Mathieu (2)
Alec et Clément étaient habités de ces feux qui consument les âmes pour mieux les perdre. Simplement, chez l’un comme chez l’autre, cette source intérieure n’était pas de même facture. Celle de Clément, une petite flammèche de folie douce qui l’embrasait doucement.
Celle d’Alec, un brasier qui tremblotait dans ses yeux frêles, illuminés en une flamme opaque. Deux lucioles dévoratrices aux reflets bleutés. Deux feux du diable. Des ondulations de plus en plus violentes et floues s’agitaient sur son corps comme pour s’arracher de son enveloppe et fondre sur les garçons plus sûrement que des mouches sur du miel.
— Continue si tu veux que ça dégénère, Clem’, l’encouragea Florian, nettement versé dans le sarcasme. N’hésite pas à aller au bout de tes idées, surtout.
Mathieu n’avait plus le temps de se préoccuper du sévère détachement qui seulement animait Florian. Ni de la menace qu’il représentait. Dans l’instant, ce n’était pas lui le plus gros coefficient de dangerosité.
D’une pression rageuse, son bras traversa le pistolet qui se concrétisait doucement dans la paume de Clément, comme pour le réduire en miettes. Et finit sa course dans le vide. Mais son autre main ne rata pas son objectif : la gifle assenée sans délicatesse aucune sur le visage de son camarade acheva de sortir ce dernier de sa transe.
— Ressaisis-toi, crétin ! l’admonesta-t-il sans s’encombrer d’un quelconque signe de respect dévolu aux ainés.
Les yeux exorbités sous le choc, Clément tressaille. D’une secousse, ravale le Luger dans les tréfonds de sa mémoire enfouie. Face à l’évaluation de la situation, dans un tremblement apeuré, cherche à rameuter Mathieu sous sa protection dans un élan protecteur.
Mais Mathieu ne s’en laissa pas conter. Merci bien, mais non merci. Après ton dérapage, faut pas pousser. Furieux, il se dégagea d’un coup sec de son emprise en le fusillant du regard.
Le tout sous l’appréciation nonchalante de Florian qui ne prêtait pas la moindre attention aux circonvolutions de son acolyte. Alec papillonnait et se désagrégeait en spectre à vitesse grand V.
Et Florian ? Tranquille, Florian se contentait d’approuver la rébellion agressive de Mathieu, s’en rengorgeant presque dans un sourire bref. On aurait dit les efforts aveugles d’une mère à se concentrer avec fierté sur la brillante réussite de son cadet, déterminée à ignorer jusqu’au bout les déboires de son premier confronté aux effets néfastes de la drogue.
C’était le bouquet.
Des profondeurs de sa poitrine s’amoncelaient des pulsions meurtrières qui pulsaient jusque dans ses poignets. Ses doigts gourds chauffés à blanc, en manque, hurlaient leur frustration trop longtemps contenue. À ses pieds le tisonnier n’attendait que lui pour se jeter dans la tourmente. Une seule commande de sa volonté et il s’élèverait de lui-même pour effacer à jamais ce sourire dur et hypocrite sur le masque de Florian. De la copie de Florian, dénuée de toute émotion humaine.
Il n’avait qu’à relâcher cette tension qui s’exerçait dans tout son organisme pour la laisser se déchaîner à sa guise.
Mathieu sait que son double n’est pas étranger à ce déferlement jouissif de violence dans son esprit. Mais étonnamment, il n’en a plus rien à faire. Il préfèrerait s’adonner à la haine qui le délesterait de toute responsabilité sur la suite. Et de tout fardeau. La libération, enfin à sa portée. Voilà ce qu’on lui susurre et Mathieu, dodelinant presque comme un bienheureux sous l’accumulation rouge sang se laisse emporter...
C’est alors qu’il se heurta à l’insistance de Florian, toujours focalisé sur lui. Une dissection malsaine. Dans l’expectative.
« Ressaisis-toi, crétin ! »
Il balança la tête pour chasser ses idées carnivores, totalement désabusé. Pas question de tomber dans le même travers, bordel. Mathieu s’obligea à résister à cette envie de lui balancer le tisonnier à la gueule et laissa la colère s’infiltrer dans ses veines, froide et mesurée. Surtout mesurée. Elle l’aide à affronter Florian droit en face.
Il le gratifia d’une œillade assassine.
« Tu comptes régler le problème de ton côté ? »
Un léger sourire semble se dessiner aux commissures des yeux de Florian. Quasiment imperceptible et pourtant tellement évident que c’en était troublant. Un sourire de connivence et Mathieu s’affole. Flanche, relégué au tapis. Cela n’allait pas. Ce duel silencieux et puéril du "premier qui détourne le regard a perdu" sonde ses profondeurs. Et le ramène dans l’ambiance feutrée de bribes de discussions portées au travers d’un corridor carrelé.
Ça n’allait pas du tout. Mais que Florian attendait-il de lui au juste ?
Détruis-le qu’on en finisse !
Mais ta gueule, toi !
Pour la 35e édition. Et la journée n’avait même pas commencé.
Interpellé, sans s’immiscer, dans cette hargne ouatée mais conflictuelle, Florian réussissait la prouesse d’apparaître sensiblement plus moqueur, comme s’il savait pertinemment ce qui le traversait. Évidemment qu’il le sait.
Allait-il réagir pour autant ? Eeeeh ben non ! Attendre l’apothéose d’un désastre anticipé était bien plus divertissant.
La rogne revenait en force marteler le crâne de Mathieu. Son envie de le déchiqueter n’était pas loin de refaire son apparition non plus.
Cette volteface accompagna celle de Florian qui devait estimer que l’intermède avait suffisamment duré pour l’en contenter. Réfugié sous son masque impavide, sans crier à la nuit de Walpurgis ou user du procédé de ralenti pour les besoins du script / du cerveau de Mathieu à seulement 5% de ses capacités, il empala un poignard en plein cœur des contours divagants d’Alec.
Enfin, tout partait d’une telle supposition, vu qu’on ne distinguait plus rien de concret dans cet halo prolifique s’amplifiant en ondes ostentatoires, largement supérieures à la densité de masse de l’être humain. Comme si Alec en contenait lui-même une multitude.
Une teinte soutenue menthe acide s’échappa de la lame pour contaminer ce champ des possibles qui s’enchevêtrèrent en un unique amas hésitant
– frôlement d’une luciole –
avant de redonner forme
– qui scintille –
humaine à Alec ; non à
– d’un battement d’ailes –
une aura bien plus sombre et néfaste. Insaisissable, elle ne parvenait à se fixer aux regards. Mathieu pressentait néanmoins qu’aucun lien empathique n’émanerait d’elle. Elle, n’hésiterait pas à tuer.
– empirique et irrégulier, comme ceux –
Alec refit surface un instant avant de tituber et de replonger dans les méandres...
– d’un cœur prisonnier. –
Florian n’eut aucun mal à amarrer l’âme d’Alec en lui fourrant le poignard entre ses mains évanescentes.
— Terminé, tu veux ? Il vaut mieux en rester là, gronda-t-il.
Le seul débordement qui morcelait sa maîtrise.
Mathieu ne pouvait qu’acquiescer. Il n’avait rien décodé, rien pigé et ne comprenait toujours pas pourquoi la situation ne lui laissait aucun laps nécessaire pour gémir. Tout bêtement parce qu’on ne lui en donnait pas les moyens. Une fulgurance énoncée à toute vitesse sur un rap mal rythmé mâchant l’intégralité jusqu’à obtention d’une bouillie méconnaissable : "uieuh Walpur." Voilà l’effet de cette nuit des revenants sur son cerveau défaillant.
Alec clignota encore mais ne disparut pas. Il semblait se raffermir sous l’influence du poignard qui continuait de luire, de loin en loin, alors qu’il le nourrissait de son essence. Devant son air dévasté qui le ramenait à une piètre figure illusoire de condition mortelle, Mathieu pouvait presque se prendre de pitié. Presque. Le souvenir de Bastien venait de lui sauter à la figure : dans son échelle comparative, il n’y avait pas photo. Pas de compassion pour les fantômes.
Encore moins pour ces renégats.
Toujours pas parti, lui ?
Si seulement...
C’était la nuit idéale pour emmerder les vivants, il ne pouvait pas rater une occasion en or, lui non plus.
— Laisse-moi gérer avec eux. Tu n’es pas en état de le faire, diagnostiqua calmement Florian, revenu à sa version initiale je-m’en-foutiste.
Alec voulut protester mais l’impulsion de recul initiée par Clément l’en dissuada plus efficacement que l’injonction de Florian. Avec un tel état d’esprit, il en fallait bien peu pour le déstabiliser : cette réaction le lesta de plombs. C’est comme s’il s’affaissait au sol en s’enracinant davantage.
— Je m’en occupe, lui promit Florian, radouci, endossant un faciès compréhensif plus vrai que nature. Je leur dirai.
Alec abandonna ses dernières défenses. Et tout le reste.
Florian s’assura de son départ définitif avant de se tourner vers Clément.
— À mon avis, tu devrais t’abstenir de ce genre de démonstrations inutiles. Il a identifié cet afflux comme une attaque personnelle, c’est pour cette raison qu’il a déraillé. Comme tu peux le voir, son état a empiré. Sinon, il va bien. À peu près. Christian réapparaît de temps à autre mais c’est encore gérable.
Le compte-rendu clinique d’une énième rechute, converti en habile justification d’actes fortement répréhensibles. Comme si leur opinion sur l’état d’Alec avait une influence décisive dans la balance.
Mathieu était soufflé d’un tel aplomb.
Clément était atterré. Sur sa rétine, l’horreur de la distorsion de l’image d’Alec, ensevelie sous une multitude d’autres, persistait. Il ouvrit la bouche :
... mais renonça à exprimer son état d’esprit. La bouche béante, une grande lassitude se peignit sur ses traits.
— Très bien. Sur ce, je vais me coucher. Bonne fin de nuit.
— Hein ? Tu vas quoi ? Hey... Mais... Mais...
Mais c’est qu’il le faisait en plus, l’abruti.
« Me laisse pas seul avec lui ! »
La scène prenait une tournure irréaliste. Clément partait se pieuter en choisissant tout comme Alec la carte de l’abandon. En laissant Mathieu dépatouiller tout seul le vrai du faux, en compagnie de Florian. Chouette. Le type qui le protégeait quand il ne fallait pas et qui se barrait quand il avait besoin d’une réelle protection. Ah, le voilà bien entouré !
Sur Florian, la défection de Clément ne provoqua ni chaud ni froid. De toute manière, rien ne paraissait l’émouvoir vraiment. Un vague hochement de tête tout au plus. Interprétation possible : maintenant qu’on s’est débarrassé des gosses, on va pouvoir discuter entre adultes.
Sauf que Mathieu ne l’entendait pas de cette oreille. Et en dépit du bon sens et du pavé indigeste que je venais d’exposer, il avisa le tisonnier.
Florian surprit son regard pas si vif, ainsi que sa tentation de l’embrocher avec. Mais ne dit rien, très magnanime.
Le tisonnier, dernier rescapé de la bataille qui n’avait pas eu lieu, regardait Mathieu. Il regardait le tisonnier. Le tisonnier le regardait. Florian le regardait regarder Mathieu. Avant de remonter à contre-courant pour croiser le regard de Mathieu.
« Ben vas-y, qu’est-ce que t’attends ? » semblait-il l’enjoindre.
Mathieu crut entendre le tisonnier ricaner. Oui, lui aussi voyait à quel point son attitude revêtait d’un ridicule achevé.

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