Mathieu (1)
« [Que] Dieu me garde de mes amis ; mes ennemis, je m’en charge. »
Citation attribuée à Voltaire (ou, plus vraisemblablement, à Antigone II, roi de Macédoine vers 225 avant J.-C.)
Quelques heures auparavant
Mathieu
C’était la deuxième fois qu’il atterrissait ici contre son gré.
C’était la deuxième fois que le contraste lui faisait mal.
Pour le premier round, il avait été en charmante compagnie, ce qui ne l’avait nullement empêché de se sentir désespérément seul. Claire et Bastien, aussi entêtés que stupidement bornés n’avaient pas décoléré malgré sa présence. Surtout pour cette raison en fait. Et, seul, Mathieu s’était retrouvé à affronter un homme qu’il n’avait pas vu depuis près de sept ans, et dont le dernier véritable souvenir qu’il en conservait ne collait pas au reste. Comme tous les autres reliquats de cette nuit, à bien y réfléchir.
Et aujourd’hui, bien qu’esseulé, jamais ne s’était-il senti aussi encadré. Porté par le réconfort que lui soufflaient – hem – son double (ce vieux pote qui ne lui voulait que du bien), et son acolyte de toujours, le bon fantôme du passé. Qui ne se pointait pas qu’à Noël, manifestement. Y a pas de doute, la famille Bral savait en redorer les contours pour le laisser éclater à la gueule des autres.
Pour sa deuxième visite impromptue, il redoutait de se farcir l’image de Bastien, sûrement identique à celle d’un an auparavant : un gamin perdu, effaré de voir son univers s’écrouler dans ses rétines aveugles alors qu’il ne ressentait rien. Telle une photographie défraîchie d’une décennie.
Mathieu ne parvenait pas à se décoller. Même pour obéir au gugusse qui le titillait de démolir le bâtiment à renforts de bâtons dynamités et sponsorisés par ACME. L’idée n’était pas assez tentante pour l’engager à prendre les devants. Il restait solidement soudé au béton, gris et froid comme le reste du patelin. À arrimer sa concentration sur la fenêtre du deuxième étage. Avec un peu de chances, il allait se couler dans le grès, cimenté à l’immeuble. Et pour une fois dans sa vie pathétique, il aurait enfin une raison valable de se sentir tellement encombré.
Une voiture passa. Pila à sa hauteur. Sans suffire à l’arracher à son indolence. Il y jeta machinalement un coup d’œil. Tiens, un taxi. Ce n’était pas le 56 pour autant. Mathieu n’avait même pas la force de soupirer devant ses associations d’idées, c’est dire. Que Lucas et son taxi aille au diable !
Il n’y croyait plus.
Il n’y crut pas davantage quand Ninon s’extraya du taxi comme on descend d’un toboggan. C’était mignon kawaï, classe, ou simplement cool, au choix. Souvent influencé par l’impact vestimentaire. C’était rarement sinistre. Mais ça pouvait vite le devenir quand la personne se trimballait un cadavre dans son sillage.
Ninon avait une fâcheuse tendance à dégommer les gens ; Mathieu le savait pour en avoir subi les frais en conséquence d’une petite présentation de routine. La faute à Mélissa qui s’était convaincue que la solitude de Ninon nécessitait qu’on l’aide. Il s’était vite trouvé que Ninon n’avait aucun besoin d’être sauvée. Sa méfiance indigeste, Mathieu l’avait durement éprouvée quand la jeune femme l’avait projeté au sol dans une sérénité tranquille.
— Moi, c’est Ninon, s’était-elle simplement caractérisée tout en lui assenant avec grâce un coup de pied dans les côtes.
Belle entrée en matière.
Précise et concise. Impossible d’oublier un tel Curriculum Vitae. Il en avait conclu qu’on pouvait tout attendre de Ninon. Lui livrer un mort n’en faisait pas partie.
— Qu’est-ce que t’attends ? Tu viens m’aider ou tu prends racine ?
Ninon enroulait ses mains autour des chevilles de sa victime étalée sur le siège arrière en fixant Mathieu de ses yeux innocents. Le corps glissa à-demi du taxi, dévoilant son identité quand elle tira d’un geste fluide sur les jambes à en déboîter les rotules des genoux. Sous le choc, Mathieu sentit les siens se dérober.
— Tu... Tu l’as tué ?
— Très drôle, vraiment. Tu sais quoi, cette blague perd son charme au bout d’un moment. Sinon, un petit coup de main ? Il est évident que je ne vais pas pouvoir le monter là-haut toute seule ! énonça Ninon d’une voix fluettement pipée en roulant de grands yeux outrés d’une telle supposition.
— Vous avez besoin que je vous accompagne jusqu’à son appartement, ma petite ? proposa le chauffeur en se portant à la rescousse de la damoiselle en détresse.
— Ne vous dérangez pas, Monsieur s’en occupe, minauda Ninon en désignant Mathieu. Il a l’air maigrichon comme ça, mais il est suffisamment costaud pour le porter. On en a l’habitude, notre ami se prend une cuite tous les deux jours, explicita-t-elle d’un haussement d’épaules navrées.
Le brave homme compatit d’un grognement désabusé en soutirant les restes de Bastien de son taxi. Pour le coup, pas un zeste de compassion pour un passager bourré.
— Viens le prendre mon gars, puisque t’es si costaud. On va pas éreinter la jolie petite dame pour si peu.
La jolie petite dame assentit à cette marque de courtoisie d’un sourire gracieux. Seule la trahit la coloration soudaine de ses yeux caramélisés, dans lesquels se calcinaient le compliment tout sucre et le sourire factice tout miel. Cette nuance échappa heureusement au destinataire qui était déjà suffisamment gentil pour refourguer sans ménagement la charge indubitable que représentait Bastien. Dans tous les sens du terme.
Mathieu était assez désorienté pour commencer. En moins de deux minutes, il avait eu le temps d’arborer toutes les couleurs froides de l’arc-en-ciel. Mais dès qu’il reçut Bastien en fardeau, il eut la sensation de virer au rouge violacé. Mort ou non, Bastien pesait plus lourd qu’un âne. A priori, il était encore vivant, et bien sûr que c’est l’essentiel mais Mathieu n’arrivait pas à déterminer s’il devait s’en réjouir. Il estima que oui. Difficilement, mais c’était déjà ça. Restait à en assurer son dos. Et son ego.
Ninon se délectait de sa délicate position propice au lumbago précoce. Elle alternait avec brio la verve gouailleuse à son adresse — "Fais attention, il risque de te vomir dessus si tu le secoues comme un prunier ! Tu te souviens pas de la dernière ?" — et les yeux de biche qu’elle projetait sur son chauffeur attitré, tout entiché d’elle et de son statut de jolie petite chose fragile.
Petite vipère, ouais.
Elle agita sa main-mouchoir d’un blanc immaculé en signe d’adieu éperdu. Le taxi n’avait pas tourné le coin de la rue qu’elle abandonnait sa comédie pour précipiter d’une poussée vive Bastien à terre.
— Oups, mauvaise prise, mais quelle idiote !
D’une simple torsion, elle le rattrapa avant qu’il ne s’écrase au sol. La question était totalement déplacée dans un tel cas de figure, mais Mathieu resta scotché sur la menotte qu’elle dévoilait. Sous la peau translucide alimentée par un entrelacs de ruisseaux bleutés saillait le plus fin poignet qu’il ait jamais vu. Prête à se briser à la moindre fêlure, cette ossature de verre stabilisait Bastien entre deux eaux dans un étau placide. Ninon surprit son attention hallucinée et le gratifia de la haine vivace qui luisait dans ses yeux foudrés. Il détourna le regard, ne sachant plus vraiment où le poser.
Ah, si.
Une vieille dame approchait péniblement sur son déambulateur, et Ninon n’était pas vraiment en règle avec les lois gravitationnelles. Elle avisa à son tour le problème ambulant, mais ne s’en émut pas outre mesure. Une pichenette agacée lui suffit pour repousser le bras de Mathieu qui s’imaginait intervenir alors qu’elle farfouillait dans sa sacoche.
Maintenir Bastien d’une main et de l’autre en ressortir deux... morceaux d’étoffe (?) s’apparentait pour Ninon à un véritable tour de force aussi simple que de mettre un pied devant l’autre. Dans cet ordre, mais manifestement tentée par l’inverse, elle balança son sac sur le sol et fit suivre à Bastien le même chemin. Le garçon atterrit sans heurt dans un bruit mat, une chute suffisamment contrôlée et amortie au niveau de la tête pour ne pas paraître de trop mauvais augure. Ninon était une furie, mais une furie décente. Pourtant, Bastien n’eut pas la bienséance de retenir un gémissement sourd. Ninon ne lui accorda pas une seconde de sa précieuse programmation : à son rythmé égrené, la mamie approchait.
— J’tavais bien dit que c’était une mauvaise idée de le laisser boire. Mais toi, t’écoutes jamais rieeeennn !
Elle étalait sans pudeur ses talents d’actrice de cabaret avec une voix de crécelle puérilement perchée. En gueulant dans toute la rue afin de donner plus de crédibilité au personnage. Et agrémentait le tout d’un sourire contrit à l’usage de la brave dame qui les zieutait sans perdre une miette du mélo bien plus passionnant que son feuilleton.
— Bonne soirée, hein ?
— On va faire ce qu’on peut.
C’est qu’elle ne se gênait pas pour prendre tout son temps, un ralenti ponctué de scriitch scriitch insupportables.
Elle n’eut pas plus tôt disparu au tournant que Ninon reprenait sa mascarade en l’état. Elle enfilait ses protège-poignets, démontrant une gravité bien trop théâtrale au goût de Mathieu. Pour rappel, Bastien gisait toujours au milieu !
— T’as bien vu, j’ai des poignets fragiles ! se défendit-elle en interceptant adroitement sa tentative d’amorce. J’ai besoin de les protéger un minimum avant de faire ça.
Coup de poing à l’appui dans l’estomac de Bastien qui s’aventurait à bouger. Ça eut le mérite de siffler net ses grognements.
— Mais t’es malade ! Tu fous quoi ?!
Elle se para d’une mimique désolée-mais-en-fait-non imparable.
— Oh, pour la première, il l’avait bien cherchée. Et celle-ci... c’était pour me défouler. C’était lui ou toi. Si tu veux échanger, faut me le dire maintenant.
Elle dardait dans ses mots sa fureur frustrée qui constatait avec sa physionomie nonchalante. Noués en couette lâche, ses cheveux s’éparpillaient sur son front en rideaux de fils d’or élimés et ternes. Ils encadraient une figure ronde, joufflue, ouverte en ovaline, une bouche fine et un nez droit mais court. Et des yeux bridés presque, à présent d’un neutre insoutenable. Ses yeux confirmaient à eux seuls son analyse : Ninon n’était pas shootée à l’adrénaline. Ce qui rendait sa prestance et sa prestation d’autant plus effroyables.
Mathieu en resta pantois, oubliant tous ses griefs. Face à sa réaction, alors qu’elle s’était gentiment offerte à son inspection sans broncher, une pointe verveine fit son apparition dans l’œil amusé de Ninon. Et un sourire en coin fleurissait lentement aux encoches de ses lèvres. Un sourire à faire pardonner tout le reste.
Un serpent auquel on donnerait le bon Dieu sans confession. Voilà comment il dépeindrait Ninon.
— On continue à bavasser sur le trottoir ou je t’aide à le monter ? À moins que tu ne préfères te débrouiller tout seul comme un grand ?

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