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Colloque sentimental

« Dans le vieux parc solitaire et glacé,

Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,

Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé,

Deux spectres ont évoqué le passé.

— Te souvient-il de notre extase ancienne ?

— Pourquoi voulez-vous qu’il m’en souvienne ?

— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?

Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.

— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible

Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.

— Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir !

— L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,

Et la nuit seule entendit leurs paroles. »

Paul Verlaine, Fêtes Galantes

La neige crisse sous les pas et finit par former une masse brune boueuse, gélatineuse et sale sous le piétinement incessant des bottes qui vont et viennent. Quelquefois, le faisceau lumineux d’une lampe torche ou les phares d’une voiture arrivent à révéler le ballet de minuscules flocons soulevés de-ci de-là au gré des caprices du vent. Le garçon suit un instant des yeux ce fascinant phénomène se mêlant aux bourdonnements des recherches avant de se reporter à regret à la scène qui se joue dans le salon mal éclairé de ses voisins. D’une ténacité frôlant l’indécence, sa mère s’obstine à vouloir faire ingurgiter une boisson chaude à la loque humaine assise à ses côtés. Ce tas informe secoué de sanglots et de hoquets monstrueux était autrefois une très belle femme que le garçon admirait et davantage quand elle l’invitait à goûter. Et difficile pour le garçon de retrouver dans ce sceptre aux lèvres blêmes qui ne devaient plus jamais sourire, l’homme qui n’hésitait pas à se joindre à leurs parties de rugby sauvages, à consentir de jouer le chef indien retenant prisonnière la petite princesse Plume sauvage le temps que les guerriers arrivent à la rescousse, ou à leur filer un coup de mains pour avancer leur cabane de bois, laquelle avait fini par décrépir par manque de soins. Les planches pourries entassées les unes sur les autres n’abritaient plus que des fourmis, des cloportes et des gendarmes, colonies de toutes sortes devant cohabiter de temps en temps avec un chat errant. Le lait que les garçons avaient placé à son intention devait s’y trouver encore, constituant ainsi par ce temps glaciaire une expérience inédite pour le pauvre matou fripé.

Le garçon reste mal à l’aise, n’osant pas faire un pas, se sentant plus que jamais indésirable et parasite. Il voudrait fuir ce lieu qui, de rassurant et familier, s’était mué en une veillée mortuaire avant l’heure, un cimetière peuplé de morts-vivants s’arrêtant à jamais de vivre afin d’honorer la mémoire d’un disparu. C’est l’absence d’espoir dans cette scène qui le terrifie plus que tout, cet anéantissement basé sur les dires de celui qu’il appelait son meilleur ami. Celui dont la présence le terrorise maintenant plus que tout. Il se doute que c’était trop demander, de vouloir retrouver son compagnon de jeu, mais pour rien au monde il ne voulait approcher et encore moins toucher ce glaçon qui l’avait remplacé. Cette chose inerte noyée dans une immense couverture dont il agrippait les bords avec frénésie, cette incohérence de gestes et de mots inaudibles suintant la détresse ne lui inspire aucune parole de réconfort ni même de compassion mais rien de plus que pure terreur.

Puis l’entrée d’un uniforme, le silence chargé de mots indicibles, les condoléances d’usage qui ne veulent rien dire et le calme qui suit... Cette absence de réaction glace le sang du garçon qui, lui, a l’impression que l’avalanche qui engloutit tout, menace de l’ensevelir à son tour.

Sa mère lâche un petit cri aigu et se précipite sur lui, comme si c’est lui qui avait le plus de besoin de réconfort à cette nouvelle, l’amène sous sa protection tout contre elle et enfonce ses ongles dans ses épaules. Pourtant le garçon ne ressent rien, son cœur se gèle à son tour sous l’atmosphère frigorifiante du lieu. Sa mère bredouille, s’emmêle, plantée là, maintenant aussi inutile que lui, gênée, ne sachant plus comment se dépêtrer de la situation. Partage-elle son angoisse, ce froid qui l’étreint brusquement, son envie de déguerpir ? Ressent-elle aussi son envie de fuir loin de cette poisse et de cette atmosphère morbide d’un tombeau se refermant sur ses habitants ? L’enfant comprend que la gentillesse, le dévouement a des limites : les gens ne veulent pas ressentir le vide des autres. La pensée du petit chat, esseulé une fois qu’ils ne prendraient plus soin de lui, se métamorphosant lentement en matou de neige traverse l’esprit de l’enfant et c’est cette image qui lui arrache un sanglot. En chassant ses larmes, son regard se pose sur la petite créature recroquevillée, immobile dans le recoin le plus sombre de la pièce.

Oubliée des adultes et peut-être bien de son innocence, la fillette est roulée en boule, le visage posé sur ses genoux, ne laissant dépasser que deux yeux clairs. Deux petits glaciers gris de bleus qui contemplent d’un air grave la bombe qui a explosé dans son salon. Puis son regard se pose avec mélancolie sur le sapin joliment décoré par ses soins avec l’aide de ses deux frères deux jours auparavant et agrémenté de ses guirlandes faites maison. La petite fille qui espérait tant de son premier Noël blanc a des yeux trop tristes pour une enfant de son âge, et le regard qu’elle pose semble signifier qu’elle a compris que la seule chaleur de ce Noël viendrait peut-être de cadeaux emballés à la va vite dans des papiers colorés. Et que le père Noël ne viendrait plus sous son toit ni sous celui des autres. Elle ferme les yeux pour éviter le regard mouillé du garçon et enfouit sa tête dans le refuge de ses genoux comme espérant se réfugier au plus vite dans l’obscurité, la part d’oubli qui viendrait bien trop lentement à son goût.

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