Mathieu (3)
Bastien ne quittait pas la fissure dont il éventrait les entrailles de ses yeux incisifs tout en lui contant une histoire des plus glauques. Il n’envisageait même pas que Mathieu puisse refuser de l’entendre, ce n’était pas au programme.
— Sa sœur était parvenue à réchapper de la scarlatine, puis de la fièvre typhoïde déclarée sur Paris en raison de la lente décrue de la Seine de 1910, mais il fallait qu’elle se tape une pneumonie foudroyante quelques années plus tard pour faire bonne mesure. Elle avait dix ans.
"Après sa mort, Louis a décidé de tenter sa chance en Angleterre et a rejoint son cousin qui s’y était installé pour parfaire son éducation à l’anglaise. Certainement pas issu du même milieu que lui, mais ça ne les a pas empêchés de mettre le bordel ensemble, bien au contraire.
"Là-bas, il s’est épris d’une fille qui avait le profil de se faire passer la bague au doigt dès les premières entrevues. Du genre entreprenante, rentre-dedans. Moins de six mois après l’avoir rencontrée, il se préparait déjà à l’épouser, quand le cousin a appris sa décision. Manque de pot, la fiancée était aussi la sienne et lui avait fait exactement les mêmes avances. Ça n’a pas loupé : ils se sont accusés l’un l’autre et se sont frittés. Dans la bagarre poussée à bout, Louis en est venu à tuer son cousin. Et n’a pas trouvé meilleure idée que de s’enfuir avec la demoiselle responsable de son crime. Il aurait dû s’abstenir. Cette fille, c’était un Fouchtra, qui avait trouvé un moyen fun de tuer. Elle s’était jouée d’eux depuis le début et le pire, c’est qu’il n’avait rien vu venir malgré tout. Comment peut-on être aussi con ?
Bastien hocha la tête face à ce cas d’école de l’amoureux crédule qui dépassait le stade de sa compréhension. Il avait émis ce jugement de valeur sur le même ton égal que le reste de la bordée, sans l’ombre d’une émotion. Ou trop lessivée pour en être une.
— Bref, il s’est noyé. Elena s’est débarrassée de lui pendant la traversée. Encore une que je rêve de rencontrer un jour, tiens. Elle, c’est la reine des manipulatrices. Tu sais qu’elle a poussé Florian à me passer le volant pour que ce soit moi qui l’écrase sous ses roues ? Et elle savait que je perdrai les pédales au passage, pour mieux me placer entre les mains avisées de Rémi afin que je lui accorde ma confiance – bon, ok, toute relative, mais ce n’est pas le sujet de toute manière. Maintenant je comprends mieux pourquoi elle tapait dans l’œil, à cet abruti de Florian. Elle prévoit dans les moindres détails. À commencer par nos affinités, termina-t-il, sur une note plus sombre encore.
Il ménagea sa pause. Se détacha à regret du plafonnier pour enfin s’intéresser à son interlocuteur. Et à ses réactions.
— Ouais, moi aussi je devais ressembler à ça quand je l’ai appris, hennit-il presque tout en maintenant d’un bel exploit sa statique de papier mâché. C’est là que j’ai su que j’avais misé ma haine sur le mauvais cheval. Tu me connais, j’ai détesté pas mal de gens…
Il s’interrompt, le temps de réfléchir sérieusement à la question et incline la tête.
— Tout le monde en fait. Mais réaliser enfin que je ne suis pas le seul à en avoir autant bavé m’a encouragé à reconsidérer le tout. Et m’a fait comprendre que ce n’était rien que moi que j’avais détesté durant toutes ces années. On ne peut pas dire que ce constat m’ait arrangé. Je n’avais plus personne à détester ; quant à me détester, j’en avais perdu le courage. Car se détester, c’est tout simplement admettre avoir été un lâche. Admettre que je me suis enfoncé dans mes erreurs. Mais reconnaître mes torts, ce n’est pas vraiment ma politique, avoua Bastien dans un sourire las en demi-lune. Rien que l’idée d’entamer une sincère et véritable réflexion sur la manière de m’excuser et de réparer ma bêtise m’a paralysé. Enfermé au fond de moi-même. J’ai laissé mon état empirer à ne rien faire d’autre qu’à attendre. Je suis resté dans ma chambre à broyer du noir pour tromper le temps. Assisté vaguement à quelques cours d’amphis pour me noyer dans la masse. Et regarde-moi maintenant. Tout s’est fané à l’intérieur, il n’y a plus rien. Rien qu’un vide angoissant dont la conscience me ronge. J’avais l’impression que mon cœur s’était vidé de toute émotion. Je me souviens avoir pensé « Aah. Il n’y avait donc que de la colère au-dedans ».
« Comment oses-tu penser un truc pareil, saperlipopette ? »
Dans la logique des choses, c’est ce que Mathieu était censé riposter. Offusqué, en bon ami qu’il était. Tout le toutim attendu. Mais Mathieu n’était pas doué pour sortir les phrases toutes faites, convenues entre les traits de dialogue qui s’inséraient dans les conversations. Il n’avait que sa tête. Actuellement sous l’eau. À vide. Elle ne trouvait rien à répliquer ou à lui souffler, trop préoccupée à s’assurer une ponctuation. Un nouveau souffle.
— Le côté positif, c’est que le pt’it rigolo de ma tête a du coup perdu pas mal de son influence. Il se réveille de temps à autre, mais la plupart du temps il me laisse tranquille. Il ne peut plus se nourrir de ma haine, je l’oblige à jeûner, ricana Bastien. C’est pas plus mal. Autrement, il divague. Il ne sait plus trop dans quel camp il se situe, le pauvre. Je dois dire, moi non plus. Et quand on s’y met, généralement en même temps, on ressort tous deux avec un bon mal de crâne.
Bastien inspire profondément et se retourne vers ce qui paraît constituer son point de vue favori : le plafond.
— Je n’ai même pas le courage d’aller parler à Ninon en personne, marmonna-t-il. Suivre son jeu de pistes du coin de l’œil, est devenue ma seule occupation concrète. Un jeu que j’attendais avec impatience. Elle, elle attendait que je fasse le premier pas. J’aurais dû. C’était le minimum syndical. Même ça, je n’ai pas osé. J’ai tenté une autre approche totalement débile, tu m’étonnes qu’elle soit en pétard. Si seulement j’étais un peu plus courageux, je serais venu à elle en premier. Pour lui supplier de me pardonner. Si seulement je n’étais pas si lâche, j’aurais direct entamé ma tournée d’excuses. Un peu comme le point clé d’une liste de tâches qu’un alcoolique doit accomplir pour retrouver le droit chemin, railla Bastien. Si j’avais assez de volonté, voilà ce que j’aurais fait en priorité.
Lente suspension.
— Et j’aurais commencé par Rémi et Clément. Pour cette nuit-là.
Le filet de voix était à peine perceptible. Mais Mathieu sursauta comme si Bastien avait gueulé. C’était tout comme.
Ses doigts se remirent à trembler. À bruire contre le chambranle de bois dans une rapide cavalcade. Taptaptaptaptap. Ils n’arrêtaient pas. Pourquoi n’arrêtaient-ils pas ? Nerveusement, il tenta de les contenir entre ses mains. L’onde de choc se propagea jusque dans ses bras. Il tremblait toute.
Bastien ne se fendit d’aucune remarque. Son esprit boursouflé et apathique abîmé par la cavité au-dessus de sa tête, il temporisait avec lui-même. Lui, n’était pas doué pour les aveux.
— … Arrête de te torturer, trouva enfin la force de se soutirer Mathieu.
Parce qu’il savait exactement ce qui triturait l’esprit de Bastien dans cette simple phrase. Il savait trop ce que recelait de tortures cette nuit-là.
« Ce n’était pas de ta faute. Tu ne pouvais pas savoir ce qui les attendait là-bas. Tu ne savais même pas qu’ils y étaient, enfin ! Comment aurais-tu pu être au courant ?
— J’aurais pu l’empêcher, insista Bastien sur le ton boudeur d’un gamin de neuf ans. J’étais sur place. Et je n’ai rien fait.
— Tu n’aurais rien pu voir, arrête un peu !
— Vraiment ? ânonna Bastien. Et si je n’avais rien voulu voir ? Peut-être que je ne voulais pas voir mon frère en train d’étouffer sous mes yeux aveugles ? Et si je n’avais pas voulu entendre dans les buissons les sanglots terrifiés des garçons livrés à eux-mêmes, au point de me convaincre que c’étaient des ricanements de voleurs ?
La « Bulle » était impénétrable pour ceux dont le fragment ne s’était pas réveillé. Ce qui avait été le cas du petit Bastien, méprenant un piège des plus grossiers pour un rendez-vous galant dans un parc sordide à une heure indue. Mais qu’aurait-il pu prévoir ?
Il était inutile d’argumenter plus avant. Bastien n’était aucunement responsable de la mort d’Alec, ni du traumatisme que celle-ci avait engendré chez Rémi et Clément. Mais Bastien était persuadé mordicus d’être coupable et rien ne l’en ferait démordre. Mathieu était persuadé qu’il avait poussé le vice de cette culpabilité jusqu’à se déclarer condamnable pour tout le reste : pour avoir provoqué un cataclysme en entraînant Clément dans la quête de la vérité, ainsi que la lente descente aux enfers de Rémi, sa blessure soigneusement enfouie, ravivée devant la découverte de son identité et de celle de Claire. Oui, Bastien était fort capable de s’imputer sur le dos tous les malheurs du monde. Et Mathieu ne pouvait le regarder s’empoisonner de ce ramassis d’idioties sans s’emporter.
Bastien lut sur son visage sa volonté de le secouer de sa stupeur geignarde et s’empressa de le détourner d’un sermon accusateur qu’il ne souhaitait pas appréhender. Pour ne pas avoir à agir.
— Et pour Claire ? Tu ne vas pas me dire que tu ne te sens pas coupable envers elle, toi aussi.
Touché, Mathieu se voûta sur le rebord du lit. Bastien savait balancer là où ça faisait mal. Claire était l’un de leurs regrets communs. Il ne pouvait le nier, il aurait bien voulu. Il était fautif de ne pas s’en être occupé comme il le devait lorsque son frère avait déserté la villa. Et bien avant, il aurait dû prendre la relève auprès de Claire qui, en plus d’affronter ses propres démons, s’était confrontée au spectacle de Bastien se laissant couler sans un mot. Aujourd’hui comme il y a neuf ans, dans un même acte répétitoire.
Mathieu le savait. Mais il n’avait pu le faire. Elle lui en avait voulu, sans doute. Et elle n’oublierait jamais, certainement. La Clarinette était persévérante dans le rabâchage de ses infortunes.
Pourtant, c’était au-dessus de ses forces. Dans les yeux délaissés de Claire pointaient le retour du cauchemar qu’il avait mis tant de peine à effacer. Son enfance ne pouvait se résumer à cette poupée-grisaille. Il avait pris peur.
Quand-même, Bastien était injuste et inutilement aigre : Mathieu avait aussi pris ses distances pour les mêmes raisons que lui. Aucun d’eux ne voulait faire souffrir Claire. Ou la blesser. Pour la protéger de leurs sautes d’humeur agressive, l’abandonner était à ce prix.
C’est pour cette raison qu’ils étaient partis les uns après les autres, pas vrai ? Bastien avait été l’un des premiers à quitter le navire, tel un rat à l’affût du danger. Ils l’avaient tous suivi. « Félicitations, tu es un meneur ! » avaient-ils envie de lui jeter à la gueule, sa Voix et lui.
Et le pire, c’est qu’il n’était pas au parfum. Évidemment, Mathieu n’était pas aussi sadique pour le lui avouer tout de go sans une petite préparation. Mais lui au moins était resté. Oui. Il était resté. Clément aussi. Un acte dont Bastien ne pourrait les vilipender.

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