Mathieu (3)
— Ok, crache le morceau. Tu veux quoi ?
— Tu penses sérieusement que je suis venu pour vous tuer ?
— Du tout, mais je ne vais pas non plus t’accueillir les bras grands ouverts, contrattaqua Mathieu. Tu n’es pas venu pour voir comment j’allais, je me trompe ?
— Tu as parlé à Bastien, récemment ?
— Quoi ?
Autant à l’époque, instaurer une véritable conversation avec Florian n’avait pas été facile, autant là cela tenait carrément à un double monologue aux transitions fumeuses. S’il y avait bien un fait dont Mathieu était certain, c’est que Florian cernait bien mieux que lui l’état de sa relation avec Bastien. S’il en restait une.
Dans ce jeu de marionnettes dont Mathieu ignorait les ficelles, son instinct lui braillait que cette question n’avait rien d’anodin. Bon c’est vrai, ce n’était pas son instinct. N’empêche, une fois n’était pas coutume, ils étaient à l’unisson, lui et son pensionnaire vacataire : pas question de baisser la garde. Il voulait discuter ? Discutons alors.
Déterminé à retourner ce dialogue de sourds à son avantage, il continua dans sa lancée. Euh, disons la provoc’, vu qu’il lui restait une infime chance de s’imposer sur la joute verbale, à défaut de la joute tout court.
— Et toi, tu as parlé à tes sœurs, récemment ?
Le temps d’un battement, les yeux de Florian se chargèrent de lourdes ténèbres immuables, avant de retrouver immédiatement son impassibilité imperturbable.
Mathieu avait clairement touché une corde sensible mais c’était lui qui s’en retrouvait déstabilisé. Pire, ébranlé. Si Florian voulait le dissuader de le pousser sur ce chemin sinueux, c’était réussi. Y a pas à dire, même sur ce terrain, ce n’est pas lui qui menait la danse.
Florian reprit sa tirade comme si la parenthèse didascalique n’avait jamais fait d’apparition.
— Il est dans un état déplorable.
« On se demande bien pourquoi, tiens. Tu veux qu’on établisse une liste des raisons ensemble ? » ricana Mathieu in petto.
Un ricanement, réprimé à s’y méprendre en sanglot qui entravait sa gorge. Il racla avec effusion, autant pour s’en débarrasser que pour dégager ce poinçon qui comprimait sa conscience.
— Je ne vois pas en quoi cela me concerne.
Le tout d’une voix qui se voulait assurée. Et qui sonnait comme l’excuse d’un coupable doublé d’un lâche.
Les yeux à demi-fermés, Florian pencha la tête presqu’à l’horizontale, toujours peu enclin à avaler ses salades.
— C’est ton meilleur ami, statua-t-il, histoire d’enfoncer le clou.
Il était décidé à lui arracher le cœur pour s’en offrir un ? C’était la nuit promo pour les vampires ou bien ? Il bouillonnait de nouveau. Ce genre de méthodes était méprisable. Au diable la peur de se voir réduire en bouillie, au diable ses derniers scrupules envers Florian !
— Oui et toi, sur papier, tu es toujours mon coloc’, répliqua-t-il du tac au tac. Enfin, c’est aussi valable pour ta famille. Rassure-moi, tu te souviens de Clémentine ? Une petite blonde très agaçante, d’une dizaine d’années ?
Clémentine qui venait souvent à l’improviste taper l’incruste.
Elle aussi.
Clémentine, que Clément n’avait jamais le courage de repousser. D’abord parce que c’était Clémentine, ensuite parce que son exubérance leur évoquait l’ombre enfuie d’un autre gamin qui adorait les asticoter à longueur de journées.
Clémentine qui leur tournicotait autour dans l’espoir d’entrapercevoir son frère qui lui échappait. La pauvre n’était pas au bout de ses peines. Florian n’était plus dans les parages. Cette fois, à l’allusion de sa petite sœur, pas le moindre frémissement n’agita l’inconnu dangereux auquel il tentait de faire face. À croire qu’il avait rêvé la fureur dans ses prunelles.
La réminiscence de la petite sœur d’une vie antérieure dont il n’avait strictement rien à faire ne l’intéressait pas.
— Réponds à ma question. As-tu parlé à Bastien ?
L’autre versant n’arrangeait décidément pas les gens.
— Mais bien sûr, régulièrement, lors de nos réunions hebdomadaires autour d’un thé. Tiens, pas plus tard qu’hier, ils sont tous venus pour papoter du bon vieux temps. Maintenant, regarde un peu autour de toi, espèce de mariole dépravé et dis-moi ce que tu vois, éructa-t-il. Rien, nada ! Les uns après les autres… dès qu’ils n’arrivaient plus à supporter la pression de leur araignée de plafond, ils décampaient. Par peur de passer à l’acte. Pour les plus agressifs, c’était invivable. Alors ne viens pas m’emmerder au sujet de Bastien alors que tu sais très bien qu’il a été le premier à se barrer. Clément et moi, c’est tout ce qui reste.
Eux deux. En compagnie de leurs acariens domestiques qui les apprivoisaient graduellement jusqu’à les soumettre. Autrefois confinés en arrière-plan, ils avaient enflé, amplifiant de volume à les rendre sourd-dingues.
Toute vérité n’est pas bonne à savoir. Voilà ce que Mathieu retenait de l’aventure. Le fait d’apprendre l’existence d’une coalition diabolique visant à les diviser pour mieux les détruire avait déclenché la hargne de ces bestioles et diminué considérablement leur propre liberté d’action.
Oh, quand Mélissa était encore là, Mathieu parvenait à gérer grâce à ses moments de répit. Sa Voix ne l’encourageait pas continuellement à empoisonner sa partenaire. Totalement contre-productif. Mais il n’en allait pas de même pour Clément. Dès qu’il cuisinait, Mathieu devait se contrôler pour ne pas glisser de la mort aux rats dans le plat qui lui était destiné. Au final, c’était le moins dangereux des deux qui avait déraillé le premier. Et Mathieu ne pouvait que rendre les armes.
— Votre stratégie a porté ses fruits. Clément va se barrer à son tour. Tel que je le connais, il doit déjà boucler sa valise. La villa est à vous, conclut-il dans une grande envolée emphatique. Si tu veux hanter ces lieux, fais-toi plaisir, je te rajouterai deux ou trois toiles supplémentaires et une salle de torture, histoire de faire plus authentique.
« Arrête tes délires ! » aurait bramé Florian.
Mais le pessimisme délirant de Mathieu n’effleurait pas Florian. Il le toisait sans broncher.
Ça y est, le voilà qui l’énervait de nouveau prodigieusement.
— Ils ont tous fui, s’entêta-t-il pour Florian qui se refusait à établir un quelconque rapport de cause à effet. Ils ont fui et c’est de votre faute.
C’est de ta faute, aurait-il bien voulu marteler pour le secouer un peu.
Échec. Florian, toujours aussi flegmatique. Et pourtant toujours pourvu de ce sourire sardonique qui le survolait en continu.
« Je sais quelque chose que tu ne sais pas » clamait le faciès omniscient et condescendant au possible de l’auteur devant son personnage décérébré.
Et Mathieu, hors de ses gonds. Les voilà tous deux prêts à l’assommer pour la peine. Quand bien même vouée à l’échec la tentative.
— Tu as vu Alec, non ? s’enquit Florian à brûle-pourpoint.
De quoi ?
Tout embryon d’offensive tué net dans l’œuf, Mathieu était pris de court. Encore.
Mais comment Natacha avait réussi à tenir le coup aussi longtemps ? Il ne tenait pas même 5 minutes face à Florian. C’est quoi son problème ? Il envisageait d’embrayer sur Claire et de se lancer dans un compte rendu anarchique de la fratrie Bral à 3 heures du matin ?
— Je n’ai pas vu Alec, non. Vu que ce n’était pas lui, si je ne m’abuse.
— Exactement.
Florian s’anime. Enfin.
— Ses instants de lucidité en tant qu’Alec ne sont que des éclairs. Je comptais dessus pour le ranimer, mais même votre présence n’y change rien. Et Christian lui-même cède de plus en plus la place à une Ombre que toutes ces embrouilles existentielles n’encombrent même pas. Elle est difficilement contrôlable et elle n’a plus grand-chose d’humain. Si je ne l’avais pas stoppée, elle allait ressurgir, et crois-moi ce n’était pas pour vous offrir une tasse de thé.
— Vous... Vous-mêmes n’êtes pas humains. Vous n’existez pas, bredouilla Mathieu, déboussolé.
Brode, se drape de l’affirmation pour mieux s’en convaincre. Pour renier de son cœur la fugace réminiscence de hurlements désespérés d’un prisonnier cherchant à s’évader de l’emprise d’un miroir meurtrier. Tant pis si ce cœur s’écœurait à lui hurler qu’il avait tort, il devait s’empêtrer dans son tissu de mensonges pour se démêler.
Florian arborait une longueur d’avance et un sourire amer.
— En quelque sorte, tu pourrais avoir raison. La mort te fait peur, tu es humain. Nous, nous luttons pour le rester en nous raccrochant à ce qui constituait nos vies. La mort pour nous n’est rien. Ce que nous craignons le plus, c’est de perdre ce qui nous rattache à notre humanité, qui meurt en nous avec le temps. Personne n’y échappe et peu importe notre force de détermination. Tiens, pour t’expliquer, que dis-tu de ta différentiation entre émotions et sentiments ?
À ce rappel, le cœur de Mathieu repartit à l’assaut de plus belle. Mais Florian ne lui accordait aucune fenêtre au décryptage.
— En nous ne subsiste plus aucun sentiment, rien d’autres que des ersatz d’émotions, tels des membres fantômes qui nous empêchent de nous consumer. Tant qu’il y a quelqu’un pour chérir notre mémoire, nous parvenons encore à coexister en nous-mêmes. Si notre lien avec le monde extérieur se rompt, sans mémoire affective, notre part humaine s’effiloche, dénuée de dernières nuances d’empathie pour les vivants, pour rejoindre le royaume des morts. Sans même pouvoir y entrer. Nous ne sommes pas faits pour errer dans cet état stationnaire, mais les miroirs nous retiennent ici et nous condamnent à nous regarder nous effacer… Certains luttent encore pour retarder l’inévitable, les autres abandonnent l’une après l’autre leurs vies qui s’emberlificotent en un magma qui disparaît. Oui, ceux-là ne se rattachent plus à l’humain. Et ce qui maintenait Alec en l’état…
Toute morgue envolée, Mathieu ne voulait rien entendre. Mais ne pouvait bouger, comme envoûté, empli d’une force qui le vidait de toute énergie. Et l’obligeait à écouter ce qu’il savait déjà.
— Ce qui maintenait Alec, c’était la cohésion qu’il avait déjà créée il y a onze ans, à l’origine avec Clément et Rémi. Ça et la connexion de ses frangins qui se soutenaient mutuellement pour combler son absence au sein de la famille. Et maintenant…
— Tais-toi.
Murmure rauque qu’il avait arraché à sa langue en plomb. Mais Florian ne se tarissait plus, le masque de cire s’enflammant à mesure que Mathieu s’engourdissait de vide.
— Maintenant c’est l’éclate totale, au sens propre du terme. Il n’y a plus aucune cohésion, même au sein des miroirs. Tu voulais parler de cause à effet ? En l’espace de six mois, ses frangins, qui le détestent, ne veulent plus en entendre parler et se sont séparés ; tous les autres ont donc fui, et l’état d’Alec, qui n’a plus de raison d’exister, s’est aggravé. Ne lui restent que des regrets pour accélérer sa dissolution. Son âme s’oxyde et toi, tu oses clamer que c’est de notre faute ?
Mathieu tremble, la Voix dans sa tête a tu son déluge coléreux, celle de Florian s’en charge, gonfle, déborde et le tacle sans sommation.
— Antoine s’en fout et n’entend plus que régner sur des Ombres, Alec en prend le chemin jusqu’à se fondre dans la masse de vos fichus croquemitaines et disparaître, et moi, moi je ne veux pas finir comme cela. JE REFUSE DE FINIR COMME CELA !
Une seconde et tout se brouille pour Mathieu.

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