Mathieu (5)
Au milieu d’un pêle-mêle, qui ne se distinguait plus dans le tourbillon qu’en taches incolores, se disséquaient tous ces moments où il avait nettement perçu qu’ils se foutaient de lui et de ses lacunes, sans pouvoir poser le doigt sur le problème. Et le ressentiment montait au gré de culbutes de livres, de vêtements, d’objets épandus sans différentiation aucune.
Une chose seule était définie : il allait tuer Rémi de sang-froid. En toute conscience. Mieux, il laisserait Clément s’en charger. Car la Voix de Clément ne ferait rien pour l’en empêcher. Au contraire, ce serait d’un jeu d’enfant. Mais la Voix de Mathieu restait sourde à sa colère envers Rémi. Elle la tempérait, même. Tout portait à croire que jamais elle ne serait en harmonie avec lui. Combien il voulait qu’elle le déserte en cet instant, cette corde de sûreté, juste pour lui permettre un libre cours au chaos. La retenue qui s’épanche encore de lui le frustrait au possible.
Bastien n’avait pas la force d’attendre qu’il s’apaise. Fermement accroché à sa table, il en tira le tiroir roulant qui manifesta de son mérite d’exister dans un roulis strident et usé. Le tiroir, tout comme son propriétaire, ressortait épuisé de cette démarche. Bastien en sortit deux roulés, en enfourna un entre son bec. Avec une fermeté placide qui bravait l’œil du cyclone, il tendit le deuxième à son compagnon.
— Je ne tiens pas plus que ça à mes affaires, mais si tu pouvais me laisser deux trois trucs en état de marche, je ne serais pas contre. Et je te conseille de te chercher un autre but, sinon c’est toi qui vas finir en lambeaux.
Mathieu retrouve l’automatisme rituel qui avait notamment scandé son apprentissage de défocalisation : la folle farandole retomba dans un craquement sonore qui arracha une grimace à Bastien.
— Les voisins vont adorer, constata-t-il sans jugement aucun en s’allongeant une bouffée.
Le roulé glissait entre ses doigts. Mathieu n’avait jamais fumé (l’expérience de sa mère qui fumait comme un pompier l’en avait dégoûté), mais ce mécanisme l’apaisait d’instinct. Se priver de télékinésie avait quelque peu altéré son habitude de se promener avec un étui dans sa poche de sweat, ce qui était un brin stupide compte-tenu de tout le poids qu’il avait amassé en retombées. Après avoir lâché du lest, Mathieu la percevait enfin, cette densité qui venait de faire place vacante. En se retirant, cette marge le reconstituait à vide et à la fois comblait en lui un fossé qui s’était creusé à son insu, qu’il n’aurait jamais remarqué autrement que sous le léger roulement de la cigarette qu’il se baladait le long de ses doigts. Tout simplement parce que son pouvoir était partie intégrante de lui. Ainsi que le fragment.
Bastien le jaugeait à-demi derrière ses yeux mi-clos.
— On ne s’en rend pas bien compte, mais c’est à partir de ce point que les emmerdes commencent. Je suis passé par-là moi aussi.
En tout cas, on saisissait bien toute l’ampleur de la préparation mentale. À aucun moment Bastien n’avait témoigné d’une volonté quelconque de le frapper. Bastien démontrait une maîtrise d’acier exceptionnelle. Ou pour être honnête, une absence totale d’étalage de ses émotions. Se cachant derrière son étrange protection, Bastien poursuivait de Mathieu l’introspection minutieuse, maniaque.
— Je t’aurais bien demandé de m’accompagner dans ma tournée, mais ton parti pris manque d’objectivité, décréta-t-il, légèrement ironique. Tu risques de vouloir achever les gars auxquels je tiens à présenter mes excuses, trop mauvaise presse. Léane, c’est exclu. Je pensais à Mélissa… Ou Garance… Non. Mélissa, détermina-t-il dans un claquement de langue. Elle est plus posée et il est indéniable qu’elle sait gérer. Quoique… Garance serait plus habilitée à me retenir si je tournais mal.
Il réfléchissait à voix haute et pondérée en enfumant la chambre, tandis que Mathieu reprenait contenance et consistance.
Se replonger de plain-pied dans la rationalité ne tarissait pas pour autant ses nombreuses interrogations qui l’envahissaient. Pour ne pas changer.
— Je… Si tu es au courant de tout depuis deux mois, y compris de l’existence de cette bande organisée, pourquoi n’avoir pas réapparu jusqu’à maintenant ? Je veux dire… Je comprends que tu aies peur, mais ce n’est quand-même pas l’unique raison qui te poussait à attendre… Qu’attendais-tu au juste ? Réellement ?
Bastien n’était pas peureux à cet extrême, voyons, cela ne tenait pas debout… Non ?
Sans le quitter des yeux, Bastien tira une autre taffe.
— Toi, lâcha-t-il comme une évidence épinglée dans les arabesques de fumée.
— Pardon ?!
Bastien s’étira pour balancer ses pieds hors du lit, les posant prudemment à terre comme pour tester leur adhérence au sol.
— Chais pas trop, j’avais peut-être besoin d’une preuve. Si tu t’es pointé, cela signifie que Fanny avait raison : Florian tient plus à nous que je ne l’aurais cru. Cet imbécile, ce n’est que lorsque on s’attache à lui qu’il se débine. Même maintenant, je n’arrive pas à cerner ce type, bougonna le garçon.
— Ce type, répéta Mathieu, totalement largué.
— Pas vraiment une insulte. Juste, comme je ne sais jamais à qui j’ai affaire, avec cette formulation au moins, je risque pas de me planter.
— De quoi tu… Bon, laisse-tomber, passons… Si je te suis, tu attendais gentiment une preuve que Florian s’intéresse à nous ? C’est ce que tu es en train de me dire ?
— Oh, ce n’est pas la raison principale de sa venue, l’en détrompa Bastien. Il espérait juste me prendre par les sentiments. En t’entendant me décrire le manoir monstrueusement vide, comment tous les autres vous ont trahis ou à quel point, par le plus grand des hasards, vous auriez besoin de moi, il s’imaginait sans doute me bouleverser pour accélérer le mouvement sans prendre le risque de dommages trop impactants… Moins, corrigea-t-il, pragmatique. Si, de toute manière, il y aurait un ou deux massacres par-ci par-là, mais avec un impact bien moindre si je suis dans le truc. Rapport à ma prise de position assez floue pour ce bonhomme là-haut, et plus encore pour les miroirs.
— Et que vient faire Fanny dans cette histoire ?
— Tout, figure-toi. Florian est persuadé d’avoir instauré un début de rébellion avec le très flou soutien de mon frère, mais il ignore que Fanny en est à l’origine, et aux commandes depuis bien plus longtemps que lui. Avec une bonne longueur d’avance. C’est qu’elle ne l’avait pas attendu pour se décider. Dès sa création, elle était contre ce plan d’exécution massive, le crash-test sur notre génération, mais elle avait échoué à faire entendre raison à la majorité de ses potes. Déjà trop atteints. Elle se doutait que leur projet à double tranchant de nous solidariser pour ensuite mieux nous tuer allait la servir pour amener Florian à se révolter. Il était juste la flamme qu’elle attendait pour embraser la mèche. Elle le connaissait trop bien pour avoir prévu chacune de ses actions avant même qu’il ne les applique. Quitte à lui laisser entendre qu’il agit à sa guise et s’illusionner sur ses capacités novatrices d’initiatives.
— Je n’imaginais pas que les puissent se cacher quoi que ce soit, s’étonna ingénument Mathieu.
Ce n’est pas comme s’il en avait déjà rencontré énormément par le passé, mais c’est tout de même une caractéristique bien commune et dévolue aux humains. Après, si l’on considérait les fantômes comme des humains en décomposition comme l’avait insinué Florian… Le rebut de l’humanité.
— Tu n’imagines pas combien c’est facile pour cette catégorie, marmotta Bastien, le teint rendu grisâtre par une évocation passagère.
Mathieu s’attendait à des explications, que Bastien ne développa pas, plongé dans des pensées honorablement rigoureuses qui l’assombrissaient. Booon. Comme à sa nouvelle marotte, il ne lui disait pas tout. Pour en dire plus, il gardait farouchement l’essentiel. Tu parles que leur groupe était cohèse.
Mathieu avait beau s’améliorer, il enflait encore. Il allait l’anéantir. Ensuite, il zigouillerait Rémi. Et avec le reste, il se ferait une bonne fricassée. En bon partageur, il en laisserait volontiers une part à son propre p’tit rigolo.
« Hé, minute, attends une seconde… » C’est pas de lui, ça.
— Et sinon… … … Alec… il… ressemblait à quoi ?
La démangeaison se lénifia aussi rapidement qu’elle avait surgi.
— Euh…, pianote longuement Mathieu, dessoûlé.
Soyons réaliste : lui avouer qu’Alec n’était plus Alec était un point délicat qu’il ne pouvait attaquer de front.
Bastien agita sa cigarette de haut en bas pour le tranquilliser. À plusieurs reprises. Projetant à chacune de ses verticales une myriade de cendres qui s’éparpillaient confusément pour s’écraser autour de sa personne, imprimant sur sa couverture une auréole sinistrement appropriée.
— T’inquiète, je suis au courant. Je voulais parler de son poignard. De quelle couleur était son poignard ?
Pour Mathieu, loin de lui apparaître saugrenu, l’objet de la demande s’associait intimement à ce qu’il assimilait de ce qui restait d’Alec. Il n’était pas difficile de lui en extorquer la description, agglutinée pour longtemps dans un pan de sa mémoire.
— Proche du vert pomme acidulé. Limite dorée. Une couleur surprenante.
Bastien accusa l’info qu’il médita avec un soin appuyé.
— Pas bon du tout, reconnut-il en promenant nerveusement la langue sur ses lèvres.
Il se lève d’un bond pour entamer une ronde sauvage autour du tapis bleu nuit. Au détour d’un contour, il s’arrête brusquement, comme frappé d’une illumination… avant de repartir dans l’autre sens, plus fébrile que jamais. Mathieu qui le poursuivait de loin dans une inquiétude logique, faillit se le manger des yeux dans le virage. Ses pupilles se rétractèrent vivement de la manière d’un bernard-l’hermite se réfugiant dans sa coquille, lui arrachant un pincement douloureux.
— Je crois que c’est foutu pour lui, s’immobilisa Bastien.
Fiévreux, il dégainait cette conclusion avec un calme aberrant qui frisait l’alarmant.
— Tu m’expliques ? trépigne Mathieu.
Avant d’éclairer sa lanterne, Bastien s’appesantit un instant sur le contact de sa tête dans ses mains qui glissèrent au ralenti jusque derrière sa nuque.
— Quand ils meurent et choisissent malgré tout de conserver une enveloppe, ils se coltinent le bagage qui va avec, y compris celui de toutes leurs réincarnations, dit-il d’une voix sourde. Leur enveloppe contient encore de la vie, mais aussi la souffrance et la trahison. Et des regrets. Plus il y a eu de réincarnations, plus les peines et les regrets sont nombreux. Et plus ils les dissolvent rapidement.
"Les regrets, entre autres, accélèrent la dissolution de l’âme, en l’acidifiant. D’où l’importance de la couleur sur la lame d’un Fouchtra : car un spectre de couleur vif sur la lame signifie que l’âme est en train de se consumer. Avant qu’ils ne deviennent plus rien. Des Ombres, voire parfois des créatures-reflets ou Fouchtris mais c’est tout. Cette couleur pétillante, acide ? Alec a atteint un stade de désintégration important. Il est foutu. Il ne sera plus que le reflet de reflets, ceux de nos peurs. Il va devenir une Ombre.
— Tu… tu mens, s’entendit prononcer Mathieu.
« J’aurais bien aimé » traduisait le dos de Bastien qui s’éloignait de lui pour se poster à la fenêtre.

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