Léane (1)
La veille
Léane
Il y avait des miroirs partout. Ils tapissaient la salle, un peu comme une déco envahissante. Logique pour une salle de danse. Auparavant elle s’y sentait chez elle, appréciant d’y retrouver à chaque fois un peu de cette atmosphère cocooning, cette impression « comme à la maison ».
Quand elle était petite, à l’époque où elle peinait à atteindre la barre, elle aimait se mirer, se voir voler, invincible et si fière de ses sauts qui évoquaient plus une grenouille qu’un véritable petit rat. La sensation de ses cheveux longs, délicatement nattés, qui s’envolaient à chacun de ses petits pliés avant de retomber en douceur dans le bas de son dos quand elle atterrissait avec le plus de grâce possible était alors indescriptible pour la Léane de quatre ans. Le miroir était son complice. Un peu comme une amie secrète. Même au cours de ses évolutions, au fil des ans, il était resté à ses côtés, l’accompagnant fidèlement dans ses tourbillons de chassés-croisés de danse classique, de modern-jazz ou de danse africaine, avant qu’elle ne choisisse de s’orienter vers les danses de salon. Cours symbolisant, à ses yeux, le précieux sésame, l’entrée à l’âge adulte.
Ça c’était avant, comme disait la pub. Maintenant elle ne pouvait plus se regarder dans la glace et gardait les yeux volontairement au sol, fixant ses pieds. Ce qu’évidemment il ne fallait pas faire. Maintenant elle se sentait cernée, piégée de face, de dos, sur les côtés, elle étouffe.
Qui est ce moi qu’elle entrevoit ? Et dans quel état gère-t-elle le j’erre ? Qui suis-je ? songeait-elle constamment. Le "je" n’existait plus, elle n’existait pas. Cela faisait des mois que ce leitmotiv trottait dans sa tête, des mois qu’elle se contentait de vivre comme une ombre. Comme si c’était elle la copie, et non la fille qui la regardait dans la glace ahurie.
C’est ainsi, elle n’aurait pas dû exister. Une partie d’elle-même du moins.
Et elle ne savait plus laquelle.
Son adversaire était devenu le miroir ; non content de lui voler sa vie et son âme, elle lui avait volée sa passion. La voilà le pâle reflet de son reflet. Il y avait de quoi rire. Qui était l’illusion ? Qui imitait qui ? Si elle se mettait à tournoyer comme une toupie, qui s’arrêterait de tourner en premier ? Elle ? Ou son reflet ? Prisonnière de ce reflet implacable, Léane, bien incapable de s’affronter par peur de ce qu’elle va y contempler.
Car parfois elle se faisait peur, à ne plus se reconnaître. Brièvement elle imaginait parfois un sourire retors qui étirait la commissure de ses lèvres. Surtout quand elle s’incitait au meurtre. Peut-être qu’il existait une raison particulière à se rattacher à une entité aussi maléfique. Tout comme son homonyme de l’Envers, Léane portait-elle malheur au point qu’un fil tout aussi sombre noue toutes ses relations sur le fil du rasoir ? Et le lien avec Thélia ?
Thélia était-elle condamnée elle aussi à... ?
— Léane, concentre-toi, siffla sa voisine.
Léane atterrit. Élisabeth n’arrêtait pas de lui rentrer dedans et en face les garçons étaient morts de rire. Elle serra les dents. Même en ligne la danse était devenue une torture. Cela aussi, c’était nouveau. Le cha cha ne la passionnait plus, la salsa l’irritait et le rock l’épuisait. Autant pour la battante !
— Excusez, souffla-t-elle avant de briser l’harmonie. Encore une fois. Sans attendre, elle s’éclipsa sous les quolibets moqueurs.
— Encore en guinguette, la miss ?
— La bringue, c’est plus un truc d’été !
— Celui qui a dit que la sagesse allait avec des cheveux blancs ne te connaissait clairement pas !
Haletante, Léane n’entendait plus. Le temps de regagner les vestiaires improvisés entre deux paravents, elle était en nage. Dans sa tête, vide de réparties bien sonnées ou assassines, se déroulait cette destinée malingre qui exposait à nu ses liens maudits à en perdre le fil.
La compassion, l’empathie n’avait jamais été son fort. Elle aurait pourtant dû compatir au cauchemar dans lequel Cécile avait été entraînée par sa seule négligence. Elle aurait dû y penser, même par culpabilité. Même pas. Non. Elle se l’était interdit, depuis. Elle ne pensait qu’à Thélia. Elle ne s’efforçait de ne penser qu’à Thélia.
Elle se souvenait lorsque l’on lui avait déposé ce petit paquet braillard dans les bras. Elle se souvient qu’elle n’avait même pas eu le temps de s’y préparer, de retenir son souffle ou un truc du même acabit.
« Tends tes bras », et voilà qu’on la lui refilait. Elle avait eu un mouvement de recul. Elle avait raffermi sa prise, sa position des mains, de peur qu’elle ne tombe. Et son cœur qui avait commencé à trembler comme une feuille ; c’est qu’elle était si fragile.
Ce qui l’avait surprise le plus, ce n’était pas la minutie du détail ou la finesse de ses traits sur le petit visage chiffonné. C’est plutôt cette énergie vorace et troublante qui faisait vibrer tout son petit corps de frustration. Ses petits poings recroquevillés, serrés, ses yeux clos réduits à de vagues hachures, ses coups de pied frénétiques. Et des lèvres boudeuses, ses lèvres fines ouvertes sur un grand cri rauque, interminable, une véritable sirène d’évacuation… Tout son être exprimait le refus. Entre deux hurlements, elle ne reprenait sa respiration que pour renouveler en boucle ce signal d’alarme.
Pour Léane, c’était cette attitude qui lui avait permis de comprendre, plus tard, que la frustration était, peut-être, l’une des premières émotions d’un bébé. Affamé, frigorifié, saturé de nouvelles perceptions, Bébé a sûrement la sensation d’avoir été floué, en comparaison de son petit nid douillet. Alors forcément, de la même manière que le loup souffle la maison du petit cochon qui n’a pas voulu le laisser entrer, il n’a que ce moyen pour exprimer son exaspération d’avoir été chassé.
Derrière cette rage, elle avait perçu autre chose dans cet appel, une complexité qu’elle n’aurait jamais imaginé déceler chez un nouveau-né, encore moins celui-là. C’était un véritable désespoir, un malaise qui venait se greffer au sien, elle qui ne savait pas sur quel pied danser. Et cette découverte lui avait coupé le souffle.
C’est alors que le tout petit poing droit s’était brutalement déplié en un sursaut projetant ses doigts vers son visage. Sa bouche en avait happé deux, hargneusement, dans un réflexe de succion libérateur avant d’ouvrir les yeux dans sa direction. De grands yeux cuivre, insondables et dénués de larmes, qui la fixaient gravement tandis qu’elle continuait de geindre faiblement. Décontenancée, c’est à peine si elle avait entendu les conseils qu’on lui donnait sur la manière de la tenir ou de la calmer. Convaincues qu’elle était tétanisée par la peur – sans être très loin de la vérité –, des mains secourables s’étaient précipitées pour l’aider à la caler tout contre elle, cœur contre cœur. Léane s’était efforcée de soutenir sa petite tête avec précaution, n’osant plus bouger. Thélia ne s’était pas arrêtée de pleurer pour autant.
« Vous devriez essayer de lui chanter quelque chose… de la bercer… »
Elle en avait de bonnes, elle ! Chanter avec la voix de casserole qu’elle se trimballe ?!
Elle s’était donc décidée à la bercer à sa manière. À pas lents. Puis de plus en plus furtifs, mais cadencés, rythmés sur la cadence de leurs cœurs. Leur première mélodie. Leur première danse.
Thélia avait diminué la fréquence de ses gémissements jusqu’à ne produire plus aucun son. Bordel, elle ne l’avait quand-même pas étouffée ?
Inquiète, elle avait ramené le poupon au creux de ses bras avec précaution. Et là, la petite avait bâillé. Ses lèvres formant un petit "o" parfait : un coup de foudre. Une évidence qui ne s’était jamais démentie.
La danse avait créé entre elles un lien si fort. Ce lien, Léane devait le détruire. Coûte que coûte.
Elle ne pouvait nier que ce n’était aucunement par empathie pour les autres qu’elle avait décidé d’agir. Sa seule motivation, c’était uniquement Thélia.
Elle n’avait plus rien d’autre à perdre. Rien ni personne.
Menteuse. Adorable petite menteuse.
Léane se refusait à perdre Thélia.
Léane n’en avait jamais assez. Elle voulait toujours plus.
Léane était une garce, à trop vouloir forcer sa chance sur le dos des autres. Parfois elle y arrivait, parfois non, et toujours ça se retournait contre elle.
Elle ne voulait pas commettre cette erreur avec Thélia. Elle ne supporterait pas de la perdre.
Dis plutôt que tu as peur qu’elle finisse par te percer à jour, pour te voir telle que tu es, une garce en manque d’attentions, et qu’elle t’abandonne elle aussi. Ce n’est pas l’idée de la perdre qui t’est insurmontable. Tu ne supporterais pas qu’elle perde cette image qu’elle a de toi, parce c’est celle que tu t’acharnes à vouloir montrer aux autres pour mieux les manipuler.
Maudite chose qui lisait en elle plus clairement qu’un auspice dans les entrailles d’un corbeau !
Thélia n’avait que trois ans, et déjà elle connaissait d’autres préoccupations enfantines, d’autres camarades, d’autres activités qui n’étaient pas les siennes. Qu’elle lui préfère ses amies de maternelle dont elle lui rabâchait souvent les oreilles dans des monologues inintelligibles constituait déjà une trahison aux yeux de Léane. Un pincement au cœur qui s’accentuait. Quand elle serait plus grande, d’autres enjeux entreraient en compte et Léane ne serait rien de plus qu’un dinosaure dans sa vie d’ado. Le piédestal sur lequel elle tenait dans l’esprit de sa petite sœur finirait par s’effriter et tomber aussi vite qu’une mode has been. Léane ne voulait pas être une has been. C’était encore pire que de n’avoir pas existé.
Oui, elle était avide d’affections et voulait se faire remarquer.
Oui elle finissait toujours par décevoir les gens, à vouloir se raccrocher à une image d’elle qu’elle voudrait voir se refléter dans leurs yeux. Pour flatter son ego. Mais les gens ne sont pas un miroir déformant ou du Rised, se marrait la Voix avec celle de Léane. On ne pouvait les forcer à voir ce qu’on voudrait qu’ils voient. Enfin, Léane y arrivait plutôt bien : la vérité voisinait avec ses mensonges sans aucun problème dans sa caboche. La preuve. Mais elle n’y était pas parvenue avec Clément. Pour arriver à ses uns, elle en avait fait ce qu’elle voulait et au final, l’avait perdu.
Le beurre et l’argent du beurre.
Avec elle, il avait joué franc jeu, allant jusqu’à la mise à nu de ses sentiments qui ne pouvaient s’encastrer au stade de l’amitié. Ils venaient tous deux de commencer leur rude année d’hypokhâgne, l’une par conviction, l’autre par mimétisme. Elle l’avait friendzoné direct. Elle ne voulait pas gâcher leur amitié qui durait déjà depuis trop longtemps pour qu’elle puisse s’en passer, elle n’était pas en mesure de lui retourner ses sentiments et préférait miser sur la franchise, c’était en outre trop compliqué, pour ne pas dire dangereux, blab bla blas… Des prétextes-types. Démarrer une relation aussi intime aurait signé la fin de toute relation avec lui. Il aurait fini par découvrir ce qu’elle était réellement pour se dire qu’au final, elle n’en valait pas la peine. Que toute sa prestance et son caractère n’étaient que chiqué. De l’esbroufe pure. Oui, elle avait bousillé les chances d’une histoire avec ce mec bien, pour conserver sur lui son emprise, sa part de mystère conjugué à un idéal féminin inatteignable. Reléguée à un statut de statut sur un piédestal de façade. Pour ne pas voir dans ses yeux, celle qu’elle refusait de dévoiler. L’attitude de garce par excellence. Oui, tout à fait.

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