Mathieu (4)
La seconde suivante, Mathieu suffoque, plaqué contre un mur. L’étau d’une main sur sa gorge qui serre. Le cœur, qui palpite et se cogne en tous sens, se fraie une descente dans son estomac.
Les traits déformés par la rage, les yeux esquissés en un trait de fusain vengeur, Florian ne répond plus de rien. Pour quelqu’un qui ne survit plus qu’à doses d’ersatz, Florian a encore de la fureur à revendre. Ou alors il épuise ses dernières munitions dans un dernier sursaut existentiel. À bout de souffle, Mathieu le laisse faire.
Parce que, tout comme lui, deux personnalités s’alternaient en Florian. Cette part qui le constituait, et un monstre qui cherchait à sortir de plus en plus fréquemment. Un monstre froid, distant et étonnamment détaché.
Parce que, tout comme lui, Florian n’en a strictement rien à cirer de se tromper de cible. Tout comme lui, Florian cherche à se défouler et explose sa colère.
Parce que, tout comme lui, Florian luttait pour sa survie. Et c’est précisément ce qui l’animait en cet instant.
Comme pour la plupart de ses camarades, les Fouchtras n’avaient jamais cherché la moindre noise à Mathieu. Leur acharnement envers les membres d’un seul miroir relevait d’une simple machination pour rapprocher ces derniers de la villa Carpentier.
De même, Mathieu avait eu la chance de n’avoir jamais vu la concrétisation de son croquemitaine-Fouchtri. Mais il est certain que Florian en incarne à merveille sa propre conception.
Non pas qu’il en ait peur. Mais parce qu’il lui renvoie une parfaite image de lui-même. Ce reflet obsédant qui l’épouvantait.
Alors qu’il réalise combien il n’est pas si différent de Florian, son cœur ralentit sa course. Il l’entend tomber dans ses mollets qui pédalent dans le néant. Et dans la confusion qui s’ensuit, Mathieu ne sait plus ce qui brouille sa vision : la raréfaction de l’oxygène ou les larmes qui dégoulinent en coulées brûlantes sur la trajectoire de son cœur.
Dans le dos de Florian, à travers la pénombre tamisée, se discerne lentement les contours d’une chambre d’enfant. Un décor démuni de toute logique temporelle. Un éclairage sommaire sous couvert d’un fait implacable qu’on aurait voulu occulter. L’unique source de lumière éclaire crûment une atmosphère confinée, moribonde : au mur, une lampe à gaz au bec renversé surplombe un petit lit d’enfant, défait à la hâte. Elle diffuse cette odeur monoxydée caractéristique, étourdissante.
Et ce pressentiment voué en certitude qui émane de Mathieu : il y a eu mort d’enfant dans cette pièce. Le désespoir incrédule suinte des murs noircis, meurtris.
Souvenir, étranger à Florian, mais entravé en lui, qu’une de ses incarnations transmettait à Mathieu.
Un flash aveuglant dans les dernières parcelles d’air que Mathieu tente d’attraper au vol.
Un autre décor qui couvait dans le feu de Florian se matérialise sous ses yeux troubles. De nouveau une chambre d’enfant. Chichement illuminée par l’éclat lunaire d’une veilleuse, à l’effigie familière de Minnie. Florian, penché au-dessus d’une fillette endormie qu’il borde tendrement. Une chevelure épi de blé se déversait sur l’oreiller lilas. Ce n’est pas Clémentine. Mais ça lui ressemble. La plus jeune de ses sœurs. Comment s’appelait-elle déjà ? Émilie ?
Je ne laisserai jamais personne te faire du mal, promet-il à l’enfant en se penchant pour l’embrasser. Sa gorge se serre soudainement et il doit se faire violence pour quitter la chambre en douceur, presque sur la pointe des pieds. Tel un ivrogne, il titube dans le couloir et s’adossa contre le mur. Les larmes, étrangères, désolidarisées de son être, coulent silencieusement sur ses joues, noyant le cri de détresse d’un autre. Comment expliquer à sa toute petite sœur que cette promesse, lui l’avait déjà donnée à une enfant tout aussi fragile et qu’il n’avait pas su la tenir ?
C’est à ton tour ! pépia joyeusement Rose en pointant vers lui son doigt potelé comme pour le mettre au défi. Ce soir c’est à toi de commencer !
La lampe diffusait une tendre lueur lilas dans cette partie de la chambre, épargnant le petit Victor endormi. On avait soigneusement bordé son petit frère avant de lui fredonner sa berceuse mais il était loin le temps où Rose se contentait de ce simple rituel. Pour endormir la petite princesse, il en fallait toujours plus.
Je crois surtout que tu essaies de profiter de l’absence de Maman.
Rose plissa son petit visage rond en une moue chagrine.
Tu n’es pas gentil, tu me l’avais promis !
Arrêtez votre comédie, mademoiselle !
La jolie frimousse s’éclaira d’une idée subite.
Et si c’est moi qui commençais, tu me le ferais ?
Futée, Rose ne manquait pas de moyens pour appâter son petit monde et le faire plier à ses moindres désirs. Et l’ennui était qu’on se laissait facilement prendre au jeu.
« Pour toi, je cueillerais TOUTES les fleurs du monde ! s’exclama-t-elle dans un élan passionné propre aux jeunes enfants.
« Houlà, tu commences fort ! Comment pourrais-je rivaliser avec ça, moi ? Alors voyons… Pour toi je chevaucherais les montagnes les plus maudites du monde et tuerais les géants qui y habitent.
C’est vrai, il y a des géants dans des montagnes ? demanda-t-elle les yeux grands écarquillés. Raconte, raconte !
Tatata, une autre fois ! À vous l’honneur milady !
Mais tu me raconteras, hein ?
Vas-y !
« Pour toi, je ramasserais TOUS les coquillages de l’océan !
Rose, tu ne fais pas vraiment d’efforts ce soir, tu peux faire mieux que cela !
Non, j’ai pas envie, c’est à ton tour !
« Je ramènerais pour toi tout l’or du monde ! »
C’est nul décréta Rose en balayant ces richesses d’un geste dédaigneux de la main.
Comment ça, c’est nul ? Tu ne veux pas tout l’or du monde ?
D’abord, tu n’as pas respecté les règles, tu n’as pas commencé par « pour toi » et c’est la règle numéro 1. En plus, j’en ferais quoi de tout l’or du monde, hein ? Non, c’est nul, il faut que tu fasses quelque chose qui en vailles vraiment la peine, l’histoire des géants était bien mieux. Donc tu as perdu et en gage, tu dois me la raconter raconter, dans les montagnes maudites !
Mais tu triches ! Comment se fait-il que tu gagnes tout le temps à ce jeu ?
Parce que c’est mon jeu, répondit simplement Rose.
Déstabilisé à la fois par la candeur et l’ingéniosité de la petite fille, il déposa un baiser sur le front délicat encadré de boucles brunes.
Bonne nuit, Rosie. « Pour moi, ne grandis jamais. »
C’est toi qui triches, ce n’est pas la règle, protesta-t-elle. En plus, tu m’avais dit que personne ne s’arrêtait de grandir, sauf Peter Pan, donc c’est impossible ce que tu me demandes.
Rose raffolait de cette histoire qu’il avait ramené de Londres avec lui, égayant pour elle de multiples couchers.
Mais c’est le but de ton jeu, non ? Imaginer l’impossible ?
Elle le contempla d’un air pensif en mordillant son pouce.
« Si tu connais les règles, pourquoi tu ne les respectes pas dans ce cas ?
Parce que les grands sont comme ça, mon ange. Dors maintenant.
Dis… Si tu me racontes l’histoire des géants maintenant, « pour toi, je serais vraiment capable d’arrêter de grandir ! »
Elle tint parole. Rose tenait toujours parole. Près de deux mois plus tard, tandis qu’il veillait au chevet de son petit corps amaigri par la fièvre, à l’affût de la moindre respiration sifflante, d’un nouveau délire ou d’une toux caverneuse, elle avait brusquement tourné vers lui son visage hâve et ses grands yeux brillants.
« Je crois que je vais vraiment le gagner, avait-elle murmuré.
Qu’est-ce que tu dis ? s’était-il inquiété en tamponnant doucement son front luisant de sueur avec un chiffon mouillé. Tu veux un peu d’eau, mon ange ?
Mon jeu, avait-elle expliqué patiemment comme si elle s’adressait à un simple d’esprit. Je vais le gagner. Je vais arrêter de grandir, comme Peter Pan, précisa-t-elle avec un sourire extatique. Pour toi.
Arrête avec tes bêtises, Rosie. Évidemment que tu vas continuer de grandir. Tu vas guérir, chasser cette vilaine maladie et ensuite avec Victor, on ira… on, on…
Voilà qu’il s’était mis à bafouiller, à chercher ce qu’ils pourraient bien faire de réalisable tous les trois, comme avant, avant que l’épidémie ne frappe la maisonnée.
Non… Non. Là c’est toi qui imagines l’impossible, le gronda-t-elle faiblement. Moi j’irai rejoindre Peter Pan au Pays Imaginaire ou alors j’irai combattre les géants à ta place, je ne sais pas trop encore.
Une violente quinte de toux la fit se dresser sur son séant et une autre giclée de sang se répandit sur les draps qui en avaient connu d’autres. Assis à ses côtés, attendant que la crise passe, il serrait et pétrissait de ses doigts cette petite main frêle, autant pour la soutenir que pour la rattacher à cette terre et l’empêcher de s’envoler. Butée comme elle était, elle était bien capable de s’en aller rejoindre Peter Pan et de semer la zizanie en sa compagnie dans quelque contrée lointaine. Mais ce projet-là, il était incapable de le supporter et se battrait avec la Mort en personne pour contrecarrer le plan de Rose. Une première pour lui et le reste de sa famille.
Exténuée, décharnée, Rose se laissa ensuite retomber sur l’oreiller dans un gémissement.
Tu verras, tout va bien se passer. On va rester ensemble. Et je ne laisserai plus personne te faire du mal, c’est promis.
Rose le dévisagea et ouvrit sa bouche perlée de sang pour répondre :
— Tu triches, Louis. Pour imaginer l’impossible, il y a des règles à respecter.
« Tu ne comprends rien du tout », déclara la petite voix contrariée d’Emma nichée dans le petit corps de la fillette.
Une seconde. La pièce ondule. Mathieu fut rendu à la réalité et à la vie qui s’insufflait dans ses poumons. Mathieu étouffait. Florian l’avait lâché, mais les larmes qui obstruaient la vue de Mathieu refusaient de le faire. Sous l’effet d’un accablement incommensurable pour un seul être qu’il en combinait plusieurs, Florian l’avait laissé rentrer dans son intimité. Il n’était pas sûr d’être pardonné de cette intrusion fracassante, mais qu’importe. Il pleurait. Tant pis si la douleur n’était pas réelle, elle ravivait son cœur fracassé. Mathieu pleurait. Comme pour la première fois, sans pudeur.
— Vivre dans ces conditions est d’une inconsistance intempestive. Je refuse que vous soyez confrontés à cela.
Florian lui paraissait épuisé. Mais c’était Florian, aucun doute là-dessus. Cet égarement sur son visage si mobile, en nuances désemparées, en était la preuve. Florian n’en revenait pas d’avoir blessé Mathieu de toutes les façons imaginables.
Mathieu n’en revenait pas d’avoir, à son insu, délivré Florian. Ne serait-ce que pour une poignée de secondes supplémentaires. Une nouvelle crise de sanglots le terrassa. Agenouillé sur le sol, Mathieu venait de retrouver le colocataire qu’il avait connu.
— Que… Que veux-tu que je fasse ? Qu’attends-tu de moi au juste ? supplia-t-il.
— Que tu ailles parler à Bastien. C’est tout ce que je demande.
Sérieux ?
Il aurait pu lui donner la formulation magique pour arrêter cette sombre conspiration planifiée par les siens mais non, il lui demandait d’aller parler à Bastien ?
Pour qu’on s’entretue ?
Nan, une petite correction s’impose : pour que Bastien me massacre ?
« Je croyais qu’on avait dépassé le stade Chloé. C’est ça ta vengeance post-mortem ? »
À moins que ce soit une magouille pour mieux manipuler Bastien ? Après tout, il est devenu leur pion favori, pas vrai ?
On parle de Florian.
Justement.
Ferme-la.

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