Mélissa (3/3)

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La main lourde, elle batailla pour attraper son portable posé sur le rebord de l’évier et se cogna la phalange au passage.

Bordel de putain de nom de ... Tu parles d’un bon départ !

Elle expira lentement devant la quantité qui n’arrêtait pas de se déverser sur le pauvre écran. La veille, elle avait désactivé les notifications. Et heureusement, parce que les messages pleuvaient, diluviens. Claire, évidemment, lancée dans sa croisade guerrière. Ce que cette gamine était tenace ! Ok, elle voulait se rattraper de sa léthargie et apporter sa pierre à l’édifice, mais elle s’y prenait d’une telle façon que le bâtiment branlant allait se casser la gueule. Il avait fallu que Cécile sombre – Encore par ta faute – pour que Claire remonte en surface, déterminée à la porter à son tour. Mais elle s’éparpillait plus vite que des bulles à la surface. Et pour ne pas être en reste, Rémi l’avait renvoyée au filet plus d’une fois. Plus par pure mesquinerie rancunière que par réel souci de cohérence. Mélissa s’efforçait d’essayer de jouer la conciliante ainsi qu’on l’attendait d’elle, mais ils commençaient à peser et à émousser sérieusement les limites de sa légendaire patience.

Elle avait été d’une incapacité totale à gérer un groupe par son assiduité, alors se coltiner presque toute la troupe au complet par messages acides interposés, c’était la fausse bonne idée du siècle à faire breveter.

Elle rejeta l’appareil qui allait appesantir son début de dépression migraineuse et entra dans la cabine de douche. Elle laissa l’eau jaillir sur son corps en cataractes assonantes. Les tintements tapageurs se multipliaient. En espérant les noyer, elle augmenta le débit du pommeau. Mal lui en prit. La fréquence des "ding" se multiplia. Tels des battements d’un cœur paniqué.

Elle avait vue sur son portable qui vibrait et s’ambiançait tout seul.

Elle coupa l’eau et s’appuya contre la paroi. Vidée. Elle en avait marre. Dès le matin.

Couverte d’une sueur glacée, Mélissa pose ses mains contre les murs et les repousse de toutes ses forces. Par cette pression qu’elle exerce, elle aime se convaincre qu’elle est là, qu’elle interagit avec le réel. Son réel. Elle s’en convainc, planquée entre deux murs, derrière une cabine de douche. Enceinte érigée pour se protéger. Quelle ironie.

Les volutes de fumée qui s’échappent de son corps lui rappellent ses créations avortées dans l’œuf de peur de les voir lui échapper : instables, immatérielles mais vivantes dès qu’on leur donne vie. Comme des personnages maléfiques qui auraient mal tourné.

Elle inspire et s’efforce de raisonner. Et en avant pour l’analyse. La mécanique qui se remet en branle, singe Mel. Mélissa l’ignore. Elle a aussi appris à ignorer la vérité. À la place, elle se concentre sur sa vision, tentant d’y trouver la résolution à une énigme soumise par son inconscient. Si elle n’était pas prophétique, que signifiait-elle ? Impliquait-elle le poids de sa propre culpabilité ? Et du chaos qu’elle traînait derrière elle ?

Essayer de comprendre ce ressenti qui l’avait asphyxiée dans cette enveloppe était au-dessus de ses forces. Mais Mélissa percevait encore, au-delà des brumes de son horrible songe, chacune de ses pores se rebeller contre ce rejet que Ninon n’avait pas pigé. Que l’éclat dans son cœur n’avait toujours pas digéré.

Et, Mélissa en était venue à s’identifier à sa haine viscérale pour Bastien. Cela en devenait grave. Elle avait donc paniqué.

Mais pas avant de saisir malgré elle la rancœur de son fragment. De cette âme éjectée de sa place attitrée, poussant instinctivement Ninon à se méfier d’eux et de leurs coups en traître. Sans lui donner de raison valable. Dans cette guerre perdue d’avance, Ninon avait le moins à craindre. C’était là son plus grand avantage d’avoir été expulsée, en marge des miroirs : l’absence de liens la rendait difficilement malléable. Elle n’intéresserait personne. Ni rien. Contrairement à Bastien.

Bastien aurait dû dépendre d’un autre miroir. Mais il s’en était détaché, par choix d’appartenance. Choix qui n’avait pas été le sien au départ, mais celui d’un autre porteur dont il portait l’écho et l’héritage. Celui qui s’était sacrifié pour une inconnue destinée à mourir. Cet acte chevaleresque avait changé sa donne, et celle de son reflet : en mêlant son destin à celui de la jeune fille, alors même qu’il était destiné à hanter un autre miroir, il avait rejoint le sien, ainsi que sa lignée. En rejetant violemment une âme qui allait s’y reloger pour se relancer dans la Boucle, privant par la suite Ninon d’affiliation.

C’était le choix d’un autre mais qu’il avait confirmé, en se portant au secours de sa sœur et de ses amis dans la bataille. En dépit de sa Voix qui avait cherché à le contrôler, c’était à ce moment précis qu’il avait déterminé son camp. Prouvant qu’il avait le choix. Ce que les autres n’avaient pas. Soumis à l’influence des miroirs.

Bastien s’était incarné entre deux allégeances, partagé entre deux miroirs conflictuels. Une véritable démonstration scientifique pour les Fouchtras qui avaient observé l’évolution de Bastien comme celle d’un sujet d’expérience qui échappait à leur contrôle pour (d’éventuels) meilleurs résultats. Ils soupçonnaient l’existence d’un élément dangereux, car imprévisible. Tout choix portait à conséquence. Surtout ceux que l’on ne connaît pas.

Bastien était moins en prise aux règles qui finiraient par les étrangler, il l’avait prouvé. Ce qui signifiait qu’il serait le premier à se dégager des impulsions meurtrières. Et, ce malgré son caractère implosif.

Ce pion imprévisible qu’était Bastien pourrait contribuer à défaire la malédiction, mais à leur manière si délicate et attentionnée. Mélissa craignait surtout que, s’ils ne trouvaient chez lui aucune utilité à leur profit, ils le tuent en priorité. Une cible parfaite. Sur laquelle Ninon s’acharnerait elle aussi. Et à en croire son cauchemar, sans qu’on ait besoin de la forcer de trop.

Le retournement de situation symbolique – l’était-il vraiment ? – n’était pas assez équivoque pour marquer que son fragment voulait retrouver sa place et son appartenance.

Bastien était toujours chez son père. Aux dernières nouvelles. C’est-à-dire plus de trois mois. À sa connaissance, il n’avait pas encore croisé Ninon. Mais pour ce qu’ils en savaient, il aurait très bien pu se confronter à elle dans l’intervalle.

Mélissa connaissait peu Bastien. Elle ne savait rien des intentions de Ninon. Elle savait juste qu’elle ne se laisserait berner par une coercition d’aucune sorte, elle avait une sacrée force de caractère qui pourrait s’y opposer.

« Arrête de tout dramatiser ! » aurait ri Alix.

Et Mélissa arrête. Elle ne pouvait pas tout superviser, après tout. Encore moins à distance. Comme pour la contredire, le téléphone émit un autre appel de détresse.

S’enveloppant d’une serviette, elle se libéra de sa cage dans un mouvement brusque qui faillit la faire valser à terre.

— Y a intérêt à ce que cela vaille la peine, sinon...

Apparemment oui. À la vérification, les coordonnés de l’appelant sur son écran la figèrent sur place. Dans le miroir, sa peau tannée semblait virer à se confondre au translucide de celle de Ninon. Comme pour une nouvelle métamorphose.

Mélissa ne regardait pas le miroir. Elle se concentrait sur un autre reflet. Par prudence, ils s’étaient promis de ne plus s’appeler, de n’établir aucun contact direct. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

— Âll...

— C’est la merde ! Il y a du rififi chez les fantômes et on est dans des beaux draps, tu peux le croire. C’est vraiment la merde parce qu’Arthur est nul pour l’interprétation.

— Hein ?

Garance qui jure et qui cite Arthur dans la même phrase ?

— Tu peux répéter ? Je ne suis pas certai...

— Il y a qu’Arthur s’est enfin pointé ! Et qu’on va avoir droit à la visite surprise du troisième !

Garance éclata d’un rire strident. Brisé sur le rauque.

— On va tous y passer, conclut-elle.

— Attends… tu… ne t’emballe pas, on va trouver une solution, bafouille Mel.

Et c’est reparti pour le rôle de ta vie.

— Hey, toi...


La Voix s’interrompit, déboussolée. Elle ne s’attendait pas à ce qu’elle s’adresse à elle. Pas sur ce ton si doux.

?

— Ta gueule. Et va te faire foutre, dit la gentille.

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