Mathieu (2)

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 Mathieu piétinait sur le palier sans parvenir à se décider.

— Je sais que c’est tout un art d’ouvrir les portes et que ce n’est pas à la portée de n’importe qui, mais tu serais gentil d’accélérer un peu, tête de piaf.

Et voilà, elle recommençait à lui taper sur le système.

Le principal tort dont Ninon l’affublait était-il de manquer de scrupules ? C’est sûr, qu’à sa manière de fouiller Bastien à la recherche de ses clés, voire de son portefeuille en passant (qui sait ?), elle n’en manquait pas, de scrupules.

Son indulgence à se taper elle-même le boulet du coin s’effritait devant la réticence de Mathieu à entrer par effraction tranquillou. Chacun sa croix.

— Te fais pas de mouron. L’appart est vide à cette heure-ci, on ne risque pas de croiser le paternel pour avoir à expliquer pourquoi c’est moi qui me coltine son crétin de rejeton et pas toi. L’honneur est sauf. Tu sais, ton seul job est de m’ouvrir la porte.

Mathieu avait des tonnes de questions qui se catapultaient dans son cerveau de piaf.

— Depuis combien de temps exactement tu le suis en filature ? se limita-t-il.

— Oh, depuis bien plus longtemps qu’il essaie de me rouler, répondit-elle sur la désinvolture. On doit être tout aussi curieux l’un de l’autre, j’imagine.

« Ouais, une relation tout ce qu’il y a de plus saine, en somme » songea Mathieu en l’introduisant dans la bergerie.

Ninon se faufila dans l’embrasure et fonça sans plus attendre sur la chambre de Bastien. Une parfaite connaissance des lieux, ce n’était ni troublant, ni inquiétant. Non. Du tout.

— Tant qu’on y est, j’aimerais bien que tu lui transmettes un message, lança-t-elle en débarquant sa cargaison sur le lit dans un "BARF !" sonore très rassurant. Dis-lui que s’il tente à nouveau le coup, je serais beaucoup moins tendre avec lui. S’il veut me parler, il va falloir qu’il s’y prenne avec ses couilles et pas autrement. Fais en sorte qu’il imprime.

— C’est tout ? ironisa Mathieu.

— Oh, mais j’ai mieux. Il va imprimer si je le lui fais cracher, tu vas voir.

Étonnamment, Mathieu l’avait vue venir. Comme s’il ne pouvait qu’anticiper ce genre de frappes chez Ninon. Son bras ferme entra en collision avec la protection poignet de la jeune femme.

Croiser le fer avec un gant qui n’avait rien de velours revêtait une forme d’audace qu’il était loin de posséder. Il se surprenait pourtant à soutenir sa botte téméraire et s’appliquait à ne pas ciller, en dépit de ses yeux soudainement très secs. Oui, oui, c’était bien la raison de ses yeux brûlants. L’indignation ardente de Ninon n’y était pour rien. Il se devait de l’empêcher de mettre sa menace à exécution. En faveur de Bastien, vautré dans une posture fœtale accommodante à engendrer un peu d’apitoiement.

Ninon délaissa Bastien pour poser ses iris de chat sur Mathieu. Une tonalité nouvelle s’y affichait en résonnances incertaines. Comme une forme de... respect.

— Tu es plutôt loyal comme mec, toi, nota-t-elle.

— Je ne sais pas et je m’en fous. Ne le touche pas. Il en a eu assez.

— Je ne crois pas, contra calmement Ninon.

— Ça suffit. Écoute, reprit-il d’une octave assouplie, je sais pourquoi tu le détestes. Ce n’est pas facile à expliquer,...

— Épargne-moi tes éclaircissements incompréhensibles, je suis déjà au courant. J’en sais même plus que toi, essaie de te rencarder un peu. Et pour info, ce n’est pas pour cela que je le déteste. Mais pour sa manière de me présenter des excuses, qui n’en sont même pas, et pour lesquelles je m’en moque.

— ... ?

L’égarement de Mathieu l’égaye. La lueur rieuse revenait en force.

Elle avait tenu trois secondes à le traiter en égal. Trois secondes et c’est reparti, la voilà qui se fiche encore de lui. Et lui ne peut déjà plus l’encadrer.

— Très cohèse votre équipe, applaudit-elle. Ça donne envie de vous rejoindre illico !

Le délire féroce tempêtait dans ses tempes : il n’appréciait pas le portrait au vitriol on ne peut plus véridique qu’elle brossait en un mouvement allegro.

Une folle à lier. Ligote-la et balance-la par la fenêtre !

Poussé à bout par l’étincelle, son démon rongeait son frein et s’emballait sur ses attaches. Un rien pouvait l’enflammer et Ninon jouait le feu, gazoline à l’état pur.

Par réflexe, ses poings serrés s’enfoncèrent dans ses poches. Vides. Ben voyons. C’est quand il en avait besoin qu’il oubliait ! Raaah, c’est pas possible !

En désespoir de cause, ils se cramponnèrent aux pans de sa veste, chiffonnant les coutures internes pour le laisser rabibocher les siennes qui se lacéraient sur le passage du venin.

— Chacun ses trucs, conclut Ninon en l’observant patiemment réfréner ses pulsions meurtrières. Moi, cela me fait du bien de frapper. Qu’est-ce qui t’empêche de tenter sur moi ?

— Comme si tu allais me laisser faire, souffla Mathieu en frissons sporadiques.

— Quand je le mérite, oui, reconnut-elle. C’est exactement ce qui est arrivé à ton pote.

— Quoi ?

Elle leva un sourcil : le reste n’était pas de son ressort.

— Demande-lui. Et petite suggestion utile, pensez à vous parler de temps en temps.

Elle le planta sur cette philosophie bien placée.

Mathieu se jeta dans un fauteuil, à bout. À chauffer la glace ou attiser l’orage, une fille de cette trempe lessivait de ses antinomies. Elle se serait bien entendue avec Florian, tiens.

Remis de ses émotions chancelantes, il vérifia l’état de Bastien. Un rapide examen le rassura : assommé ou non, il paraissait dormir à son aise.

— Qu’est-ce que t’as encore merdé, au juste ?

Bastien ne répondit pas. Avant qu’il se réveille, Mathieu avait donc tout loisir de cogiter sur le mystère de Ninon. Youpi.

 Bastien ne parut pas surpris de le découvrir à son chevet. Il ouvrit sur lui de grands yeux ébouriffés. Le dévisagea un long moment, plissa son front maussade. Se redressa à tâtons sur ses oreillers, en râlant un peu dans le processus.

— Salut, tenta timidement Mathieu.

— T’en as mis du temps.

Sa voix rocailleuse se réverbérait sur ses yeux bleu noir caillou poli qu’il referma brièvement, éreintés.

— Content de te voir. T’as l’air en forme.

Enfin, tout est relatif. C’est marrant comme Bastien semblait sonné, alcoolisé ou abattu à chaque fois qu’il venait à le croiser. Quand ce n’était pas un mix des trois. L’aiguillon de la culpabilité se remit à le poinçonner.

— J’ai l’impression que ma tête va exploser et j’ai mal partout, mais t’as raison, je pète la forme. Un peu l’effet cuite sans avoir bu une goutte.

— Tu n’as pas encore pris l’habitude des cuites, rassure-moi ?

Bastien secoua la tête, chicaneur.

— Ma première cuite était à 9 ans et tu le sais très bien.

Ouille. Mathieu n’y trouva rien à redire. Parce que c’était également son cas. La cuite d’une vie. À tendance prolongatoire inexcessivement cruelle.

Attends un peu la suite, mon coco.

Bastien promena un œil intéressé sur sa chambre, comme s’il la voyait la première fois.

— Tu m’expliques comment je suis arrivé ici, au fait ?

— Ninon. Elle te filait le train. Et il paraît que tu le savais.

Bastien souffla un rire désabusé.

— J’y crois pas ! Elle m’a bien eu !

Donc tu cherches un moyen rapide d’en finir, très bien. Bon à savoir.

— Je ne sais pas comment tu t’y es pris, mais ce n’est franchement pas une réussite.

— Oh, tu me connais...

— Justement, oui, c’est pour cette raison que le résultat final ne me surprend pas tellement.

— Je ne l’ai pas joué en finesse, j’avoue. Je me suis réfugié dans un bar – tire pas cette tronche, je te dis que je n’ai pas bu ! – parce que j’avais senti qu’elle me suivait, justement. J’y suis resté assez longtemps pour me fournir un alibi et puis j’ai cherché à m’incruster dans un groupe de soiffards, histoire de provoquer une petite bagarre éclatante et... édifiante...

— Oh, je t’en prie, tais-toi ! blêmit Mathieu.

— T’inquiète, elle m’a cueilli avant. Le pire, c’est que je ne l’ai même pas vue, après avoir tout essayé pour l’appâter. C’est une véritable anguille, cette fille !

— Euh, ouais. C’est pas comme ça que je la décrirais, mais si tu veux.

Bastien le fixa ahuri, avant de se pencher vers lui, avide de détails croustillants.

— Ben, pour le coup, tu l’as encore vue, toi ! Alors, elle est comment ?

— D’une humeur massacrante. Grâce à toi. Elle m’a dit de te passer un bonjour un peu... comment dire....

— Te fatigue pas, j’imagine son ressenti. Et sinon ? Des signes particuliers ? Mis à part qu’elle soit blonde ?

— Une tornade. Blonde. Non, une harpie.

— Très éclairant comme description, rigola doucement Bastien. T’as le béguin, dis-moi.

— Oh oui, un véritable coup de foudre, grinça Mathieu.

À dire vrai, il n’y avait pas meilleure expression pour définir le caractère bien calibré de Ninon.

— Tu as toujours eu un faible pour les blondes. C’est pas pour rien que tu avais de suite accroché Chloé à la première récré.

— C’est elle qui m’avait harponné d’abord !

— Je te charrie, calmos ! À l’époque, on l’aurait suivie partout, de toute façon.

Un flottement malaisant. Le bon vieux temps : autre dossier sensible.

— Tu as reçu de ses nouvelles, toi aussi ?

— Les mêmes que les tiennes. Elle va bien. Elle s’éclate. On lui manque, sans doute. Le Blabla foutaise qui ne veut rien dire.

— On lui manque ? Nous ? s’étonna Mathieu.

Sous la nouvelle ombre déployée, Bastien en perdit son aplomb. Son sourire forcé prenait l’eau.

— Et que me vaut le plaisir de ta visite, après tous ces mois ? Personne ne se bousculait au portillon pour moi, et maintenant c’est dingue comme les fans rappliquent en nombre.

— Ah bon ? Qui ?

« T’occupe, enchaîne. Il n’a aucune envie de te buter, toi non plus, c’est bon signe. Continue, empêche-le d’y penser. Et toi aussi pendant que t’y es. »

— Je ne serais pas venu de moi-même, révéla Mathieu, penaud.

— Je m’en doute. Qui t’a envoyé ?

Mathieu fronça les sourcils. Un léger trémolo agitait Bastien dans sa question trop innocente pour l’être. Qu’entendait-il par-là ? Il n’avait aucun moyen de savoir...

Il déglutit. Il était incompétent dans l’art d’enfoncer les portes. Et dans l’art de mentir. Camoufler, il s’en sortait. C’était le mot d’ordre de la compagnie. Mentir, il ne le pourrait pas si sa vie était en jeu. Et Bastien le connaissait trop pour laisser passer l’occasion de lui tirer les vers du nez.

— Ce n’est pas Ninon, insista Bastien. C’est qui ?

— Tu risques de ne pas aimer.

Bastien le sonda. Intensément grave.

— Dis toujours.

Mathieu prit une profonde inspiration. Si après ça, Bastien n’avait pas envie de le buter, il pourrait s’estimer chanceux.

— Accouche ! le pressa Bastien, subitement écorché.

S’il tardait trop, il y passerait quand-même, alors...

— Florian. Je viens de sa part, déclara-t-il en se lançant dans le grand bain. Les paupières closes.

Rien. Mais vraiment. Calme plat qui ne fait que s’épaissir. Mathieu entrouvre des mirettes circonspectes : Bastien fixe le plafond sans mot dire, l’air absent. S’attaque avec fascination à l’étude de la faille qui s’y étend sur toute la largeur, comme si sa vie en dépendait. Peut-être ne l’a-t-il pas entendu. C’était possible, sur un malentendu.

Bastien semble s’être échoué à des kilomètres de lui. Mathieu se demande s’il se doit d’insister. Après tout, il tient sa chance. Pas le bon timing, tout ça, il pourrait repasser plus tard… et se perdre en chemin, avec sa mémoire passoire, il pourrait oublier l’adresse. C’était possible. Sur un autre malentendu.

Tenté, il envisage cette option d’un agrément certain mais son ami reprend, taille l’entaille de son timbre éraillé.

— Tu sais comment il est mort ? Florian. Enfin, non…

Grimace poison-citron qui défigure ses traits défraîchis.

« Louis. Au départ, c’était Louis. Tu connais l’histoire ?

Et voilà, il est à nouveau paumé. Comme une caméra cachée sur un script de déjà-vu que les autres prenaient un plaisir malin à esquinter. De mauvais acteurs qui se relayaient tous pour le déstabiliser dans l’alternance d’attitudes absconses et de mots coups-au-cœur administrés avec un flegme impudent.

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