Mathieu (4)

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« Et il t’a fallu autant de temps pour comprendre que tu n’étais pas le seul à en baver ? Eh ben, c’était laborieux.

Tu ne fais que parler, de tes excuses à donner. Et ton père alors ? Tu vis chez lui, mais tu lui as pardonné pour autant ? »

Mathieu veut le titiller cruellement… mais se fait violence pour se retenir. Au royaume des lâches… Tu parles d’un ami !

Penser à Claire le rend malade mais il était plus prudent de rester sur le sujet. Tout pour éloigner Bastien de cette nuit et le ramener à la surface du présent. Aussi sombre soit-il.

— Et toi, tu vas lui en présenter, des excuses ? rétorqua-t-il avec morgue.

En miroir, Bastien lui renvoya sa question. Elle glissait lentement vers lui sur des galets inexpressifs.

Dans le courant houleux qui agitait leurs prunelles, aucun d’eux ne capitula.

— J’en dois à Cécile, reprit Mathieu comme si de rien n’était. On l’a abandonnée.

Il ne savait pas trop s’il parlait de lui, de Bastien ou d’Arthur. Des trois à la fois. Ou de Florian. Mais c’était s’embarquer sur un autre chapitre, et il avait l’intention de tenir sa langue. Pour aujourd’hui du moins.

Cette fois-ci, Bastien ne se rebella pas et encaissa, s’englobant dans ce « on » incertain.

— Elle est dans cette fameuse liste. Oui, je l’ai abandonnée. Je l’ai laissée assumer Claire toute seule. Je l’ai laissée porter ce poids après la disparition de Florian et… Arthur. Elle espérait tellement d’Arthur… Lui au moins aurait pu nous sortir de là, murmura le jeune homme avec dépit.

Une hésitation. Quelque part, ils ne pouvaient reprocher à Arthur d’avoir usé du même réflexe qu’eux.

— C’est elle qui a pris votre face du médaillon, l’informa Mathieu. Avec Arthur, c’était de loin la plus sensée de votre groupe, alors c’était logique. Je veux dire, Léane a émis l’idée qu’il serait plus judicieux d’en séparer les parties, explicita-t-il, réalisant que Bastien n’était pas au courant. Elle a pris la nôtre avec elle. Elles… Elles ne sont pas retournées à la villa. À vrai dire, il n’y reste plus grand-monde…

C’était à pleurer. Il essayait de caser une info cruciale, putain !

Car Bastien ne l’écoutait pas. Poursuivait sur sa lancée sans l’y intégrer.

— Jamais je ne l’ai autant trahie qu’en lui laissant Claire. Je ne sais pas quelle expérience a été pire pour elle, jouer les nounous, ou devoir ensuite supporter la présence de Claire s’affairant autour d’elle comme une excitée en essayant d’aider. La pauvre, je la plains. Déjà qu’assister à la mort de Fanny a été un gros choc pour elle, alors ça…

— Ohoho, stop ! coupa Mathieu. Qu’est-ce que tu racontes ? Qui est Fanny ? Et… Et pour commencer, d’où tu tiens tes informations sur Cécile ? Et sur Florian pendant que tu y es ? C’est quoi, ces salades ?

Un drôle de sourire entendu étira le visage de Bastien. Le « Je sais quelque chose que tu ne sais pas » en visu droit devant. Mais c’est pas vrai !

— Quoi ?! s’irrita Mathieu qui en avait sa claque de tous leurs simagrées. Qu’est-ce qui se passe à la fin ?!

— Être relégué sur le bas-côté, je connais. Il n’y a rien de plus frustrant. Remarque, j’approuve pas vraiment leur méthode, mais en ce qui concerne Clément et toi, je comprends. Surtout si Rémi est derrière le projet.

Bastien étouffa un petit grognement satisfait.

— Il a bien essayé avec Claire, mais il a très vite compris qu’il était rudement difficile de l’écarter une fois remise d’aplomb.

Son geste prémédité maîtrisa sa volonté raisonnable. Ou plutôt, son compagnon mental fut plus rapide que lui. Sans vraiment le cautionner dans son intégralité, il agrippait Bastien par le col et exerçait une pression assez robuste sur sa gorge.

— Explique-toi. Tout ce que tu sais. Tout de suite, le somma-t-il dans une tonalité étrangement froide.

— Quand tu m’auras lâché, répondit Bastien, glacial, et pas impressionné outre mesure.

Sous son regard noir, Mathieu s’exécuta au ralenti. Il eut un mal fou à décoller sa main gauche de la chemise de Bastien. Sa main droite, récalcitrante, posa encore plus de problèmes. Si son corps le lâchait, il était mal barré.

Bastien remit sa chemise froissée d’équerre et rectifia sa position sur le lit. Il croisa ses bras derrière sa nuque et commença sans plus le regarder.

— Il y a deux mois, j’ai reçu la visite de Fanny. Elle s’était invitée à l’improviste. Je ne la connaissais pas, mais elle savait tout de moi. Elle s’est présentée comme la camarade de Florian. Dans l’état où je me trouvais, entre une engueulade avec mon père et un autre conflit interne, son intro tombait très mal. Tu te doutes bien, Florian et ses… congénères n’étaient pas bienvenus chez moi. Mais elle m’a assuré qu’il ne savait rien de sa visite. Qu’elle était venue dans le seul but de me parler. Et quand elle m’a sorti ça au calme, le p’tit rigolo s’est calmé aussi sec. Et moi avec. Comme si toute la rage avait été aspirée. J’ai capté plus tard qu’il avait choisi ce moment entre tous pour enfin s’entendre sur notre filiation. Ça n’a pas spécialement duré et depuis, c’est aléatoire, mais sur le coup, la voix de Fanny déclenchait ce calme apaisant, alors je ne pouvais que l’écouter. J’étais prêt à tout pour qu’elle ne parte pas trop vite. Je ne supportais plus ce vacarme.

Mathieu comprenait. Malgré lui, il compatissait. Il aurait tout donné sans état d’âme pour une once de bien-être, sans une sempiternelle négociation.

— C’est là qu’elle m’a tout raconté. Enfin, tout… plutôt ce que je sais.

Bastien battit brièvement des cils pour rameuter à lui l’énumération concentrée de ce qu’il savait. Qu’il assaisonnait de petits commentaires de son cru.

Le pouce se dressa en brave petit soldat.

— Numéro 1. Tout le monde a quitté la Villa, sauf vous deux. Ça, je m’en doutais. C’était dans l’ordre des choses. Il était évident que les tensions deviendraient vite invivables.

Il coula un regard oblique dans sa direction.

« En revanche, j’ai été surpris d’apprendre que, toi, tu étais resté. Tu n’as jamais été un fan des grandes maisons vides.

— Et où serais-je allé, sinon ? C’était toujours chez moi. Et y a pas plus près de l’école !

Bastien l’enveloppa d’un œil pensif, mais drôlement vif.

— Elle a raison. Tu es vraiment loyal. Et moi qui croyais t’en avoir dégoûté…

Mathieu s’empourpra. Douché. D’avoir été trop facilement cerné, ou une fois de plus berné. De ne pas ressentir, de ne pas s’associer à cette image qu’ils reflétaient de lui de manière aussi abrupte. Si grotesque.

Clément, qui avait prétexté ne pas vouloir le laisser seul, quelles qu’en soient ses raisons véritables, c’était un type loyal. Mathieu ne l’était pas. Il l’avait maintes fois prouvé. Était-ce de sa faute s’il s’attendait peut-être à un miracle, de peur d’être déçu par la réalité ? Lui-même n’arrivait pas à déterminer pourquoi il était resté. Alors pourquoi le feraient-ils tous à sa place ? Pourquoi le cerner sur un mensonge quasi-certain ?

Bastien eut le tact de ne pas s’esclaffer devant son attitude contrite. C’était trop sérieux et trop personnel pour s’y appesantir. Ils avaient gâché cette étape il y a longtemps.

— T’inquiète pas, va, je n’ai pas tout suivi. Juste assez pour savoir que vous avez eu le temps de faire connaissance, grâce à moi. Je t’ai organisé un vrai rencard. À charge de revanche, d’acc ?

Piqué au vif de son air mutin, Mathieu choisit de s’en tenir coi. C’était plus sûr. Bastien ne s’attarda pas.

Le pouce s’effondra sur l’index qui prit le relais.

— Numéro 2. Léane comprend que se prendre le miroir était une idée de merde quand elle découvre que ce dernier est en dormance chez sa sœur et qu’elle est donc une des prochaines à passer à la casserole.

— Mais… mais sa sœur n’a que trois ans, s’horrifia Mathieu.

Et quelque peu confus de sa propre analyse : pour un contre-argument débile, c’en est un. Comme si l’âge constituait un facteur de concrétisation. À d’autres.

— Eh ben selon la moyenne d’âge, elle a une dizaine d’années de sursis avant de se mettre à écoper comme nous. Peut-être moins si tout se casse la gueule avant.

Le majeur dominant ne présageait jamais rien de bon : escalade du pire en pire qui va se corser.

— Numéro 3, Madame mobilise à sa rescousse par je ne sais quel chantage Lucas, qu’elle arrive à convaincre de revenir sur le devant de la scène pour lui pondre une solution fissa. Du Léane pur jus, en gros. Il se ramène avec un plan démesuré que Thomas présente comme le sien. Remonter le cours de l’Autre-Côté pour effacer les meurtres jusqu’au début, rien que ça ! Comme si on pouvait changer la distribution et modifier la malédiction de bout en bout sans l’aggraver ou dégrader notre histoire. Perso, je demande à voir. Tu m’étonnes que les autres gobent cette conception comme celle de Thomas, c’est tout aussi désastreux que ses scénarios. Avec un tel résultat…

Fataliste, Bastien haussa les épaules.

— Je crois qu’ils s’en foutent d’où il vient et où il mène, ce plan, c’est ce qui est pas croyable. Ils voulaient juste donner un os à ronger à Léane, j’imagine. Elle aurait pété une durite, autrement.

Mathieu entend ses yeux bourdonner avec ardeur. Très mauvais signe quand ce son ne provient pas des oreilles, non ?

— Numéro 4. L’ennui, c’est que cette idée en l’air s’est répandue bien plus vite que le nombre de phrases que peut nous sortir Thomas à la minute. C’est-dire. La décision d’éviter tout contact ne les a pas arrêtés – aussi au XXIe siècle, il fallait s’y attendre un peu – ils ont adopté la formule réseaux et messageries. Tout en se gardant bien de nous le signaler.

Abasourdi, Mathieu s’assourdissait doucement. Le chaud et le froid s’alternent en lui comme une lessiveuse en mode forcené. C’est fait, il était contaminé.

Insensible à son naufrage, Bastien poursuivait sa narration blasée d’un vieux loup de mer qui en avait bu d’autres.

— Parce que, bien sûr, il fallait que Rémi y ajoute son grain de sel ! Remords, quand tu nous tiens, ce genre de chanson autour des inévitables concernés, toussote la rengaine caractéristiquement enlevée de Bastien.

« Ses exigences étaient simples : nous écarter, Claire, Clément et moi de l’affaire, et par répercussion malheureuse, toi avec. Ou alors t’étais compris d’office dans le lot, va savoir. Thomas a été éloigné peu après, mais je ne crois pas qu’il ait été très ravi de la décision finale.

Bastien embrassa l’effet de ses mots sur les nerfs de Mathieu. L’auriculaire bondit en connaissance de cause, pressé d’en finir.

— Je te donne ce que tu veux, alors avant de t’énerver, écoute-moi jusqu’au bout.

Numéro 5, the last but not the least. Leurs intrusions dans l’Envers ont fini par déclencher quelques catastrophes en chaîne. C’était du tout cuit. Pour faire très court, les filles se sont appuyées sur les souvenirs enfouis du fragment en Cécile. Elles ont tenté d’intervenir auprès de la génération du dessus. En laissant Cécile en plan pour plus de sécurité. Pour prévenir de tout drame. Tactique de merde.

Bastien montrait les premiers signes d’un trouble notoire et vivace.

— Ils ont disparu pendant la traque. Comme ils le font toujours de l’Autre-Côté. Pour se rejouer une autre scène sous les yeux de Cécile. C’était la deuxième incarnation de Fanny. Et aussi sa dernière. Ce qui est assez rare, apparemment. Et Cécile… Cécile a vu Fanny se sacrifier pour se prendre un coup qui aurait dû se destiner pour elle. D’avoir laissé cette fille en elle revivre sa mort, ça l’a... comme détruite de l’intérieur. Cécile est…

Bastien frissonnait.

— Après tout le mal qu’elle s’est donnée pour Claire, elle ne méritait pas… Moi, je ne pourrais pas… C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je ne me suis pas bougé. Je n’oserais pas l’affronter. Pas tout seul. J’aurais trop mal.

Il referma la porte sur ses sentiments qui affluaient à travers la forêt de ses cils. Et respira un grand coup.

— Fanny prévoyait ta visite. Elle se doutait que Florian vous supplierait, Clément ou toi, de venir me rendre visite. Elle n’avait pas précisé quand exactement, mais te voilà finalement. Je constate que tu as pris tout ton temps avant de te décider.

Bastien ne posa pas un regard perplexe sur le chahut qui s’était levé en grande pompe. Aux bourrasques qui se soulevaient et giflaient sa chambre en hérissant le papier peint, entraînant dans une ronde débridée tout ce qui n’était pas solidement fixé, il courba l’échine pour toute réponse. Patiemment. Se contenta d’agripper sa table de chevet pour ne pas la laisser suivre le mouvement général. Tel une cocotte qui relâchait toute pression, Mathieu recrachait toute l’étendue de sa dévastation. En lévitation, la pièce entière paraissait soumise à un cas de possession très particulier.

— Cela fait beaucoup à digérer, pas vrai ? beugla paisiblement Bastien du centre du brouhaha.

Lui qui avait été un coup-de-boule humain avec ses dérapages et ses gueulantes en constante suspension restait aussi serein qu’un chat lové au coin du feu. Il avait beau avoir anticipé une bonne partie du déroulement de la conversation avec la plupart des variantes en tête, le voir aussi stable au plus fort du tumulte dépassait l’entendement.

Sauf que Mathieu n’avait plus vraiment d’entendement. Si, il se demandait vaguement, alors que Bastien faisait partie de ceux qui savaient mais qui l’avaient maintenu dans une ignorance angoissée sur le qui-vive, comment ce dernier pouvait se sentir aussi sûrement protégé de son courroux. Pour sa part, Mathieu sentait qu’il allait se jeter sur lui pour lui arracher les yeux.

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