Mathieu (1)
Deux mois plus tôt
Mathieu
Il ouvrit les yeux, tous ses sens aux aguets. Aucun bruit ne filtrait du dehors, rien que le silence effleurant de son enveloppe pesante la chambre désertique. Et pourtant il restait ainsi, fébrile, tendu sous ses couvertures, en quête de ce frémissement inconnu qui l’avait tiré de son cauchemar. Quelque chose ne tournait pas rond. C’était ce minuscule grain de sable infiltré dans l’engrenage parfait de la nuit qui le maintenait en état d’alerte.
Retenant méthodiquement son souffle, Mathieu rejeta ses pieds hors du lit et frissonna quand ils heurtèrent délicatement la descente du lit, froide. Ils foulèrent dans le couloir la moquette, glaciale, remontèrent à pas de souris l’aile déserte et désertée. Pas le moindre signe de vie. Il n’y avait guère que des fantômes peuplant ce lieu. Quand l’un d’entre eux, sans doute le plus résolu, l’attrapa brusquement par le cou, le jeune homme poussa un glapissement d’effroi, bien que rachitique, car en partie contrôlé : il ne s’agirait pas d’attirer davantage de visiteurs indésirables.
— Arrête tes âneries et boucle-la !
Clément le libéra en lui imposant le silence, un index rageur en travers de sa bouche. La cavalerie, enfin !
— C’est toi ? Tu m’as fait peur !
— Qui veux-tu que ce soit d’autre ? grogna Clément en raffermissant sa prise sur son arme de fortune tout en poussant adroitement Mathieu derrière lui.
Juste au cas où. La manœuvre n’échappa pas à Mathieu, soulagé de constater qu’il ne perdait pas totalement les pédales. Preuve étant, Clément s’était réveillé en sursaut lui aussi, et visiblement pas dans le bon sens du poil.
— Tu as entendu, toi aussi ?
— Justement, non. Il n’y a même pas un son en provenance de la plomberie. Ce n’est pas normal.
Ah, c’était donc ce détail troublant qui ne cadrait pas. La quiétude provenait de l’absence de glougloutements des canalisations qui parcouraient l’imposante demeure en gigantesque réseau désorganisé.
— Tu ne crois tout de même pas que ce sont eux qui…
Clément émit un bref jappement narquois devant la stupidité avérée de son acolyte.
— Ça m’étonnerait. Ils auraient autre chose à faire que siphonner la tuyauterie. Nous empêcher de tirer la chasse, ce n’est pas vraiment une menace à leur niveau, tu ne crois pas ?
— Tu portes une arme pourtant, fit remarquer Mathieu, vexé. Je ne suis pas le seul à tourner parano.
Clément éleva brièvement le tisonnier de fer qu’il avait arraché de sa cheminée.
— J’ai agrippé le premier truc que j’ai trouvé. On ne sait jamais, ce sont peut-être de bêtes cambrioleurs qui se sont décidés à passer à l’acte. Une baraque pareille doit en attirer plus d’un. Surtout quand il n’y a presque plus de mouvement aux alentours. On ne fait plus autant de va-et-vient qu’à dix.
Mathieu approuva l’initiative mais recula encore un peu. Bien que peu dissuasif, un simple tisonnier pouvait s’avérer fatal. D’autant plus que Clément ne le maniait pas vraiment de main morte, presque à moulinets complets, ce qui incitait fortement à la prudence. Dans cette semi-obscurité, Mathieu ne souhaitait pas finir l’œil crevé, même à ce stade.
S’il l’avait voulu, Clément aurait pu se dégoter une artillerie beaucoup plus efficace et bien plus sûre, mais voilà belle lurette qu’il n’invoquait plus rien. Exactement pour la même raison que la constante retenue de Mathieu : les indésirables.
Les deux garçons se turent, attentifs au plus petit des craquements suspects. Un crachotement les fit sursauter : la chaudière se remettait péniblement en branle. Clément soupira, plus par résignation que de véritable soulagement. Ils s’étaient ridiculisés une fois de plus.
— Bon, fini les conneries, mieux vaut aller se coucher, capitula-t-il sans pour autant baisser sa garde.
— Comme tu veux, mais doucement avec cette pique !
— Tu ferais mieux de la poser, tu vas finir par éborgner quelqu’un.
La chaudière n’avait pas eu raison de son rythme cardiaque. Florian si. Toute retenue envolée, Mathieu hurla.
— Ne vise pas les gens avec une arme, enfin ! renchérit Alec, fort-à-propos.
Se voir sermonné sur la prudence des plus élémentaires par un type qui faisait facilement cinq ans de moins que toi mais qui t’avait babysitté dans ton enfance en te rappelant la règle primordiale « on ne vise jamais les gens, même si c’est pour rire. Même avec un pistolet à eau ! » n’est jamais évident. À sa connaissance, il n’y avait pas de manuel sur le sujet.
Plongée en pic sur un souvenir mémorable, pas forcément des meilleurs, où il avait reçu la monnaie de sa pièce et une giclée dans l’œil en échange de l’acquisition définitive de cette règle. L’arroseur arrosé, au sens littéral. Ce jour où, pour s’être acharné sur Claire (pour la seule raison que sa tentative de défense faisait peine à voir tellement elle en était pathétique – pigner « ce n’est pas du jeu » en boucle n’est véritablement pas une bonne stratégie digne de ce nom) –, il s’était pris une rouste monumentale de la part du frère aîné. Et s’était fait confisquer son pistolet à eau (c’est ce qui l’avait marqué le plus en réalité). Ce fut la seule fois où il l’avait véritablement vu en colère contre lui. Moins d’un an plus tard, il était mort et sa famille en miettes. Et à présent que sa fratrie était à nouveau brisée, ne voilà-t-il pas que le fautif se pointait pour répéter une leçon d’éthique sur l’art de blesser quelqu’un.
Non, ce n’était rien d’évident à gérer. Même pour Clément. L’apparition soudaine de Florian l’avait secouée, celle d’Alec l’acheva. Il en laissa carrément tomber son tisonnier, bras ballants, alors que Mathieu aurait bien voulu qu’il s’en serve cette fois, pour éborgner dans l’ordre Alec et Florian. L’inverse serait bien aussi. D’un coup définitif, il venait d’être guéri de cette règle débile. Aucun fantôme supplémentaire n’avait sa place ici.
Il s’attendait à ce que Clément partage exactement le même état d’esprit. Tous deux avaient vécu peu ou prou le même traumatisme. Ils pâtissaient tous deux des conséquences de la double vie qu’avait mené Alec jusqu’à sa mort et de la double vie de Florian après sa mort, quelque courte qu’elle ait été. Avec le même résultat final : un bordel sans nom entre les marges.
Ce qui pouvait motiver Clément à l’hésitation n’était pas difficile à deviner. Après tout, le lien qui l’avait uni à Alec était bien plus tangible que celui qui le cataloguait lui-même dans la catégorie des « petits voisins de la famille Bral ». Pendant près d’un an, Alec avait été le mentor et l’un des compagnons de galère privilégiés de Clément ; c’est dans ses pas que ce dernier avait tâtonné dans la maîtrise d’un univers qu’ils ignoraient mais découvraient à deux, mutualisant leurs expériences pour les transformer en une expertise commune de la recréation.
Dans ces conditions, Mathieu aurait pu comprendre ses réticences à les éjecter. Il éprouvait les mêmes sentiments à l’égard de son colocataire – lequel ne l’était plus que sur papier – et de son ancien voisin-grand-frère d’adoption. Mais, au-devant des répercussions d’une trahison qui résonnaient encore dans ce couloir glauque et voué à l’abandon, la violence était justifiée pour Mathieu, pacifiste en herbe et persévérant dans l’exercice de la patience.
Il avait simplement négligé un petit détail technique : autant considérait-il la scène sous l’angle d’attaque, autant la tactique de Clément restait la défense. Il n’hésiterait pas une seconde à se mettre en danger pour assurer la protection des siens. Comme une partie déjà écrite par avance, ressurgissant à chaque fois qu’il abandonnait la froide raison pour suivre son instinct. Ce n’était plus Clément qui évaluait la situation, mais un intrus égaré et égariste qui avait profité de son désarroi pour prendre les commandes. Plus que de simples parasites, c’était une menace abyssale qui se matérialisait devant lui : un miroir en position de force, déterminé à acculer les deux autres camps jusqu’à la dislocation. Il n’en fallait pas plus pour pousser Clément dans ses retranchements. Et Clément ne s’était jamais mieux défendu que par la recréation. Pur réflexe.
Mathieu ne le comprit que bien trop tard, aveuglé par cette Voix qui lui beuglait de tous les embriocher au bout du tisonnier. Ce n’est qu’en palpant le frémissement subtil qui gravitait autour de Clément qu’il réalisa –
Un. – que leurs efforts de ces six derniers mois avaient totalement été inutiles. ll ne servait de rien d’inciter cette gueulante, qui t’invitait à dégommer ton coloc au moins 34 fois par jour, à se la fermer. Parce qu’au final, la moindre inattention de ta part lui serait propice à exercer un contrôle suicidaire qui te pousserait à te lancer dans la matérialisation d’une arme somme toute inefficace au dégommage des fantômes. Seule Garance en possédait une qui pouvait prétendre au titre, et encore. Les rares fantômes qu’elle était parvenue à éloigner finissaient toujours par revenir à la charge, en dépit de son ardeur à s’en débarrasser. On ne pouvait repousser indéfiniment de son esprit ses propres fantômes.
Deux. – combien ils s’étaient fourvoyés. Sur toute la ligne. Le refoulement n’avait apporté aucune pierre à l’édifice. Toute cette application de tempérance pour éviter d’attirer les ectoplasmes en tout genre se muait finalement en invite expresse à se greffer à la surprise-party où le débordement de Clément ferait office de gâteau. La situation ne manquait pas d’ironie.
Jamais encore une incursion de Clément n’avait été aussi violente. Même Mathieu pouvait la percevoir, cette seconde où il basculait à la recherche de son Luger fétiche. Fauché à un ennemi sur un champ de bataille quelconque par un individu qui, lui, ne ferait aucun tri dans l’identification de ses ennemis. Ils allaient tous y passer. Mathieu y compris.
Et peu importe d’où venait le premier tir.
Car si Clément n’était pas loin de perdre la boule, grâce à lui, Alec l’avait déjà clairement perdue.
Trois. – Ergo, qu’ils étaient foutus.

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