Mélissa (2)

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Comme à son habitude, elle dut résister aux caprices de son esprit affolé qui faisait défiler une liste déroulante aux multiples options. Il s’entêta et répéta son rituel vertigineux qu’il qualifiait de repli stratégique. Son choix s’arrêta sur une image tremblotante qui ne tenait qu’à elle d’affiner pour s’enfermer en-dedans : une porte ouverte sur un carré de verdure plus grand que la teneur du regard, un canotier accroché à une patère, des éclats joyeux en ricochets sur le sol pavé de brique…

Une porte ouverte sur l’extérieur.

Pour s’enfuir ? Encore ?

Ridicule.

Et elle ne pouvait qu’approuver.

Le flot de ses tumultes, converti en associations d’images censées lui sauver la mise : un mécanisme totalement faussé, distordu. Comme tout le reste.

Reproduire ne lui avait jamais apporté rien de bon. Les objets, à la limite. Les souvenirs en revanche…

Mélissa pose sa tête pesante sur son cou.

Non. Pas ça.

Ne te laisse pas déborder. Souviens-toi de ce qui arrive quand tu débordes.

« Ma petite Mélie-mélo. Il n’est jamais bon de ressasser le passé » murmurait son père dans ses bons moments empreints de mélancolie.

« Tu cherches toujours la merde ! » hurlait-il dans ses autres, de plus en plus fréquents à la longue.

Elle avait voulu savoir. Se rapprocher de lui. Comprendre sa fuite, son silence sur son histoire, qui était quelque part la sienne aussi, un peu. Cette curiosité avide sur un trou béant que rien ne semblait pouvoir reboucher. Même pas elle. Face à l’histoire de son père, sa mère n’avait pas fait long feu dans la sienne et la flamme avait fini par s’éteindre. Toute en douceur discrète.

Son père n’était resté qu’une ombre par contrastes interposés, aux visites espacées mais toujours laborieuses. Et discrètes. Elle était libre de son jardin secret à condition de ne pas effleurer le sien. Les plantes s’y desséchaient dans celui de papa, alors qu’elle n’y cherchait qu’un peu d’engrais pour encourager la pousse des siennes. Mais, non.

On sauvegarde les apparences chez les Maviel. On laisse mourir le jardin, mais toujours de derrière une enceinte. Ça, elle l’a bien appris par la suite.

De maman, désertée encore par un autre, à rase-mottes, avec un autre petit plant tout aussi fragile.

De papa, qui se laisse arracher comme une mauvaise herbe, mais cache bien son déracinement solitaire.

Et c’est comme si elle s’entêtait exactement à faire ce qu’il ne fallait pas faire, à démolir pierre par pierre le mur qu’ils avaient bâti pour elle. Elle n’avait pas réussi à ériger assez longtemps l’image de la gentille petite maman dévouée. Ni celle de la gentille fille discrète et polie, bien élevée. Elle avait senti les premières fêlures s’infiltrer en elle comme une libération tant attendue, la pluie prometteuse sur ses nouvelles créations, pleines de vie. Ses nouvelles fondations s’étaient propagées au jardin pour balancer à terre toutes les semences que ses parents avaient pris soin d’enfouir au fond.

Et puis Lucas s’est tiré, silencieux lui aussi, ramenant tout à la surface. Elle avait craqué. Elle avait osé tout ressortir au grand jour, un étalage émotionnel dont elle n’avait jamais fait preuve auparavant.

Et dont elle ne ferait plus jamais démonstration.

Jamais.

On sauvegarde les apparences.

Jusqu’à un certain point.

Ne jamais dire jamais.

Et voilà qu’elle reproduisait exactement le même schéma de la fuite aux souvenirs. À la différence près qu’elle ne pouvait s’empêcher d’enfoncer la plaie à vif à toujours raviver ce qu’il fallait effacer à tout prix. Un don, tu parles. Une malédiction, ouais.

C’est le cas de le dire.

Mélissa se mord la main. Fort. La marque de ses dents s’y imprime. Une fois.

L’horreur dans les rétines de Rémi…

Puis une deuxième quand elle réattaque une autre couche.

La détresse dans les yeux de Thomas. Si semblables à ceux d’Alexis. Elle aurait tant aimé être capable de les protéger tous les deux, mais elle était incapable d’être à la hauteur. Comme toujours.

Les yeux morts de Cécile

Et…

« Ferme-la maintenant, je t’en supplie ! »

Elle marchandait à présent. Tout pour qu’elle se taise. Mais rien ne pouvait échapper aux miroirs. Pas même les tréfonds de son secret. Il l’avait juste détourné à son avantage pour mieux blesser ceux qu’elle aimait. Elle était maudite. Elle ne faisait que les blesser. Ou pire.

Le sang le long des poignets…

Mélissa éclata en sanglots rauques. Mais mesurés.

Un sanglot.

Deux sanglots.

Trois.

C’est bon. C’est fini. Ne te laisse pas aller. Reprends la main.

— Tu as raison, admit Mélissa en se relevant. Je suis en train de perdre pied. Mais ce n’est pas une raison pour te laisser me dominer.

L’année écoulée avait laissé des répercussions catastrophiques. La Brisure avait poussé les miroirs à revendiquer leur autonomie et à libérer les reflets de leur servitude. Autrefois un simple écho interne, le sien l’attaquait désormais constamment sous couvert de masques fallacieux, amplifié par la restriction de l’utilisation de son pouvoir. Un cercle vicieux : plus elle s’abstenait, plus la Brisure attirait des spectres qu’elle cherchait pourtant à éviter.

Sa garde s’en était fissurée, tout comme neuf ans auparavant, et elle en avait profité. Ce fragment qui s’était introduit dans la faille de son armure pour dévoiler une évocation qu’elle s’était jurée d’effacer, ou du moins garder pour elle seule. Elle ne pouvait plus ignorer que ses pouvoirs lui échappaient totalement. Les limites humaines ne suffisaient plus aux miroirs désormais.

La vérité blesse plus mortellement que le mensonge et la Brisure en était la conséquence que personne n’avait désiré. Pour assurer leur propre protection, les fragments retournaient contre leurs porteurs leurs propres armes à des proportions qu’ils ne maîtrisaient plus, et créaient des pièces de rechange à l’envi pour se prémunir de l’implosion qui menaçait à chaque signe de faiblesse.

Jamais elle ne se l’avouerait. Et encore moins à ses amis. Mais la vérité était là : elle avait fui à cause de son propre dérapage. Non pas pour les protéger de ses terribles visions qui ne regardaient qu’elle, comme elle aimait se le prétendre, mais pour ne pas admettre qu’elle avait perdu le contrôle.

Ne plus se reconnaître, si tant est qu’elle en avait été un jour capable, était sa pire crainte. Qui se concrétisait à présent sous la forme de véritables cauchemars. Ce n’étaient plus des lieux où des objets flous qui se campaient à elle, c’étaient des scénettes entières qu’elle se recréait dans le décor de ses nuits. Des scènes dans lesquelles elle ne figurait même pas mais qui débordaient douloureusement sur la barrière floutante entre réel et illusion. Elle s’y investissait chaque fois un peu plus à y perdre pied, s’imprégnant d’émotions et de sensations pour les rendre siennes. Toujours plus vivaces qu’elles effaçaient dans l’ombre sa propre perception de la réalité. Comme un écrivain déçu par son quotidien, en mal de sensations fortes, prêt à vivre en narrateur omniscient au travers de ses personnages. Et elle se noyait dans cet autre effet secondaire qui s’accroissait à l’étouffer.

À force de répliquer sans cesse, s’était-elle mise à matérialiser les situations à venir ? Non, c’est ridicule. Ce cauchemar absurde n’avait rien de prophétique. Ils n’en viendraient pas à une telle extrémité. La rencontre n’aurait pas lieu dans ces conditions, pas vrai ?

Attends de la voir venir juste parce que tu la redoutes, petite Cassandre. N’es-tu pas maudite ?

Mélissa se prit la tête dans ses mains.

— Arrête.

Non mais regarde-toi un peu. Tu te mets à craindre ton pouvoir alors que tu as maintenant la capacité de manipuler tes créations. Tu peux faire plus que dupliquer et tu te dérobes encore.

— Tu ne m’auras pas. Je ne t’écoute pas.

Vas-y, reste dans le plagiat. Tu as peur de montrer ce que tu vaux vraiment. Tu refuses de te confronter en face et te rendre compte qu’en dessous de cette image créée de toutes pièces, il n’y a rien. Rien d’autre que moi. Tu n’es qu’un faux semblant, un de mes échos supplémentaire à venir. Une copie de plus, qui finira comme les autres, prisonnière d’un miroir, enfonce le reflet.

— Je ne suis pas une copie. Je ne suis pas toi, dit-elle, non pas à Mel, mais à ce qui se cache sous le masque, derrière la Voix. Ce n’est pas le fragment que je porte en moi qui fait ce que je suis en dedans.

Je suis toi et tu es moi. Tu ne peux exister sans cette partie ancrée en toi. Et tu en a peur. Tu as peur de ce que tu pourrais créer parce qu’il contiendrait une part de moi. Tout comme tu as peur de n’être rien sans Mel. Toi qui rêvais d’être un auteur, depuis quand es-tu devenue une telle froussarde ? Quand on a piétiné tes rêves ?

Elle a raison, bien sûr.

Elle était partie pour trouver un moyen de redresser sa garde et la maintenir à nouveau, afin que rien ni personne ne puisse l’atteindre.

Mais peu importe combien elle se bat, elle ne peut échapper au rôle de Mel, dans lequel elle s’est coincée comme une grande, celui que le miroir lui impose à présent. Elle est piégée.

Mel n’était pas dupe. Chaque matin elles le savaient toutes les deux, et c’est ce qui rendait la journée d’autant plus difficile. Mais Mélissa s’en tiendrait. Tant qu’elle le pouvait encore, elle continuerait à lutter pour garder la maîtrise d’elle-même.

Dans ces instants, elle regrettait cruellement son absence. Car de ce combat qui s’exerçait en elle, Alix aurait ri. De ce rire saccadé, cascadé qui dédramatisait toute situation et exorcisait n’importe quel démon. Tous les problèmes apparaissaient comme dérisoires en sa présence aussi galvanisatrice que l’emprise du soleil sur la glace. Là où la brune et mate Alix l’évoquait de son hâle d’été, la discrète mais tout aussi lumineuse Garance tenait plus de la légère clarté de la lune. Elle ne pouvait éclairer sans elle. Et sa disparition avait transformé Garance en une lune sans teint, qui jaunissait avec le temps ; Léane en une bête sauvage et caustique. Et Mélissa en automne décoloré et malade, agonisant sans bruit, à l’insu de tous.

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