Mélissa (1)
Deux mois plus tôt
Mélissa
La pluie tambourinait sur les pavés. Elle s’efforçait de ne regarder personne, de n’écouter personne, de ne pas se laisser distraire tandis qu’elle s’avançait, déterminée, vers son but. Sans attendre que quelqu’un l’arrête ou ne s’interpose – et d’ailleurs il aurait eu tôt fait de le regretter – elle bondit en avant, saisit la balustrade des deux mains et bascula. Tout tournoyait au milieu du crachin hivernal, des cris muets des étudiants, beaucoup trop loin pour intervenir, tout juste bons à servir de spectateurs derrière une baie vitrée. Voilà qui était parfait. Oh, bien évidemment il y avait quelques imbéciles qui s’étaient lancés à sa rescousse, mais ils devaient contourner tout le bâtiment et ils ne parviendraient jamais à temps, même si elle l’avait voulu. Et les bruits perplexes, les freins confus de la circulation juste au-dessous d’elle constituaient une bande-son idéale.
Elle sourit, sûre de son coup et se rétablit brusquement, se retrouvant de l’autre côté de la barrière, le mauvais, le vide. Suspendue en apesanteur, elle lâcha sa prise… et fut frustrée de ne pas sentir son corps suivre sa pensée et obéir à la loi de la gravité. Elle leva ses yeux, aveuglée par les mèches folles qui couraient sur sa figure et la pluie – toujours cette maudite pluie – et jubila intérieurement. Bastien l’avait saisie par les poignets, l’empêchant de se donner en public et suivant, sans le savoir, son plan à la lettre. Son visage était crispé par la colère, donnant ainsi le change à ceux qui, le voyant de dos, pensaient que c’était l’effort d’un tel poids qui le faisait trembler. Plus qu’une poignée de secondes.
— À quoi tu joues Ninon ?!
— Lâche-moi et tu verras. Ne me fais pas croire que tu n’en crèves pas d’envie.
— T’es complètement cinglée ! Tu veux vraiment nous mettre tous en danger ou quoi ?
— Lâche-moi, c’est tout. Il ne m’arrivera rien, je retombe toujours sur mes pieds.
— Arrête tes conneries !
— Alors maintenant, c’est moi qui dois arrêter mes conneries ? Ce n’est pourtant pas moi qui déraille en ce moment si j’ai bonne mémoire !
À quoi joues-tu, Ninon ?
Le ton de leur conversation aurait pu les faire passer pour un couple lavant leur linge sale en public dans un quelconque salon de thé. Tout se jouait pourtant derrière un tout autre rapport de forces, plus brutal, qui les plongeait dans une impasse imperceptible pour le commun : Bastien, qui tentait d’attirer Ninon à la raison comme à la surface, se heurtait à la résistance de Ninon, qui tentait de se débarrasser de la poigne de Bastien.
Elle était coriace, mais pas de taille à contrer la fureur hystérique qui s’échappait de lui, qui l’alimentait souvent bien plus que de raison.
Il était annoncé pour remporter la manche et elle l’escomptait. Ninon n’attendait que cet instant depuis qu’elle avait forcé le destin. Alors que Bastien commençait à la hisser, la situation s’inversa dans un vacillement argenté.
Sans se laisser décrypter les rouages de l’échange, Bastien se retrouva en apesanteur, le corps irrésistiblement attiré par la chute.
Seule Ninon qui le maintenait constituait son ancrage. Avec dédain, elle transféra le poids mort sur la rambarde. L’y écrasa. Comme pour se délester d’un insecte retrouvé accroché à ses doigts.
Elle lui adressa un sourire tranquille tout en l’observant chercher à raffermir la position glissante de ses mains. D’une main, elle lui saisit les poignets. Elle ne comptait pas lui faciliter la tâche. Il dut lire dans ses yeux son dessein car les siens exprimèrent désarroi et incompréhension alors qu’il bataillait vainement au-dessus du vide. Un gémissement lui échappa.
À quoi joues-tu, Ninon !
À l’aide de sa main libre, elle sortit le petit poignard soigneusement préparé à cet effet et lui fit admirer la beauté de l’arme sous la caresse des gouttelettes. Puis des larmes de sang le purifièrent tandis qu’elle le plongeait soigneusement dans sa gorge tout en soutenant son regard meurtri.
— Comment on dit par chez vous, déjà ? Ah oui, c’est ça … See you soon !
Et avec un ricanement, elle le laissa aller, contemplant froidement son corps qui s’écrasait sur la chaussée, sous les applaudissements des automobilistes. Elle contempla la scène, plus que satisfaite, avec l’élégance indifférente d’une reine. Elle faisait officiellement partie de la famille désormais ; elle seule était dans la place, elle n’avait plus à lutter pour se faire respecter.
Dans ce drôle de jeu de miroirs, elle avait fini par remporter la mise.
À QUOI JOUES-TU, NINON ?
Ninon se réveilla en sursaut.
Elle repoussa d’un geste brusque les mèches collées à son visage et passa une main sur sa gorge en fusion : elle étouffait. Sa peau – cette peau – collait à son âme si pesamment qu’elle l’écrasait. C’était tenable. C’était douloureux.
C’est invivable. Elle se précipita à la salle de bains et se passa frénétiquement de l’eau sur son visage, l’éclaboussant à brouiller sa vision. Quand elle releva la tête, les taches qui embuaient son regard l’empêchaient de discerner clairement ce qu’elle verrait dans le miroir et c’était tant mieux. En silence, elle attendit que se révèle la vérité, que s’effacent de nouveau les dernières brumes de ce cauchemar.
Derrière son reflet souillé, elle put voir se redessiner dans une acuité tremblante son visage, non celui de Ninon, mais le sien propre, et, dernière métamorphose, les yeux ambrés foncer doucement à virer noir chocolat.
Mélissa se contempla dans la glace et leva une main chancelante à sa joue. Sous le choc. Elle n’en pouvait plus d’haleter comme une possédée.
« Reprends-toi, mauviette, allez ! »
Elle tente d’oublier le flot de stimuli déversés sur elle, la haine d’être rejetée en marge, la sensation sur ses mains pâles éclaboussées de bleu veiné et de cramoisi, cette exaltation de sentir le sang gicler à gouttes sur ces bras blancs…
Mélissa gémit et s’accroupit, se cramponne au lavabo, tête enfoncée dans l’émail. Pour ne pas voir. La bile lui monte dans la bouche, elle la ravale nerveusement, s’étouffe avec peine.
Tu ne rêves plus, c’est bien toi, réagis bordel !
Ses doigts se promènent fiévreux sur le moindre centimètre de sa peau. Sa peau… c’était bien la sienne, pas vrai ? Impossible de confondre deux nuances de teint si dissemblables ; et voilà Mélissa, accroupie dans sa salle de bains, à paniquer à la certitude d’être toujours coincée dans le corps de Ninon. Dans une peau qui n’était pas la sienne.
— Tu es réelle. Tu… es… réelle, marmotta Mélissa en se balançant sur les talons.
Mantra habituel, quasi-quotidien pour ne pas se perdre face à celle dont elle ne reconnaissait plus l’image. Elle s’efforça de maîtriser sa respiration, calquant sa litanie entre deux inspirations, lentes et bien profondes.
Tu es réelle…
Elle se palpait à se pincer par endroits, avec violence, pour en retrouver la sensation. Pour effacer celles qu’elle sentait encore courir à la surface.
Tu es réelle. Reprends le contrôle. Respire…
Vouloir toujours tout contrôler, c’est ce rôle qui te colle à la peau, on dirait bien, ricane la Voix.
Elle sursauta et leva les yeux : Mel la surplombait de derrière la vitre. Dédaigneuse et persiflant à souhait. Tout ce qu’elle n’était pas.
— Le rôle de la gentille fille responsable t’étouffe, pas vrai ? Pourquoi continuer à te draper de cette illusion, à endosser cette image de toi jusqu’à t’effacer, tu peux me le dire ? À trop vouloir vivre à la place des autres, qui est à la tienne ?
Question de psy à deux balles. Mélissa serre les poings et encaisse, yeux obstinément baissés. Il la connaît trop bien, le miroir sait appuyer où ça fait mal. Mais il n’existe pas, lui. Ce ton narquois revient dans l’œil moqueur de Mel, elle le perçoit dans ce reflet trompeur qui trouble ses nuits, sur lequel se superpose le sourire carnassier de Ninon.
— Tu vois, même après cet avant-goût de terreur, tu ne penses même pas à toi. Mais à Ninon, et aux implications de cette mise en scène. Et ton cerveau qui court, décortique. « Est-ce un cauchemar prophétique ? Une projection du miroir pour me manipuler ? Comment peut-on sauver Ninon sans sacrifier Bastien ? » Toute cette analyse, dans le seul but de trouver une solution pour sauver tout le monde. Tu n’es pas fatiguée de devoir toujours tout superviser en cachette ?
— Tais-toi.
— Tu aimais t’inventer des épopées et broder sur des théories. Et te revoilà, à conscientiser une fois de plus ce que tu as peur de rendre réel, poupée, jubile-t-elle. Parce que ton imagination a bien plus d’intérêt que ce qui te rend, toi, réelle. J’ai raison, pas vrai ?
— Non, c’est faux.
— Tu as peur de reconnaître que tu n’as jamais été gentille, mais faible depuis le début. Tu as peur de ne pouvoir assumer ce que tu es et ce que tu n’es pas, même devant toi.
— Arrête !
— Tu crois que tu vas tenir combien de temps avec ce masque-là ? Le jour où il tombera à nouveau, qui va déguster, cette fois ?
Mélissa enfonça son poing dans la glace. Ses phalanges explosent contre le miroir, mais c’est comme si elle ne ressentait rien. Comme si elle n’en voyait pas le reflet, de ce poing rageur. Elle laisse retomber son bras, une larme se fraie silencieusement un chemin dans son cou.
Il n’avait pas tort. Elle préférait échapper à la vérité que la prendre en pleine poire. Chaque matin devant la glace. Dans la même salle de bains où…
Ses lentilles lui faisaient de l’œil depuis leur étui. Elle lutta contre leur vue, déterminée à rester myope. Aujourd’hui encore elle choisirait de s’entourer de ce flou persistant qui floutait sa vision, pour échapper à cet environnement détaillé et coupant comme un éclat de verre. Ce monde dont devait s’évader cette Voix railleuse, aux intonations plus métalliques que les siennes.

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