Prologue
14 janvier 1871
Pas un son. Rien ne filtre à travers la porte démembrée. Aurélien insiste, retape sur le battant, doucement. Puis de plus en plus fort. L’écho reste lettre morte. Le petit ne répond pas.
Désemparé, Aurélien se tourne vers Joseph. Tout aussi dégourdi qu’il soit, il se reporte souvent à Joseph dans ces moments qui le dépassent. Joseph ne tergiverse pas et s’empare du problème comme il s’empare de la porte, à bras-le corps. Il entre dans la pièce à fracas, sans attendre de permission.
Au début, Aurélien croit la pièce vide. Joseph ne s’arrête pas sur $cette nudité rudimentaire et fonce sur le broc de glace concassée. Il le tend à Aurélien, déjà focalisé sur la prochaine étape.
— Rapporte-moi de l’eau bouillante, ordonne-t-il d’un ton péremptoire en retirant les couvertures tendues sur la petite forme qui s’y était blottie et qui ne montrait guère de signes de vie que par de brèves convulsions tremblantes et frigorifiées. Joseph masse le petit qui gémit, le corps brûlant, mais les yeux éteints qui ne réagissent pas à la main pressée sur le front. Une mélopée d’outre-tombe s’échappe des lèvres d’Émile, monotone et imperturbable. Composée d’un seul mot en plainte étouffée qui s’étreint avec la mitraille après la brève accalmie. Un spectacle à vous déchirer le cœur.
Très pragmatique, Joseph n’interrompt pas ses frictions et rabroue Aurélien trop embarrassé pour bouger – de la cruche et de la morsure glaciale d’abord, il y a la désolation du dehors surtout, avec le vacarme recommencé et cette désolation apathique qui le blesse peut-être plus encore.
— Mais dépêche-toi donc !
Aurélien se secoue, autant pour se réveiller que pour se réchauffer, et dévale les escaliers pentus. S’efforcer de ne pas trébucher.
Dans la salle commune, tout le monde s’est rassemblé autour du feu. Chacun se terrait comme il le pouvait. Long silence ponctué par un obus solitaire, quelque part au-dessus de leurs têtes. Le siège n’en finissait plus. Le bombardement de la ville débordait de quartiers en quartiers, ils ne seraient épargnés plus longtemps. Les ballons auraient beau monter, aucun secours ne tomberait du ciel. Le pain allait être rationné, voilà ce que lâche un des pensionnaires. Aurélien ne se targue d’aucun commentaire, il donne le broc à la veuve B*** qui le lui prend en échange d’un bol de soupe qu’elle lui colle de force contre ses mains. Elle l’oblige à l’ingurgiter tandis que le réchaud se charge du reste, le temps que l’eau reprenne son état initial pour commencer à bouillir. Sur un coin du banc, Aurélien se presse d’engloutir la mixture qui n’a de l’attribut de soupe que le nom. On lui jette des regards commisératifs qu’il essaie d’ignorer, on le guigne du coin de l’œil.
Aucune amélioration ? demande l’un. Aurélien secoue la tête : de ce côté non plus, aucune amélioration. La veuve B*** se fend d’un « pauvre petit père » très loquace, elle ne dira rien pendant une semaine sûrement. Aurélien ne saura pas si cette appellation lui est destinée, à lui, une des premières victimes collatérales de ces fichus bombardements. Ou alors à Joseph, qui, de sans attaches, s’est vu fourgué d’un orphelin, puis d’un deuxième, dans un intervalle aussi court. Aurélien est pourtant débrouillard, il n’a pas besoin d’être pris en charge, à son âge, mais Joseph l’avait pris sous son aile sans lui laisser le choix puisqu’à la pension, il fallait bien se serrer les coudes pour survivre tant qu’on le pouvait encore. Les autres résidents l’avaient adopté à leur manière eux aussi, ils le connaissaient bien depuis le temps qu’il traînait dans leurs pattes dans ce bouge miteux qu’ils se partageaient pour remplir les poches de la veuve B***. Sa mère n’était plus là, donc une bouche de moins à nourrir. C’était le point optimiste de la part des plus pessimistes de la pension.
Non, Aurélien mise le « pauvre petit père » sur Émile, là-haut. Lui n’avait guère eu le temps d’être pensionnaire à part entière en revanche. Et il se distinguait des autres, il n’avait été que pensionnaire externe pendant un long moment. Pour la modique somme de vingt-cinq francs par mois, parce qu’il mangeait beaucoup, presque autant qu’un adulte, avait argué la veuve, il avait pris ses dîners à la pension, avec ses parents. Et Nine. Pas sûr qu’elle vaille vingt-cinq francs, cette mioche. Autrement, c’était du vol. Mais il ignorait combien ça coûtait les repas, pour Nine. Pas plus grosse qu’une pomme de pin, la morveuse, toujours accrochée aux jupes de sa mère. Parlons-en, de cette mère. Un matin, elle était partie travailler, et pis elle n’était pas revenue. Le père les avait laissés, Nine et Émile, chez la tante mais s’en était retourné sans la mère. Évaporée. Puis il y avait eu la capitulation et la fuite galopante. L’exode. Le père n’avait rien voulu entendre. Fuir sans la mère était impensable. Alors il s’était décidé à confier Nine à la tante et elles avaient peut-être réussi à prendre un train malgré tout, toutes les deux, au milieu du tumulte et de l’encombrement monstre qui régnait dans les gares. Cela grouillait de gens. Ceux qui s’échappaient en masse des trains de banlieue pour se réfugier dans le ventre hurlant de Paris à l’abri des remparts. Le bétail, les denrées et munitions qu’on déchargeait pêle-mêle dans cette cohue sans aucun discernement. Et ceux qui s’engouffraient dans les trains à l’assaut des provinces, le déferlement des « bouches inutiles » qu’il fallait expulser au plus vite par les lignes du Nord. Et les montagnes de bagages et de colis qui s’entassaient avec les gens, certains emportant leurs mobiliers, parfois même un lit ! dans ce capharnaüm. Les trains eux-mêmes perdaient la tête dans la boucle incessante des allers-retours. On ne savait quand on partait, c’était une attente intenable et ce flot humain et de marchandises qui gênait et retardait tout ! C’était le sauve-qui-peut, le branle-bas de combat, le chacun pour soi et le Dieu pour tous. Ça poussait d’un côté, ça tirait de l’autre. On s’écrasait sans retenue, un petit avait même été quasiment piétiné par la foule en folie. Voilà ce qu’il avait vu, le père quand il était allé aux nouvelles. Il avait bien vu que c’était trop tard à présent, pour partir maintenant qu’il s’était décidé. Le dernier train pour la province était parti sous ses yeux, certains y avaient été refoulés de force alors qu’ils tentaient de s’y accrocher. Et les troupes allemandes approchaient de la capitale. Quelques jours plus tard, ils avaient appris à la pension qu’un train parti de la gare d’Orléans avait dû rebrousser chemin avant de pouvoir arriver sur Paris. Et Paris avait été encerclé. Ils avaient trouvé refuge à la pension, en attendant de pouvoir rejoindre Nine, vers le Nord, dans la famille de la tante.
Ensuite, il avait eu les bombardements. La mère d’Aurélien en avait été une des premières victimes au tout début du mois. Aurélien avait fini par retrouver son cadavre dans la rue, sur un vague signalement. Il ne l’avait pas reconnue de suite. Et ça avait été au père d’Émile de disparaître juste après. Peut-être que personne n’avait eu la chance de le reconnaître, lui, gelé quelque part sur le pavé, laissé pour mort. Il l’avait attendu pendant des jours, le garçon, sous ses maigres couvertures, mais il n’était jamais venu. À la place, c’était Joseph et Aurélien qui avaient fait office de père et de mère. Ils ne manquaient pas de ressources, pour s’occuper du petit. Ils avaient du renfort aussi. Et ils survivaient tous plus ou moins. Mais ils devaient forcer Émile à vivre. Ce n’était pas la tâche la plus facile. Émile s’entêtait à espérer que le père réapparaisse pour l’emmener, comme il le lui avait promis. On avait beau dire qu’il ne reviendrait plus, le gosse était buté. Et souffreteux.
Aurélien accepte le plateau sur lequel reposent dans un équilibre précaire le pichet d’eau chaude et le bol de soupe pour Émile. Voilà de quoi requinquer le petiot. Chargé de son précieux fardeau il repart encore plus précautionneusement à l’ascension des escaliers. Le voilà qui monte, à pas feutrés, et dépose le plateau sur le lit. Joseph transforme la cuillère en arme qu’il plonge résolument dans le bol avant de l’introduire de force dans le gosier d’Émile et le gamin a intérêt à l’avaler !
Il grimace, hoquette, suffoque mais Joseph n’en tient pas compte ; pour lui, c’est la preuve qu’il a encore de l’énergie à revendre.
« C’est bien, bonhomme, il va falloir que tu te battes si tu veux reprendre des forces. »
Émile ouvre une longue gerçure en guise de lèvres. Simple réflexe de succion. Joseph ne lui laisse pas le temps de reprendre une litanie qu’ils connaissent tous par cœur et enfourne encore la liqueur. Le petit déglutit, le petit boit. Aurélien s’affaire en silence en parcourant les membres roidis pour les réchauffer. Il insiste à vif en réanimant vigoureusement chaque partie de son corps engourdi afin de l’empêcher de sombrer dans le néant de nouveau. S’attarde sur les pieds recroquevillés en particulier. Émile ne proteste pas à ses sommations discrètes. En dépit des efforts d’Aurélien, il ne fait pas plus de zèle pour montrer qu’il est toujours en vie. Mauvais élève, il ne tressaille pas au contact de la serviette rêche et brûlante qui le râpe de long en large et reste de glace face au feu qui le consume. Aurélien est loin de posséder le flegme de Joseph. Désespéré, il perd patience et s’apprête à houspiller Émile… quand son regard heurta le poing diaphane du garçonnet, ses doigts crochetés à sa paume frénétiquement, comme s’il dépensait sa seule énergie à la maintenir résolument fermée. Déstabilisé, il se fige pour s’attacher de ce petit poing furieux. Oh, juste le temps d’une friction, mais ce fut suffisant pour détourner l’attention de Joseph de sa tâche.
Aurélien ne fut pas assez rapide pour s’escamoter au regard scrutateur de Joseph. Lequel captura d’emblée sa trajectoire pour en remonter à la source. Il libère la poigne d’Émile et arrache le papier qu’il malaxait, sans état d’âme. Émile gémit sous le contrecoup de cette perte alors qu’on lui ôtait le seul indice susceptible de l’amener à sa sœur.
« Nine ». Après celui de « papa », ce nom jaillit enfin, écorché dans une longue plainte. Aurélien pousse un soupir résigné et se triture les lèvres. Émile s’accrochait à ce faible espoir qui le maintenait en vie plus sûrement que les soins qu’ils lui prodigués.
« Si tu comptes la retrouver, tu dois te remplumer d’abord, marmonne Joseph d’un air bourru, sans doute un peu coupable. Il faut que tu mettes du tien. On ne t’emmènera pas dans cet état-là, c’est certain. »
Joseph cherche soudainement l’appui d’Aurélien qui acquiesce comme de bien entendu. Il sera du voyage lui aussi. Si le père ne revenait pas, faillant à sa promesse, c’était à eux de la tenir. Une promesse pour une autre. Retrouver Nine, quelque part en Normandie, sur un bout de papier griffonné à la hâte, prisonnier de la main crochetée d’une enfant dans sa fièvrerie acharnée. Enfin calmé, Émile avale la soupe, docile.
Dans sa torpeur, il les croit. Pourquoi en serait-il autrement ? Ils partiront ensemble. Après. Une fois remplumé. Une fois la guerre finie. Si jamais elle se lasse un jour. Il y croit. Et c’est tout ce qui compte.

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