Chapitre 4.1

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— Elle n’est pas vraiment d’humeur.

— Parce que tu lui as dit mon prénom.

— Euh non. Je ne le connais pas, votre prénom.

— C’est juste, reconnut le jeune homme.

— Je lui ai juste dit que vous étiez l’un de ses potes à venir jouer au cricket une fois. C’est après qu’elle a dit qu’elle voulait pas vous voir.

— Commence par me tutoyer, tu veux. Bon, au moins elle ne sait pas que c’est moi, parce que là elle serait d’une humeur massacrante.

— Vous… tu es le gars qui est monté sur le toit, pas vrai ?

— Tu ne lui as pas donné cette précision, quand-même ?

— Si. Fallait pas ?

Le garçon soupira et Nicolas vit bien à son air embêté qu’il avait fait une bourde.

— Laisse tomber, c’est pas grave. Au moins je sais à quoi m’attendre.

— À ta place, je n’essaierais pas. Elle s’entraîne au tir à l’arc dans le jardin, mais elle a l’air vénère.

— Je risque quoi, à part de me prendre une flèche ?

— Euh… te prendre une flèche, pour commencer.

— Bah, s’il y a que ça, ça va.

Ce type était totalement cinglé. En toute franchise, Nicolas hésitait à le laisser rentrer. Mais s’il pouvait amener Natacha à lâcher la bride, pour eux, c’était tout bénef.

— Elle n’est pas… elle a changé depuis la dernière fois que vous êtes venus, lâcha-t-il prudemment en tentant une percée. Elle est moins… elle a l’air malheureuse.

Le gars le jaugea, indécis dans le choix de ses mots.

— C’est… c’est à cause de ses mauvaises fréquentations – et j’en fais partie. Ou tu peux mettre ça sur le compte de l’adolescence, enchaîna-t-il.

Nicolas le toisa avec incrédulité.

— Elle va avoir 18 ans.

— Oui, voilà, c’est ce que j’ai dit.

Nicolas abandonna la joute, ne se sentant pas de taille.

— Vas-y, mais ne lui dit pas que je t’ai autorisé à entrer, bougonna-t-il.

— T’inquiète, je dirai que j’ai forcé le passage. Elle n’aura aucun mal à me croire si tu restes sur ma version.

— Tu en serais capable ? De forcer le passage ?

— Pourquoi ? Tu veux me voir essayer ?

— Non merci, ça ira comme ça. Dans le jardin, donc. Faut traverser le couloir.

— Je connais le chemin.

Il marqua un temps devant l’apparition d’Élodie et de Maxime, accoudés à l’escalier pour mieux le regarder.

— Toi et tes frangins, restez à couvert.

Nicolas eut l’intime conviction que ce n’était pas un conseil en l’air.

— Et pourquoi ? demanda Elodie avec effronterie.

— C’est vrai, ça, pourquoi ?

Silence mesuré.

— Il va pleuvoir des flèches.

Chlac ! Poc !

Chlac ! Poc !

L’intervalle plus ou moins régulier des flèches battant l’air pour venir se ficher dans la cible ne l’impressionnait pas. L’impact implacable qui dénotait une rage mal étouffée ne l’arrêtait pas non plus.

Il continuait d’avancer, du fond du jardin elle le sentait arriver, toupet en tête, progresser vers son territoire en conquérant. N’y tenant plus, elle pivota, sa nouvelle cible mouvante en ligne de mire. Bastien ne cilla pas. Sans la lâcher du regard, il fit un nouveau pas en avant. Chlac ! Poc. La flèche alla s’écraser aux pieds de Bastien, qui n’eut pas un tressaillement. Mais elle arracha un sifflement missile à Natacha.

— Fais un pas de plus et je te pulvérise. Toi et tous les fantômes que tu trimballes par la même occasion.

Il ne répliqua rien. Il se contenta d’enjamber la clôture, sans s’encombrer de passer par le portillon. Il empiétait carrément sur son espace vital. Du Bastien tout craché. Cette année ne lui avait foutu aucun plomb dans le crâne. Une flèche allait y remédier. Elle remonta le curseur plus haut, sans trembler.

— Tu sais que je ne plaisante pas. Continue d’avancer et celle-ci est pour toi.

Bastien ne fit pas mine d’avancer davantage. Il leva lentement les mains en signe de reddition ou d’apaisement.

— C’est sympa comme arc. C’est un arc à poulies ? Un peu comme un système de canne à pêche ? Tu fais de la compète ?

— Ferme-la.

Il s’attarda sur ses cheveux voletant au vent, formant sa drôle d’auréole autour de sa tête et giflant ses joues. Puis sur son visage.

— Toi aussi, tu as changé, souffla-t-il. Tes yeux… il ne reste rien du petit oiseau apeuré là-dedans. Il a été bouffé par la bête féroce qui vit dans cette caverne. C’est… c’est nous qui t’avons fait ça ?

Un chevrotement animait la dernière partie de la phrase, entre affirmation et supplique, comme s’il espérait qu’elle allait le contredire. Mais pas du tout, si j’ai ce regard méconnaissable et haineux en permanence, c’est la faute à mon psy !

Bastien se ressaisit bien vite.

— Ce qui s’est passé entre toi et mon… et Alec (ce mot sonnait dans sa bouche comme un caillou qui ne passait pas dans le gosier) ne nous concerne pas, Nat. Je ne suis pas venu pour parler de cela.

Il se tut, la voix lasse.

— Ça me fatigue, de parler de cela.

— J’en ai strictement rien à cirer d’Alec, je le connais pas. Mais je te jure que si tu tentes un truc, je relâche la pression et ce n’est pas dans la cuisse que tu vas la recevoir.

— Oh, on sait tous les deux que tu en es capable. Et t’aurais pas tout à fait tort. Après tout, c’est pas comme si je t’avais obligé à te mêler de toute cette histoire, hein.

— Ça n’a rien à voir avec toi. Arrête de te prendre pour le centre du monde.

— Je t’ai menacée. Je t’ai brutalisée pour que tu nous y emmènes.

— Oui et moi je vous menais en bateau depuis le début. Comme tous les autres. Que des psychopathes et des menteurs.

— Oui, c’est vrai. T’étais une menteuse. Mais toi tu le faisais pour nous protéger.

— Et ce que faisait Alec, à ton avis, c’était quoi ?

— Je croyais que tu ne le connaissais pas, appuya Bastien, l’air de rien.

Les traits de Natacha se durcirent davantage mais la pression sur son arc se relâcha.

— Ils vont finir par s’inquiéter, remarqua Bastien en faisant un signe par-dessus son épaule.

Elle suivit son geste jusqu’à la fenêtre du salon. Trois têtes plongèrent, constatant qu’ils étaient le centre d’attention.

— C’est assez dangereux comme accueil. Ce n’est pas comme cela qu’on reçoit des invités.

Un flottement.

— Encore moins sa famille, marmonna Bastien à mi-voix.

Le regard de Natacha lança sa flèche la plus mortelle.

— Ok, ok, je ne me lancerai pas sur ce sujet non plus. Ça ne me plait pas plus qu’à toi, de toute manière, nos ancêtres communs.

— Tu veux quoi ?

Elle enleva l’arc pour passer la sangle à son épaule et fronça les sourcils en le voyant se détendre. C’est pas possible, il se croyait chez lui ?

— Ce n’est pas une invitation à m’approcher davantage !

— Loin de moi l’idée, ironisa Bastien. Je sais combien tu tiens à garder une distance respectable et regarde-moi, je la respecte.

— Ah oui ?

— Je sais pourquoi tu ne veux pas nous voir approcher. Tu as peur d’aggraver les choses. Au fond, je suis persuadé que tu te sens coupable toi aussi. D’avoir participé à cette grande machinerie. C’est pour cette raison que tu es en colère. Je me trompe ?

Un grondement sourd s’échappa de sa gorge et elle posa la main sur son arc, suspendu à son côté.

— Tu veux parier ?

— Ce n’est pas toi qui as tué Florian.

— Hein ?

— Ce n’est pas ta ridicule petite bassine d’eau qui l’a tué. Je le sais, parce que celle qui l’a achevé, qui a achevé Florian me l’a dit en personne. Enfin… façon de parler. Et ce n’est pas toi.

Nat percuta de plein fouet l’assertion et en perdit sa hargne.

— Tu mens.

— C’est fou le nombre de gens qui m’accusent de mentir. Personne ne m’avait vraiment cru pour cette nuit-là non plus. Mais ce n’est pas plus moi qui ai tué mon frère. Ç’aurait été plus facile de m’en convaincre, remarque, parce que ça voudrait dire que tout ça – il eut un geste large de folie qui les englobait tous deux dans une bulle n’existerait pas. Même si chez nous, ça reste de famille de s’entretuer et de revenir hanter les vivants ensuite. Pour preuve, Alec et Florian y parviennent très bien.

— Tu ne fais pas partie de la famille, fit remarquer Natacha en plissant les yeux.

— Excuse-moi, mais le contraire reste à prouver.

Elle croisa les bras, autant pour se protéger du froid que des bouleversements qu’apportaient Bastien en elle.

— Ton frère, je ne le connaissais pas tellement…

— Je sais, ouais.

— Mais je sais maintenant pourquoi il tenait à rester humain le plus longtemps possible. Et ses actes l’étaient encore, parfois. Souvent.

Elle aurait pu ajouter que c’était lui qui l’avait envoyée au secours de Cécile dans la rue, jugeant inutilement cruelle la plaisanterie de ses compagnons à l’humour sardonique d’éterniser le face-à-face plombant avec elle-même. Ou encore lui décrire la manière dont il avait sauvé sa sœur Élodie il y avait deux ans de cela, même si cette dernière ne le saura jamais, la famille étant quitte cet été-ci avec une perte de connaissance passagère et un « électrocardiogramme légèrement perturbé » qui n’avait rien laissé paraître du pire. Mais à elle ils l’avaient montré, le pire, et de façon très nette. En échange d’une vie, elle y avait misé la sienne, contractant une dette avec Christian, forcé tout aussi bien qu’elle dans cette partie de dupes. Chacun y jouait le jeu d’un autre, même entre Fouchtras.

Mais Natacha ne broda pas. Elle ne voulait pas que Bastien se mette à jouer le sien.

Bastien n’ajouta rien à son silence. Il attendait.

— C’était lui le porte-parole, probablement parce qu’il était plus humain que les autres. Il s’accrochait. J’imagine justement que ça l’a changé plus rapidement.

— Oui. Il n’en a plus pour longtemps.

Nat essuya un reniflement sincère.

— Je suis vraiment désolée. Il était… vraiment… désolée. Tu l’as revu ?

Bastien profila un sourire creux sur son visage éclairé en demi-teinte.

— Non, pas moi. Pour être honnête, ça aurait été bizarre. Et puis il y a encore trop de trucs que j’ai du mal à accepter.

— Tu m’étonnes.

— Ils t’ont eue comment ?

Elle tiqua. Bien sûr, c’était une question tout à fait sensée. Mais elle n’était pas prête à aborder ce sujet, là, à chaud.

— J’ai… une branche de ma famille est écossaise, des lointains cousins éloignés du côté de mon père. Il avait passé tous ses étés avec eux quand il était jeune, il a voulu nous les faire rencontrer il y a quelques années. L’ennui, c’est que l’Écosse est le territoire préféré des fantômes, pour tout un tas de raisons assez compliquées. Surtout parce qu’ils y passent inaperçus. J’avais huit ans quand j’y suis allée pour la première fois avec mes parents et deux de mes frangins, à l’occasion d’un enterrement. Lorsque j’ai voulu me présenter à mon cousin, qui avait notre âge actuel, je me suis gourée et je me suis adressée à la mauvaise personne. Et évidemment c’était Antoine, C’est un… c’est un des leurs. Le plus sadique de tous, sans doute. Il s’était mêlé à la fête pour mieux évaluer qui de nous pouvait plus tard… plus tard….

Sa gorge se nouait, c’était compliqué de mettre un mot sur l’horreur de l’hypothétique. Bastien racla la sienne et se détourna pour observer la maison décrépie en son milieu. On ne parlait pas de la sensation d’étouffement, les mains autour du cou. Ni des victimes passées à la casse encore aujourd’hui pour étoffer l’avidité de miroirs. En vue de nombreux au-cas-où.

— Et ils ont dû me trouver hilarante, comme un bon petit chimpanzé. Ils m’ont eue dans leur collimateur. Et il y a deux ans, quand je suis revenue… en été… il y a deux ans… relança-t-elle pour se remotiver.

Rien ne sortait. Elle ne pouvait raconter le chantage, la promesse que sa famille serait épargnée si elle agissait comme un vulgaire appât, de son plein gré. Les mensonges masqués sous des demis-vérités, des guerres de clans absurdes de miroirs, alors qu’ils formataient une coalition.

— Si tu ne peux pas le raconter, ne le fais pas. Surtout si ça a un rapport avec Alec.

Elle hoche la tête.

— C’est juste compliqué avec Christian. Ou Alec. J’en sais rien.

— C’est comme cela que ça marche avec eux. Toi, t’as rencontré Antoine avant de croiser ton Christian. Moi, j’ai rencontré Fanny.

— Quoi ?

De nouveau elle s’affolait.

— Elle n’en a pas l’air mais elle est tout aussi dangereuse. Florian se méfiait d’elle.

— Je suis au courant, ouais. Elle a un côté fêlé et elle est assez perverse dans son genre.

Bastien baissa les yeux sur l’herbe.

— Il s’est passé quoi entre Florian et toi ?

— C’est…

— Compliqué, conclut Bastien en croisant son regard.

Ils échangent un mince sourire fatigué.

— Florian est exactement comme Alec, il est nul pour protéger les gens qu’il aime, lâcha Bastien du bout des lèvres.

— C’est clair.

Elle se mordit les siennes. Mais Bastien ne sembla pas le remarquer, confronté au nœud du problème.

— Et moi aussi, je suis nul pour ce genre de trucs. C’est pour cette raison que je suis venu t’emmerder avec mes problèmes. J’ai besoin de toi.

Elle le dévisagea au détour d’une mèche rebelle, perplexe.

— Je vais entamer ce que j’appelle ma tournée des excuses. Enfin, j’ai aussi besoin d’un prétexte pour revenir à la villa sans me faire tabasser par tous ses habitants, mais c’est pas l’idée première. Je crois que c’est toi la plus apte à m’accompagner. Pour m’empêcher de faire des conneries sur mes conneries et…

— Tu as failli m’égorger, lui rappela Natacha.

— Oui mais tu ne t’es pas laissé faire.

— Parce qu’à côté d’eux, ton échelle de dangerosité est vraiment minime.

— Justement, tu ne te laisses pas déstabiliser facilement. Et tu sais comment ils fonctionnent.

— Non. Pas ce qui est dans ta tête.

Il rit.

Mais, si, ce garçon a vraiment eu un grain dans la caboche cette année.

Il n’a plus grande influence sur moi maintenant. Je n’en dirais pas autant pour les autres, mais en ce qui me concerne, je l’ai sous contrôle.

— Et toi, qui te contrôle si tu dois dérailler ?

— Toi.

Elle recula, mouchée par la repartie. Mais lâche l’affaire !

— Je ne veux plus rien à faire avec vous. Cherche quelqu’un d’autre.

— J’avais pensé à Garance, justement. Mais je me suis dit que si quelqu’un partageait mon ressenti et comprenait ma démarche, c’était toi.

Gné ?

Elle le regarde s’approcher encore. Éberluée. Et terrifiée. Il a l’air si sûr d’elle que c’en est flippant. Mais recule !

— Je te donne une occasion de te racheter si tu te sens coupable. Et c’est ton cas, tu ne me feras pas croire le contraire. Et après on pourra dire qu’on aura épongé nos dettes et on sera quittes.

Elle ne dit rien.

— Et de couper tout lien avec Christian. On n’en parlerait plus jamais. Ni d’Alec. Et quand j’en aurais terminé…

Il se tut. Un spasme contracta ses muscles. Douloureux ou terrifié, elle ne saurait dire. Elle ignorait ce qu’il entendait par en avoir terminé, mais ça ne présageait rien de bon pour lui.

— Je ferai en sorte que tu ne sois plus mêlée de près ou de loin à cette histoire, reprit-il, très grave. Parce que tu n’as pas à y être mêlée pour commencer.

— C’est ça, bien sûr ! Et comment tu ferais, au juste ?

— J’ai passé un marché avec Fanny.

Et elle vit avec horreur qu’il était sérieux.

— Tu peux pas faire ça ! T’as perdu les pédales !

— Calmos, et écoute-moi d’abord. C’est important.

*

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