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“That’s what hell is: living in a reality you can’t escape, even if you die. [1]

Children of a lesser god, Kang Shin-Yo (2018)

Elle s’était calée contre le dossier, avait reculé, avancé, reculé encore, pas convaincue par sa posture. Trop raide, inconfortable… encore pire…, avait balancé ses jambes frêles d’avant en arrière plusieurs fois d’affilée, avant que sa mère ne la rappelle à l’ordre, finalement excédée par les soubresauts de sa fille qui faisait trembler la rangée entière.

Natacha avait soupiré, ramené ses jambes sous son menton, le dos rond, et s’était plongée dans son livre pour tuer le temps. Enfin absorbée, investie, son pli de concentration de retour sur son front, elle en avait oublié l’ennui de l’attente, le brouhaha des voyageurs, le bip bip peu palpitant de la game boy de Nicolas, Élodie grappée autour de lui pour suivre ses démêlés avec Donkey Kong.

Elle n’était pas certaine d’apprécier cette idée de partir en vacances à l’autre bout du monde pour rencontrer une famille qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’avait pas réellement envie de connaître. Certes, c’était en Écosse et l’Écosse c’était exotique et fascinant, mais là s’arrêtait à la salle d’embarquement le fantasme d’une enfant de huit ans. Elle ne voyait plus que l’ennui qui accompagnait un si long périple que seule la lecture pouvait distraire.

En face d’elle, un adolescent à casquette n’arrivait pas à continuer la sienne : son frère, à peine plus âgé que Natacha, s’efforçait d’y veiller en balançant des coups de pieds dans la chaise de leur petite sœur. La fillette de cinq ou six ans protestait avec des cris d’orfraie qui n’alimentaient rien d’autre que l’excitation du garçon, très à l’aise avec ce jeu. Natacha aurait bien voulu lui donner un coup de pied, bien placé, mais n’osait pas bouger de sa place de peur de se faire rouspéter. C’est le frère aîné qui craqua le premier : il posa son livre pour se porter au secours de la petite qu’il installa d’autorité sur ses genoux, couvrant de baisers bien sonores ses petites joues rondes.

Tu arrêtes ça tout de suite et je te donne ma casquette, proposa-t-il au jeune délinquant, joignant le geste à la parole.

Le gamin, très emballé par l’offre de trêve, s’empressa de revêtir le couvre-chef, fier comme un paon. Laissant l’adolescent retourner à son loisir, la petite sœur blottie contre lui, il délaissa sa victime pour en chercher une autre. Ses yeux croisèrent ceux de Natacha qui n’en perdait pas une miette.

Oups. Elle avait aussitôt rabattu la tête sur son livre, feignant le désintéressement le plus complet, mais en vain. Il trottait déjà vers elle, prêt à s’exhiber devant un spécimen de la gent féminine.

— Maman, j’ai envie d’aller aux toilettes, murmura-t-elle en insérant suffisamment d’urgence pour faire comprendre à ses parents le seuil critique de la situation.

Rien à faire, les traîtres ne l’entendaient pas, et il venait à elle, pour se poster juste sous son nez. Le visage délibérément focalisé sur son album, Natacha prétendait ne rien voir. Il en fallait plus pour décourager l’intrus. Un sourire en coin, il s’attaqua méthodiquement aux pieds de sa chaise. Bang bang. Et Bang. Et Bang.

Natacha leva les yeux, rouge de colère. Il se tenait là, tout content. Elle prit le temps de le dévisager, avec toute la froideur dédaigneuse dont elle était capable : elle avait vu faire les grandes dans la cour de récré.

— T’as l’air tarte avec cette casquette.

Le garçon lui décocha en retour une horrible grimace. Elle se mordit l’intérieur des joues pour ne pas rire et retourna à son livre, de la manière la plus ostensible qu’une fille de son âge pouvait le permettre. Feindre l’indifférence n’était pas facile mais Natacha s’y tenait, à ce rôle, elle avait trouvé un jeu bien plus passionnant qu’une attente interminable pour un vol encore plus long.

Visiblement très contrarié, le garçon riposta en balançant un nouveau coup sur sa chaise. Il s’apprêtait à le balancer sur les tibias de Natacha, elle en était sûre, si une femme ne s’était interposée pour saisir le fauteur de troubles, et lui coller une fessée.

— Ça suffit les bêtises ! Tu déranges tout le monde, tu devrais avoir honte !

Natacha éclata de rire devant la figure rougie, chiffonnée du garçon, honteux de se faire corriger devant un large public. Qui plus est devant une fille dont il cherchait à attirer l’attention.

Il darda sur elle un courroux furieux. En retour elle lui renvoya une horrible grimace, superbe reflet de la sienne. Il se détourna, boudeur, et regagna sa place en traînant les talons. Il se cala sur son siège, renfonça sa casquette sur les yeux et ne bougea plus.

Natacha surprit le sourire amusé du grand frère qui la gratifia d’un clin d’œil approbateur pour saluer sa victoire. Sur ses genoux, la petite fille la regardait avec de grands yeux admiratifs, qu’elle se dépêcha d’enfouir dans la poitrine de son frère sitôt que Natacha tourna vers leur côté.

Elle se rengorgea, pas mécontente de son petit effet. L’attente s’était terminée plus tôt que prévue grâce à ce plaisant intermède. Elle l’avait vite oublié une fois introduite à la branche écossaise de sa famille, avec une bourde tonitruante effaçant son moment de gloire. Une bourde qui ne cessait de la poursuivre même neuf ans après.

[1] « Voilà ce qu’est l’enfer : vivre dans une réalité à laquelle tu ne peux échapper, même si tu meurs »

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