommet du magnolia, en cueillit suffisamment pour s’intéresser à Ilian. Il s’essaya à ouvrir la bouche sur une inspiration, y renonça une fois, dévia à nouveau sur Lucas puis sur Clément qui attendait, revint sur Ilian, se lança… et puis non, lorgna en direction de la loggia le temps du passage d’un troupeau entier de fouchtris, dériva sur Ilian, le fixa péniblement, puis se jeta à l’eau :
— Tu… tiens, tu t’es remis à fumer ? échoua -t-il dans sa tentative désespérée, vite déportée sur Clément au premier virage.
Clément le dévisagea l’air profondément rincé, même Lucas accueillit cet échec critique d’un borborygme désappointé. Arthur le défia en retour, « comme si tu pouvais faire mieux ! » semblait-il lui jeter à la gueule.
Clément se leva de la chaise pour sa table assortie et écrasa son roulé dans un noir cendrier de métal défraîchi et maculé de jours sombres bien meilleurs.
— Je suis pas d’humeur. Mais alors du tout. Si tu es revenu pour sortir ce genre de conneries, tu ferais mieux de dégager d’ici.
Il eut un geste éloquent envers Lucas.
— Et prends ta clique avant qu’ils se prennent des claques, j’ai eu ma dose pour la journée.
Arthur fronça le nez et se reporta sur Lucas qui était tout aussi éberlué, certain d’avoir mal compris.
— Aux dernières nouvelles, c’est toujours sa maison, crut bon de rappeler Arthur à tâtons.
Clément s’esclaffa sur un rire bref, dénué de joie ou de chaleur.
— Uniquement quand ça l’arrange.
Cette réplique passive-agressive eut pour mérite d’arracher Lucas à son ébahissement, le poussant à s’interposer, Ilian oublié aussi sec. Ce qui, au passage, convenait parfaitement à Ilian.
— Y a plus de loyer et c’est pas toi qui paies les factures alors redescends d’un étage.
— Tu paies les factures ? TU PAIES LES FACTURES ?!
Clément, furieux que quelqu’un se charge des bons mots à sa place.
— Ça c’est la meilleure ! Et tu croyais pouvoir t’en tirer juste comme ça ? Parce que tu paies les factures ? Tu les paies depuis quand, au juste ? Depuis la mort d’Alix ?
— Clem, protesta faiblement Arthur devant ce qui se présentait en indéniable coup bas.
— Fous moi la paix, toi ! La vraie raison de ton retour, c’est que tu savais qu’il allait se pointer. Débarquer ici sous prétexte qu’on est en danger après tout ce qui s’est passé et après nous avoir laissé en rade ? c’est du pur foutage de gueule, que je ne suis pas sûr de pouvoir avaler ! Mais au moins tu sais assumer tes responsabilités quand il le faut. Tu agis plus en adulte qu’il ne l’a jamais fait. Parce que c’est cela être adulte, reprit Clément intraitable en dégommant Lucas, avoir des responsabilités, les foirer, mais continuer à les assumer encore malgré tout. Moi j’ai foiré, mais j’ai fait ma part, pas question de refaire les mêmes erreurs que toi ! Je ne me suis pas barré quand on avait besoin de moi ! Je suis resté pour Mathieu parce que c’était à moi d’assurer. Et toi, tu n’as même pas été foutu un seul instant de le faire. Ah, pardon : tu paies les factures !
— Clément…
— Et tu n’en as rien à branler de toute manière, comme tout ce qui ne te concerne pas, mais Alec, lui aussi, me prenait pour un gosse. Tu veux savoir dans quel état il est, maintenant ?
— Ho ! Ça suffit ! brailla Arthur en repoussant violemment Clément pour couper court à la séance de torture.
Clément chancela, le souffle rauque en apnée. Son regard flotta entre les deux allées du jardinet, s’accrocha sur Ilian, qui ramenait nerveusement sa sacoche contre lui en rempart, et se ramena sur Arthur. Une ombre désemparée balaya ses traits, mais ne s’y attarda pas. Arthur se plaçait devant Lucas pour le soustraire à sa vue, dans une posture aussi équivoque qu’inébranlable : tu ne passeras pas. Lucas, encore choqué, tremblait comme une feuille morte ; Clément se remit à trembler, attisé par la rage. Il recula d’un pas, comme pour se dérober.
Ses paupières se contractèrent dans un spasme qui plongea ses yeux dans une fixité inquiétante. Les contours de sa silhouette commencèrent à onduler alors qu’elle s’élançait de nouveau, tendait un bras mécanique vers Arthur. Un couteau s’esquisse avec effort dans ses doigts flous, sans parvenir à dépasser le stade fantomatique : il clignote avec fureur pour se stabiliser mais sa pointe effilée d’ombre ne parvient pas à atteindre la gorge d’Arthur. Plus l’arme palpite, plus Clément paraît se fondre dans une évanescence qui se répercute en échos ravageurs autour de son aura. Le magnolia oscille et se dédouble en projection éthérée, qui entame une floraison accélérée se racornit et se recroqueville en boucle à mesure qu’elle s’allonge ou se rabat selon la croissance de l’arbre. Sous ce même ombrage, les graviers clairsemés redessinaient avec clarté les allées tremblantes laissées en friche au cours des années pour recréer en surimpression, ça, un petit décor à la française avec la panoplie d’arbustes encadrant des écuries, modestes mais élégantes selon la tradition ; et là, dans un coin abandonné aux herbes, un petit jardin des simples renaissait, bataillait sa place avec une fontaine glougloutant par l’intermittence de ses apparitions clignotantes à la jointure des chemins. Les graviers n’avaient pas le temps de s’inscrire que des dallages pavés les remplaçaient fugacement avant de disparaître pour un autre cycle de graviers, rendant instable un sol mouvant qui se diluait sous leurs pieds. Ilian sentait ses pas échapper à la gravité. Lui qui avait eu tant de mal à trouver le courage de se redresser était saisi de périlleux vertiges d’équilibre. Il retomba à genoux, ses mains s’enfonçant dans une double strate superposée de vide. Il espérait que ce n’était pas lui, cette fois-ci.
Happé par la transe qui le retenait dans son monde et le floutait du sien, Clément semblait insensible aux superpositions qui s’étiraient autour de lui dans le plus grand chaos. Il ne semblait pas réaliser qu’à chaque boucle les images instables se dissolvaient avec une netteté chaque fois plus accrue, délitant davantage les détails de son corps dans un flou noirâtre difficilement reconnaissable. Ses yeux fixes seuls paraissaient l’unique point de repère concret qui l’ancrait au réel, reléguant peu à peu sa présence au statut d’ombres.
Plus démonté par l’engloutissement vampirique de Clément que par la menace d’une lame imaginaire, Arthur en trépignait, quelques larmes de frustration marbraient lentement ses joues.
— Arrête, putain, tu vois bien que tu dérailles complet !
— Laisse tomber, Même moi il ne m’entendra pas. Recule ! Ordonna Lucas en tirant Arthur hors de portée.
Précaution totalement inutile dans la mesure où Clément ne mesurait même plus leur présence, enfermé dans son univers apocalyptique.
— On ne peut pas le laisser faire ! Il est en train de se faire bouffer !
En recherche d’une perche, Lucas ne releva pas, trop occupé à maintenir un semblant de stabilité. Il repéra Ilian, qui en était à se viander une nouvelle fois sur du vide pour avoir voulu se rattraper à la table dont l’existence n’excédait pas dix secondes. En deux enjambées nettement plus assurées qu’un seul des moulinets de bras d’Ilian, Lucas fondit sur lui pour le relever et crocheta son bras au sien sans même lui demander son avis.
— Cramponne-toi si tu ne veux pas disparaître ! Ce n’est pas en te fondant dans la masse que tu vas te réaliser, tu sais ? clama-t-il en s’emparant vivement du cendrier qui ponctuait chacun de ses passages de deux secondes d’un miroitement de plus en plus ténu.
Dans sa main l’objet retrouve son allant et sa durée de vie nettement plus tangible.
Lucas écarta Arthur de leur trajectoire sans trop d’état d’âme et brandit le cendrier sous les yeux de Clément. Un instant se matérialisa sur la surface ternie ce reflet flou aux yeux fous dénués de vie, puis flotta un visage qui se précisait sur la concavité déformée du cendrier, plus nuancé et minutieux que ne l’était le modèle. Des yeux verts en amande douce qui trahissaient une lassitude mal contenue entre une légère tignasse brune et quelques rides creusées par des cernes sans sommeil. Un teint mat que relâchait difficilement de son emprise l’ombre qui dansait sur les oripeaux de sa peau.
Un flash anima les yeux de Clément et une secousse le parcourut en tourbillon centrifuge, rameutant en une seule enveloppe corporelle ses dédoublements instables. Sous ce tournoiement, la marée noire reflue en vortex de lavabo comme aspirée sur le métal poli du cendrier, avant de se dissoudre dans le néant.
Clément émergea en nage de son apnée émotionnelle, tout pantelant. Il jeta sur Lucas une œillade éperdue mais ranimée. Il s’embarda d’un bond de recul, totalement paniqué. Dans cet éclair de lucidité, les illusions s’effondrèrent et le couteau se dissipa de sa main qui retrouva sa consistance, au même titre que le reste de son corps.
— Je savais bien qu’on finirait par trouver une véritable utilité à ce truc.
Lucas balança le cendrier à terre en maugréant, histoire de laisser à chacun l’opportunité de se ressaisir. Arthur avait manifestement du mal, les yeux comme deux ronds de flans mal démoulés.
— Comment tu as su… ?
— Parce que c’est juste évident. Rien de tel qu’un bon vieux reflet pour ramener quelqu’un à la surface.
— Hein ?
Lucas claqua sa langue, agacé qu’Arthur ne suive pas son raisonnement logique.
— Nos fragments. Ils projettent sur n’importe quelle surface réfléchissante ce qu’on est, non ? Ce qu’il y a en nous. Faut juste laisser parler notre instinct, tu sais.
— Tu m’avais dit de ne pas croire les miroirs…
— De ne pas les écouter et encore moins les toucher, ça oui. Par contre, on ne peut pas exister sans leur reflet. On en est devenus un nous-mêmes, quelque part. C’est la solution pour ne pas nous effacer… ouais je sais, c’est nul, mais on n’est pas à un paradoxe près.
Arthur cilla, mais n’ajouta rien. Il pivota vers Clément qui reprenait des couleurs en fixant Lucas d’une grimace écarquillée.
Lucas marqua un temps devant Ilian, recroquevillé à son bras dans une crampe apeurée.
— Ça va ?
Ilian sursauta et s’empressa de se décrocher illico, plus mortifié que Lucas le calcule que par sa posture potentiellement embarrassante. Dans le flottement qui s’ensuivit, il embraya deux pas de côté pour s’écarter à distance égale d’Arthur et de Lucas, luttant contre le champ de force qui le poussait dans le sens contraire avec l’ambivalence d’un aimant.
Lucas prit son instinct de survie pour de la gêne et de la confusion et pencha la tête, nerveux envers lui à nouveau.
— Désolé, mais ce n’était pas le bon moment pour se prendre pour un caméléon. Trop dangereux de se faire aspirer là-dedans. La preuve.
Clément lui décoche un regard noir mais Lucas passa outre, déterminé à ne pas lâcher le morceau.
— Tu as tous les droits d’être en colère contre moi, mais c’est pas une raison pour te faire embarquer aussi facilement.
— Je ne me suis pas fait embarquer, bougonne Clément, vexé par ce flagrant délit de faiblesse.
— Ouais, clairement. C’est à moi que tu en veux mais c’est Arthur que tu attaques. Tu t’attendais à quel résultat au juste ? Y a plus ri… y a plus grand-chose qui marche.
Clément serre les poings, l’air suffoqué.
— À qui la faute ? Vous trois, vous parasitez tout ! Et maintenant tu vas me revendiquer comme ta chose chaque fois que tu en auras l’occasion ?
— Ne dis pas de bêtises, je ne vais rien faire du tout, marmonna Lucas. On s’attendait à ce que sa… sa venue complique encore plus la donne, mais rien de tout ça n’était prévu. C’est nouveau pour nous aussi.
Clément s’apprête à sortir une nouvelle rebuffade mais se ravisa brutalement, d’un petit ricanement tranquille.
— Peut-être, mais pour lui, tout est nouveau. Et il en a conclu que c’était mort. Il est moins con qu’il en a l’air, constata-t-il bras croisés, son mordant retrouvé.
Aïe.
— Quoi ? Il est où ?
— Juste en train de se barrer.
Arthur piaille en se dévissant la tête pour retrouver Ilian en visu. Il parut blessé de le découvrir dans son dos, en équilibre précaire sur la première marche du perron.
Et merde. Il n’avait pas été assez rapide.
Ilian clôt violemment ses paupières. Autant pour marquer son dépit que pour échapper au coup de poignard qui lui sabrait les côtes. Le sentiment de trahison qui irradiait conjointement d’Arthur et Lucas alors qu’il tentait de se faire la belle était partagé et résonnait jusque dans ses os douloureux. À chaque échappée de traverse, cette douleur ne s’était pas atténuée, même s’il espérait qu’elle s’estompe une fois la barrière franchie.
— Si tu cherches une sortie plus discrète pour éviter d’avoir à te retaper tous ces abrutis qui ne te laisseront sans doute pas partir, tu peux passer par là aussi. Ça mène direct à la cour.
Clément se marrait presque en désignant une arcade cochère, aussi vieillotte que le reste de la demeure, mais suffisamment dissimulée par un angle latéral pour paraître inaperçue au premier abord.
— Ne dis pas n’importe quoi. Maintenant que son fragment est réveillé, il ne peut partir. Il n’est en sécurité nulle part, souffla Arthur.
Il donnait la nette impression de feindre l’affliction face à la légèreté sarcastique de Clément, déçu mais désabusé à qui on ne la fait pas. Et pourtant il vacillait sur des œufs, guettant du coin de l’œil, sur le qui-vive affolé, la réaction d’Ilian, tel un mirage aléatoire trop vite disparu si on le mirait de face. Il débitait cette excuse à son intention, comme pour y masquer la peur réelle de devoir le laisser partir.
Ilian ne savait pas comment il parvenait à capter si clairement son jeu. Mais c’était comme si Arthur lui gueulait ses propres indications scéniques. Et la mise en scène surjouée qui en ressortait était juste atroce à visualiser et terriblement dissonante.
Lucas s’approcha d’Ilian à pas mesurés. En douceur, pour tenter d’appâter une bête craintive. Ilian savait que Lucas était conscient de sa douleur qui était aussi la sienne et dont la seule issue dépendait de sa réaction. Difficile donc de savoir lequel des deux figurait la victime de l’hallali : sur le visage du traqueur baroudeur se contrastait autant l’appréhension de faire fuir la bête au risque de se faire arracher le cœur que la crainte de la mettre à mort.
— Je sais que c’est dur à suivre mais on est là pour t’aider, d’accord ? Il faut… nous faire confiance, on traverse tous la même chose. On… on pourrait faire ça ? Nous aider mutuellement ? Si tu nous laissais le temps de t’expliquer, je te jure que… que…
Lucas suppliait à présent, en sueur, semblant mesurer la très haute probabilité de voir Ilian se carapater, sans être prêt à l’assumer. Quand bien même il se doutait qu’Ilian ne pouvait reculer s’il le voulait, la douleur du lien, ressentie jusque dans sa chair, se ravivait au fer rouge à chaque retraite distendue.
Oh, pourquoi devenait-il empathe à ce moment précis, pourquoi ? Les siens étaient déjà bien suffisants, pourquoi partager les tourments des gens ? Pourquoi eux ?
Clément en laissa retomber ses bras.
— Mais… mais tu… mais c’est qui ce type pour vous ?
Il secoua la tête, déboussolé.
— Non attends, laisse-moi lui expliquer avec une version des plus simplifiées, trancha-t-il aussi sec. Hé, toi. Tu crois aux malédictions ? … Ouais, c’est bien ce que je pensais. Va falloir t’y mettre fissa.
— Mais ta gueule ! rétorqua Arthur.
— Quoi ? C’est un résumé comme un autre qui a le mérite d’être clair. Le vôtre va durer des plombes, il aura détalé avant d’avoir commencé. Et désolé de le dire, mais tous les deux vous faites vraiment pitié à vous noyer dans votre mélasse. C’est pas possible, vous êtes sous Xanax ou quoi ?
— Oser sortir un truc pareil après ton spectacle, t’es vraiment gonflé !
— Ça suffit ! gronda Lucas en tapant dans ses mains pour temporiser. Il est en droit de savoir ce qui l’attend et ça prendra le temps qu’il faudra. Est-ce clair ?
L’envolée brutale stoppa toute velléité de part et d’autre. Arthur se renfrogna, mais un rapide coup d’œil en direction d’Ilian pour s’assurer qu’il n’avait pas bougé le détourna de son agacement. Clément scruta Lucas, avec la même mimique médusée que celle qu’il tirait après l’intervention de ce dernier pour l’extirper de son cauchemar.
— Lucas, c’est… c’est vraiment toi.
Un bref instant, ses traits se relâchèrent dans un tremblement incontrôlé de gamin, trop marqué pour paraître anodin.
— Mais où étais-tu passé, putain ?
— J’imagine que j’étais trop occupé à régler les factures, se contenta de lâcher Lucas en détournant le regard.
Il ignora le hoquet incrédule de Clément et se concentra à nouveau sur Ilian. Ce dernier sentit son cœur déballer sa raison quand Lucas posa ses yeux sur lui, soudainement direct. Quelque part au fond de lui, la chose reconnut elle aussi ce potentiel de leader combatif, capable de la protéger.
— Clément n’a pas tort. Tu as le choix. Et si tu veux entendre notre version avant de te décider, c’est tout à fait possible. Mais c’est une longue histoire. Es-tu prêt à l’entendre ?
Arthur attendait sa réponse comme un condamné attend la sentence, entre l’envie de déguerpir ou de le fusionner. Lucas n’en menait pas large non plus. Et lui-même n’était guère mieux. C’est quoi ce trio de bras cassés ?
Ilian s’affolait. La voix lui hurlait oui. Sa raison lui beuglait que non. Son cœur pendait au crochet de ces deux extrêmes, pas certain de pouvoir conclure. Il n’avait jamais su, au final.
…
— Oui, dit Monsieur l’Indécis.
Le sang évacua le visage d’Arthur. Soulagé ou pressé de s’enterrer vivant dans l’instant, il ne saurait dire. La même détresse émotionnelle se lisait sur Lucas, probablement dans cet état de déchirement qui se posait sur Ilian. C’était comme se libérer d’une torture qui broyait le cœur pour s’en échoir une autre, plus dense et insidieuse venue se loger dans son crâne.
Et celle-ci ne serait pas encline à s’en aller.
Ilian se prit la tête entre les mains, serrant de plus en plus fort l’étau pour éviter qu’elle n’explose. Il n’osait plus les regarder, tout se déverrouillait et s’éparpillait en lui-même.
— Et voilà ça recommence, commenta Clément, insensible à leurs souffrances. Par pitié, trouvez-vous une chambre.

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