Léane (3/3)

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 C’est la dernière fois qu’ils s’étaient vraiment parlé. Trois jours plus tard, c’est elle qui l’avait plaqué. Pour une sombre histoire de spaghettis oubliés dans une casserole, elle avait craqué. Pour des putains de pâtes, elle avait coincé Clément contre l’îlot central et tenté de l’étrangler. Exactement de la manière dont ils procédaient. Comme Elena le faisait.

Tous deux savaient que ce n’était en rien à cause des pâtes.

Il l’avait laissé partir du manoir. Léane, effacée par sa terreur de revoir surgir son côté maléfique, dont la Voix en elle montrait la voie à suivre. Elle s’était menti sur ce coup-là. Il y avait des choses qu’elle n’était pas prête à perdre.

Adorable petite menteuse.

Elle avait donc fui. En emportant avec elle l’ignominieux héritage, une partie du médaillon.

C’était un coup de bluff désespéré que de persuader Lucas et les autres de désassembler le médaillon. Le pouvoir de corruption et d’influence des miroirs en serait affaibli s’ils se retrouvaient séparés, avait-elle affirmé. Elle avait assuré à Rémi qu’elle planquerait leur morceau en lieu sûr pour leur sécurité à tous. Ils l’avaient laissé faire. Ils avaient suivi son exemple pourtant aucunement dicté par ne serait-ce qu’une once d’empathie. Juste une justification de plus, une piètre compensation pour soulager sa conscience d’être parmi ceux-là, à fuir devant le danger. Elle s’était naïvement crue à l’abri en protégeant les autres de sa violence sanguinaire.

Puis elle avait vu sa petite lumière en suivre une autre et cela avait changé la donne.

Elle était rentrée un soir harassé pour trouver Thélia dans sa chambre. Le miroir, qu’elle avait enfoui sous l’amoncellement de ses chaussures, entre ses mains. La petite babillait en accompagnant triomphalement du bout de son doigt potelé le trait lumineux qui collait à chacun de ses mouvements. Bien que faiblarde et décolorée, la luminosité réagissait à sa présence. Comme si elle détenait un morceau d’elle-même qui n’attendait qu’à se réveiller.

Léane avait hurlé. S’était jetée sur sa sœur pour lui arracher le médaillon. S’était efforcée de ne pas prêter attention à ses glapissements alors qu’elle se ruait sur son téléphone. Glacée d’horreur, obligée de s’y reprendre à trois fois pour composer un numéro effacé qu’elle connaissait par cœur pour y avoir eu recours pendant des années. Comme autrefois, elle avait eu besoin de lui. Comme une enfant, quand elle devait se tourner vers l’homme en charge de la barque. Et rien à foutre s’il avait pris le large il y a longtemps quand le bateau avait pris l’eau au premier gros grain. Il avait de quoi se rattraper large.

— Je sais que tu t’en veux mais si tu veux faire amende honorable, tu vas de suite bouger ton cul pour m’aider à trouver une soluce. Cette putain de malédiction, on va la foutre en l’air, alors vous avez tout intérêt à me trouver une idée valable avec vos brainstormings à la con ! Alors mets Mélissa et qui tu veux sur le coup mais trouve-moi une issue, vite !

Voilà ce qu’elle avait braillé à Lucas sans même s’embarrasser d’un bonjour. Le premier contact qu’elle avait instauré auprès de lui et elle lui avait raccroché au nez.

Étrangement, Lucas avait obtempéré. Comme s’il n’attendait que cette occasion.

C’est alors que Thomas avait émis l’idée de remonter la piste semée de "morts accidentelles" soigneusement orchestrées. En trouvant un moyen de les empêcher, il serait possible de soustraire à mesure quelques destins et de délier à terme la malédiction en la modifiant aux origines.

C’était infaisable. C’était l’espoir qu’il lui fallait.

Heureusement que le petit génie avait finalement prouvé qu’il méritait sa part au lieu d’être un pique-assiette. Elle avait compris que Mel décelait le meilleur en chacun et lui avait été reconnaissante de reconnaître la valeur de Thomas.

Léane portait en elle le poids de plusieurs créatures coincées dans les réincarnations de leur propre postérité. Léane savait qu’elle ne pouvait les laisser se réduire, la réduire au néant. Et Léane savait qu’elle ne pouvait laisser Alix se réduire à une simple illusion. Elle lui devait cela.

Pourtant elle ne pensait qu’à Thélia. Elle se refusait d’en faire le prochain maillon. Elle avait agi uniquement dans ce but. Avant que des tueurs aient l’idée de la détruire en la recollant dans un cycle invivable de réincarnations pour en faire au final une créature-reflet. Ou une pièce de rechange. De la réduire en otage au point de ne plus savoir plus qui elle était et qui en elle était un parasite. Pas question de lui faire vivre un tel enfer, de laisser son fragment s’activer. Bien entendu, les autres pesaient aussi dans la balance. Mais pas autant.

Leur plan avait foiré. Elle avait foiré. Elle aurait dû se sentir coupable de tout ce qui s’était ensuivi. Cécile, une autre victime de son désir de contrôle. Non, elle ne pouvait penser à cela. Elle n’allait pas se laisser abattre. Se laisser aller au pessimisme pragmatique.

Et malgré tout, elle ne pensait qu’à Thélia. La dernière petite lumière de son existence entière. Et celle-là, elle ne laisserait personne l’éteindre.

Arrête, tu veux. Tu t’accroches à Thélia uniquement parce qu’elle te regarde de la même manière que Clément te regardait avant. Tu vis pour les regards. Tu n’aimes personne. Tu t’accroches à ceux qui t’aiment parce que tu es incapable de t’aimer toi-même. Et tu le sais, petite sotte ! Le jour où tu dégringoleras de son estime, la tienne sera en compote. Et il n’y aura plus personne pour te relever cette fois.

Léane frémit quand son portable l’arracha à ses sombres rêveries, et elle se concentra sur son écran, prête à tout pour repartir dans ce déjà-vu. Tout pour revenir six mois plus tôt.

Ce n’était pas Clément au téléphone. Ce n’était pas un appel mais un message. Un message vibrant de désespoir.

Mathieu avait disparu des radars, remplacé par une de ces pièces, et Clément était lui aussi injoignable.

Merde.

Dans le miroir comme dans sa tête, la Voix s’affolait tout autant qu’elle à la pensée de Mathieu en vadrouille dans le néant.

Pourquoi, mais pourquoi avait-elle cédé aux exigences de Rémi ? Voilà ce qu’il récoltait, à vouloir écarter Clément et Mathieu de leurs projets !

Tu sais très bien pourquoi tu l’as fait.

Il avait mis Mathieu en danger, merde !

« C’est Mathieu le problème, alors ? »

Tu vas pas t’y mettre non plus, toi !

— Je vais le tuer. Je vais tuer Rémi, décida-t-elle à voix haute.

Nan pas lui. Par contre, pour Clément, tu peux très bien terminer ce que tu as commencé. On était bien parti.

Ta gueule.

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