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Who is the girl I see, staring straight back at me, why is my reflexion someone I don’t know?
Pourquoi miroir réfléchis-tu sans me voir ?
Je cherche en ma mémoire qui je suis pour savoir,
perdue dans ces réflexions, où mon âme s’égare ?
Dans mon miroir d’illusions, quelle fille je vais voir ? »
Mulan, Réflexions
« Tu m’as foutu la trouille, Alix, merde ! Enfin, les filles, je vous avais dit d’arrêter ! »
Alix se tient devant elle, hilare. Elle rit, contente de son petit effet.
Alix riait. Elle riait toujours. Même le coin de ses yeux s’y prêtait volontiers, en permanence. Elle était née pour disperser cette énergie solaire autour d’elle. Tel un halo lunaire, Garance avait reçu la même prédisposition mais de manière plus pondérée, dispensant ses bons mots de ses modulations voilées, comme une mélodie intime qui vous inclurait dans un grand élan rieur communicatif.
Pour redonner le sourire, Garance parlait, Alix agissait. Une fonceuse, indubitablement.
Ces deux-là faisaient la paire pour les 400 coups, surtout quand il s’agissait de la déranger dans son sommeil pour improviser une petite réunion au sommet, entre filles. Elles ne se le permettaient jamais avec Mélissa, figure apparemment bien plus « respectable » à leurs yeux que Léane. Elles pouvaient bien s’infiltrer sans préavis dans la chambre de Mel pour quémander un avis, jamais elles n’auraient osé le faire dans ses rêves en égard à sa vie privée. Eh ben, elles ne s’embarrassaient pas de la même retenue avec Léane qu’elles kidnappaient constamment sans vergogne.
« Vous savez à quel point c’est super flippant de vous voir apparaître en plein milieu ? À cause de vous, je n’arrive plus à distinguer mes rêves de vos idioties !
— C’est facile, dans tes rêves tu n’essaies pas de nous éduquer, tu nous étrangles ! exulte Garance, sûre de son fait.
Négligemment ébauchée sous les traits de sa nonchalance quant à la gravité du sujet, à savoir la stabilité mentale de Léane. Elle ne ratait jamais une occasion de tourner en dérision les tentatives désastreuses de celle-ci d’adopter si nécessaire la position de l’adulte mature, à la manière de Mélissa. Car ses remontrances à elle ne produisaient aucun impact sur les deux comparses parfois trop imprudentes. La preuve.
Alix explose de rire. Elle s’étrangle à essouffler sa jolie silhouette, ses contours se pointillent sous les cascades de ses trémolos.
Rarement perturbée par des questions de précautions qu’imposait le territoire incertain de la bilocation, elle s’y baladait en reine sur terrain conquis, flirtant avec les apparitions, inconnus d’outre-tombe sans la moindre appréhension. C’est dans cette sphère intime et anormée qui effrayait tant Léane qu’Alix se sentait plus en sécurité que dans l’omniprésence d’un père et d’une mère étouffants. Aux côtés de Garance, elle en oubliait les écueils d’un univers qui n’était pas le sien.
Pourtant, Léane avait surpris un léger trouble passer une fois sur ce visage constamment flouté par l’intemporalité du lieu. Si loufoque et si étranger à la représentation d’Alix qu’elle avait cru se l’imaginer d’abord. Mais la notion de masques ne s’y prêtait pas, là-bas flotte la vérité seule et nue dans une irréalité au fond bien plus réelle et brute que la nôtre. Ce fut là le seul instant de fragilité d’Alix qui la dévoila angoissée à Léane. En proie à un doute insidieux qu’elle ne pouvait partager avec Garance, Alix était venue chercher auprès d’elle un peu de réconfort. Mel était une pro dans la matière mais après tout, Léane avait plus de recul sur la bilocation, bien malgré elle, en victime consentie.
« J’ai parfois l’impression d’être suivie depuis quelques temps… Léanette… – par la suite, en boucle, elle se l’était tellement imaginé se mordre les lèvres de nervosité incertaine – Tu crois que je deviens parano ? »
Cette fois-là, elle ne rêvait pas. Sans son accord, en pleine journée, Alix l’avait attirée dans ses filets, en plein rêve éveillé alors qu’elle essayait de se focaliser sur une passe particulièrement complexe de paso doble qu’elle était censée maîtriser d’ici deux jours avec Joël, son partenaire de l’époque. Bien qu’en petit comité, la compétition ravivait ses instincts de gagne, et elle ne voulait pas gâcher ses chances de briller. La danse était le seul truc où elle excellait réellement. Tout bousiller aussi, mais c’était une autre histoire. Si seulement…
Donc, sa concentration envolée, Léane avait grinché cette fois et n’avait vraiment pas apprécié l’invitation quelque peu agressive et maladroite d’Alix. Elle n’avait pas su prêter une oreille attentive, encore moins déceler son timide appel au secours. Toutes trois n’avaient jamais vraiment été sensibilisées au danger des monstres qui ne leur prêtaient aucune attention à l’époque. Léane se croyait à l’abri des démons des placards et des dessous de lits poussiéreux. Ils étaient pour les autres. Les fantômes aussi. Tant pis pour elles si Alix et Garance ne cherchaient qu’à tournicoter autour d’eux.
Cette excuse n’en valait pas moins qu’une autre preuve de sa lâcheté.
« Qu’est-ce que tu t’imagines ? À force de les harceler, va pas t’étonner qu’ils viennent te chercher des noises après ! Fais gaffe ou je pourrais bien me joindre à eux un de ces jours ! »
Alix en avait paru saisie. Léane s’était ressaisie.
« Ce que je veux dire, c’est qu’ils sont peut-être aussi curieux que toi. N’en fais pas tout un plat pour ça, c’est sans doute pas grand-chose. Quoi que ce soit, il finira bien par se lasser de toi. Non, je dis n’importe quoi. Qui pourrait se lasser de toi ? » Bien rattrapé, ma grande, voilà ce qu’avait-elle pensé d’elle-même. Quelle conne…
« Curieux… » Le mot était resté en suspens, le temps pour Alix de se soustraire au vague malaise de se sentir épiée. Le sourire insouciant de retour en force.
« Fais attention quand-même. Restez sur vos gardes et ne traînez pas trop là-bas, ce n’est vraiment pas sain. C’est ici qu’est la vraie vie. »
Alix rit.
Cette légèreté qui déteignait méchamment sur Garance, en dépit des mises en garde conjointes de leurs compagnons. Rien ne pouvait leur arriver. Elles étaient intouchables.
« Oui je sais. C’est avec vous que se trouve la vraie vie. Comme une famille, pas vrai ? Et toi tu serais ma sœur préférée. »
Moins de deux semaines plus tard, celle qui l’appelait sa sœur était morte. De ses paroles cruelles qu’elle pensait en l’air, Léane se les étaient incrustées dans sa mémoire. Alix s’était vengée à sa manière en revenant la harceler sans trêve.
Sa recherche d’idéal, Alix en avait fait son obsession et en avait payé le prix fort.
Garance, son visage convulsé par la terreur et l’effort, un corps familier déjà irréel recroquevillé à ses côtés. Étranglé par une ombre. Riait-elle encore à une blague de Garance quand le fantôme s’est refermé sur elle ?
« Aide-moi…. Alix, je crois qu’elle… J’t’en supplie, aide-moi ! »
Des torrents de larmes. Léane avait cru à une blague. Qu’elle en pleurait de rire. C’était forcé. Elle ne pleurait, elle riait. De concert avec Alix. Comme toujours.
Alix ne fait que rire. Alix rit. Elle s’étrangle de rire. Elle riait toujours. Elle savait tirer du plus beau et mélancolique instrument des torrents de rire. Même dans les cauchemars de Léane, elle rit. D’un rire difforme, hideux. Des sanglots de rire s’étirent sur son violoncelle dont Garance ne saurait même plus tirer un sourire. Parfois elle prend l’apparence de Thélia qui continue de rire, poignardée en plein cœur par un pic de verre glacé.
Elle aurait dû être plus ferme, Léane. Elle aurait dû leur imposer des limites. Elle aurait dû.
Ils auraient dû…

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