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« Comme si le brouillard se dissipait

et qu’une lumière perçait l’obscurité,

je me suis retrouvée face à moi-même.

Je peux tromper les gens en prenant l’air de rien, mais moi je sais.

Je ne suis pas comme les autres.

Celle dans le miroir sourit et me parle.

"Ne te laisse pas aller.

Sinon je vais te dévorer.

Je prendrai ta place."

Arrête de mentir, toi dans le miroir, tu es moi.

Ce n’est pas possible que tu me dévores.

Moi je suis toi et toi tu es moi. »

Chut, c’est un secret, Seo Mi-Ae

À la fameuse convenue "Que veux-tu faire quand tu seras grande ?", elle répondait invariablement : écrivain.

À 7 ans, elle aimait écrire. Elle croyait sincèrement que cette qualité seule suffirait à lui conférer le droit d’exercer cette profession magique. Passer son existence à l’écrire ne serait pas vain.

Elle ne recevait qu’un sourire faussement attendri de l’adulte qui s’embarrassait de questions stupides dans le seul but avéré d’écraser ensuite les aspirations des gosses. "C’est bien, tu iras loin, continue."

Dieu que cette enfant est mignonne.

À 12 ans, c’était déjà une tout autre histoire. Plus aussi attendrissante, le prestige s’en perdait dès 10 ans. Vouloir devenir écrivain, c’est choupinet à 7 ans, plus inquiétant à 12. Derrière le sourire de guingois, un étirement moqueur s’enrobait presque de pitié.

Les adultes la prenaient de haut à lui filer le vertige, cataloguant la gamine naïve vouée à la dégringolade avant d’avoir tenté l’envol.

"Tu écris ? C’est formidable. Et tu nous le publies quand, ton petit chef-d’œuvre ?"

Ou rabaissaient son envie en un retour sur investissement, puisque leur conception de ce simple loisir, sans y trouver un quelconque apport financier ou social, ne pouvait se qualifier à terme comme digne d’intérêt.

Faire équivalait-il à se défaire ? Le plaisir d’écrire avait pris du plomb dans ses ailes. Mais elle s’y était raccrochée.

À 13 ans, elle n’avait eu d’autre choix que de s’arracher à la casquette magique qu’elle s’enfonçait en œillères, pour revêtir en toute hâte celle de petite maman. Peu après la naissance d’Alexis, sa mère s’était recroquevillée dans une forme de neurasthénie. Probablement dépression post-partum s’étaient murmurés les voisins devant elle, à voix haute, comme si elle n’en comprenait pas la signification. Pas de doute, parce qu’elle avait cru utile de rêver un peu, ils la traitaient en abrutie irresponsable. Ce qui ne les avait aucunement empêchés de la regarder se débattre seule, en niant la gravité des faits. Rien d’irréparable, alors pourquoi intervenir ? S’étaient-ils demandés jusqu’à quel point la rêveuse pouvait-elle se débrouiller ?

Bien au-delà de la durée de son congé maternité, sa mère s’était donc peu à peu déchargée sur elle, l’obligeant à s’investir dans des tâches de moins en moins appropriées. En plus de l’entretien de l’appartement, c’était elle qui veillait à ce que maman prenne bien tous ses médicaments sans jamais dépasser la dose, que le petit frère reste au sec et ait son biberon du soir et le weekend. Sa mère donnait le change de l’autorité compétente auprès du père, ou de la nounou lorsqu’elle déposait ou récupérait Alexis. Elle consacrait le reste de ses journées à dormir et à attendre de rejouer les mères parfaites.

Non contente de la laisser faire les tâches qui lui étaient normalement dévolues, elle l’incitait vivement à prendre davantage de responsabilités. Car après tout, son adorable grande fille, si raisonnable et organisée, était son petit ange gardien.

Elle avait beau lui trouver toutes sortes d’excuses, elle ne comprenait pas pourquoi sa maman, censée donner des ailes à ses enfants ou, à défaut, être leur pilier, s’appuyait autant sur elle. Au contact de cette réflexion amère, elle avait fini par saisir que c’était elle-même qui, par son investissement démesuré pour la soulager, avait encouragé la nonchalance maternelle quant à la perception de son rôle. Elle n’avait pas osé exprimer son désaccord et fixer avec elle ses propres limites. Et ses non-dits avaient approfondi la non-communication caractéristique qu’elles entretenaient dans ce rapport de force pervers. L’une trouvait normale que l’autre travaille sans rechigner. C’est comme ça qu’elles avaient fonctionné.

Elles n’évoquèrent jamais cette parenthèse. Comme si elle n’avait jamais existé. Au point qu’elle en vienne à douter de son existence si pesante.

Le temps avait repris son cours, sa mère une gestion normalisée. Mais elle, avait conservé de cette période une haine viscérale envers les adultes.

Elle avait délaissé ses écrits. Par manque de temps. Enfin si, elle écrivait. En continu. Tout ce laps, elle avait écrit dans sa tête chacune de ses occupations ménagères comme si elles avaient été les préoccupations d’une autre. Et chacune de ses péripéties quotidiennes s’était inscrite sous la plume de son histoire de petite maman si raisonnable. Inscription marquée au fer rouge dont les lettres frondeuses revenaient la narguer de temps à autre. Les deux années qui avaient suivies furent terribles. Toujours cette peur de la revoir basculer. Les allusions ou menaces voilées sous la tension n’aidaient pas à l’apaiser bien évidemment.

À 15 ans, elle avait reçu son don comme une véritable bénédiction et ne s’en était pas révoltée. Elle avait imaginé des histoires qu’elle n’avait pu concrétiser ; à présent sa force d’imagination suffisait à concrétiser ce qu’elle se dessinait. C’était une revanche sur ceux qui avaient piétiné ses rêves de création, puis de libération. Une juste récompense. Bien moindre, comparée au refuge que lui offrait la villa Carpentier et ses occupants plus ou moins réguliers comme elle. Là-bas, libre à elle de s’exprimer comme elle le souhaitait sans s’enfermer dans le piège nocif de la non-communication. Lucas avait modifié sa perception des adultes par ses capacités d’écoute et d’attention. Même Rémi et Clément qu’il avait recueillis avant elle, bien que plus discrets et renfermés, ne la jugeaient jamais et lui avait apporté leur soutien sans coup férir. Que ce soit pour eux, Alix, Garance ou Léane (ses nouvelles confidentes), Lucas leur avait offert plus qu’ils n’en espéraient.

En leur présence, elle n’avait plus à porter le joug pesant de la petite maman dévouée et conciliante.

C’est pourtant une attribution qu’elle avait reprise quand Lucas s’était dérobé à ses obligations, à l’instar de ses parents. Il s’était éclipsé tel une marraine mauvaise fée en leur offrant pour tout dédommagement la villa Carpentier. Il ne lui avait été pas aisé de se débarrasser de cette amertume de rouille dans son cœur. Ils avaient compris, elle la première. Chacun apprivoise son chagrin comme il le peut. Garance n’y avait pas tellement réussi. Et Lucas l’avait suffisamment mis de côté le temps de s’assurer qu’ils ne manquaient de rien. Mais ils n’avaient pu nier à son départ combien il était pénible de s’approprier un havre-cage hanté par l’image perpétuelle d’Alix. S’ils n’en parlaient jamais, ils ne pouvaient empêcher son ombre de planer sur les lieux. Et elle de revoir se superposer une parenthèse sur une autre. Jamais elle ne s’était doutée que c’étaient loin d’être les seules.

D’un commun accord, Rémi avait pris les commandes et elle en avait été soulagée. Pourtant, sans doute par la force de l’habitude, ou en tant qu’aînée, elle s’était mise à adopter la figure maternelle. De la même manière qu’elle s’efforçait de prévenir son frère des éventuels dérapages de sa mère, elle avait désormais une famille à protéger. Rémi dirigeait. Elle protégeait. Clément écoutait et épaulait. Léane se battait. Garance se débattait. C’est comme cela qu’ils fonctionnaient. Et que la famille s’agrandissait.

Jusqu’à ce que les non-dits dont ils s’étaient tous drapés aient raison de leur famille bien trop dysfonctionnelle.

Après "ça", Lucas s’était finalement réveillé. Enfin, Léane l’avait secouée un peu, à sa façon très particulière de procéder.

Et lorsqu’il l’avait presque suppliée de les rejoindre, arguant qu’ils n’y arriveraient pas sans elle, Mélissa avait accepté, à une condition : finie la non-communication. Terminés les secrets.

Elle aurait dû se douter que ce ne serait pas aussi simple.

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