Chapitre 4.2

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— Merde, merde, merde… merde, putain de merde !

Sur son avancée, Cate débitait sa tirade à la française dans le plus grand naturel en cognant dans les placards pour marquer sa frustration. Kiernan la suivait de près, même si chaque martèlement lui arrachait une mimique exténuée. Une ride supplémentaire et il allait imploser en tas de gelée. Il choisit de se désolidariser de la tornade qui lui servait d’amie pour aller se servir dans le frigo.

— Fais comme chez toi, te gêne pas !

Mathieu était une pelote de nerfs à peine plus tolérable. Kiernan n’en tint pas compte et décapsula sa canette de limonade sans même le regarder.

— Putain, j’y crois pas ! Je me suis battue des années pour décider de ma vie par moi-même, pour finir en pion d’une rébellion ? Non mais j’hallucine, tempêta Cate, amochant un peu plus la commode. Malédiction à la con !

— Arrête avec ta violence, là ! Et je t’interdis de te révolter sur cette histoire de pions quand tu prétends ne pas parler un mot de français, alors que t’habites ici ! Tu te mets à notre place, la galère que c’était de communiquer avec vous ?

— C’était juste fun, relax, lâcha Caitlin. Dans un relax trahissant ses origines mouvementées, le « re » plus râpeux, le « lax » nonchalamment étiré tel un soupir guttural.

Un mélange insaisissable et accidenté qui tressautait des inflexions rurales excitées anglo-saxonnes au français posé des plus prosaïques, en sautant par-dessus la lassitude d’une parenthèse américaine.

— Au bac, tu as eu une bonne note en anglais grâce à nous, relativisa Kiernan entre deux gorgées.

Le tout dans un accent totalement absent qui frisait la frustration de Mathieu.

— Pourritures, décida Léane à la place de Mathieu.

Léane qui était parfaitement au courant depuis plus de deux mois.

— Je suis capable d’avoir ma propre opinion, t’en mêle pas. Et toi, arrête de bouffer ! Tu ne sais faire que ça ?

— J’ai faim, se justifie Thomas en éventrant un paquet de chips. Je suis en pleine croissance, t’as pas vu ?

Le gamin avait en effet poussé depuis la dernière, mais Mathieu ne lui ferait pas ce plaisir. Il haïssait toutes les personnes présentes dans cette pièce et Thomas tenait le haut du panier. Il lui saisit le bras pour le forcer à se concentrer et l’attira vers lui.

— Qui est Elsie ?

Thomas tressaille mais ne se dérobe pas pour autant.

— C’est pas tes oignons.

Il se fout de qui, là ?

— Tu déconnes ? Comment tu peux te goinfrer alors que Cécile souffre par ta faute ?

— Elle ne souffre pas, se défendit Thomas.

Dans sa bouche, le goût tournait à l’aigre, à l’écœurement cartonné.

— Elle ne souffre pas, se reprit-il, elle a juste choisi de se concentrer sur ses cours.

— C’est ça, gronde Mathieu. Et on se maintient à ce qu’elle dit, bien sûr. Arthur avait fourni exactement les mêmes raisons de son enfermement pendant des semaines et résultat, Clément l’avait ramassé à la petite cuillère ! Vous n’avez aucune idée des conséquences d’une confrontation à son propre écho !

— Et toi non plus !

— J’en sais assez pour savoir que c’est capable de nous détruire ! Vous avez laissé Cécile seule avec ce truc !

— On a de plus gros problèmes pour le moment, trancha Stephen en s’introduisant à son tour dans la cuisine comme un passe-droit. S’ils nous ont fait marcher avec cette idée, c’est dans un but précis.

Mathieu poussa un grognement énervé.

— C’est pas possible d’être aussi aveugles et égocentriques ! Vous arrivez à dormir la nuit ? Et leur seul but est de nous détruire, c’est pas difficile à comprendre !

— Ce plan, c’était le seul qu’on avait. Il a même fonctionné sur certains niveaux.

Léane prit sur elle-même pour ne pas trembler quand le regard dur de Mathieu se focalisa sur elle. La menace qu’il promenait était palpable et sa petite Voix lancinante lui soufflait qu’elle pouvait en pâtir si elle n’y prenait pas garde. Allié ou non.

Ce n’est pas un allié, mais un ami, abrutie ! Reprends-toi maintenant, te laisse pas aller à la panique.

— On a réussi à sauver une des précédentes incarnations de Thomas de l’Autre-Côté, enchaîna-t-elle très vite pour ne pas perdre le fil. Et pour Cécile, oui, on a commis une erreur, mais si on reste prudent, on peut remonter…

— Hé ho, tu comprends ce que je dis ?! beugle Mathieu. C’est une de leurs combines et cette… Elsie savait très bien ce qu’elle faisait quand elle l’a soufflée à Thomas ! Ils vous font faire leur job à leur place, alors arrêtez de vous voiler la face ! Vous comptez continuer ?

L’indignation ahurie de Mathieu ne se contentait plus des mots et tranchait l’air comme une lame coupante. Mathieu ne le percevait peut-être pas, mais elle, elle entendait la vaisselle tinter dans les placards, par-à-coups. Vite, une repartie de sagesse ! Ce serait pas mal d’en avoir une, du genre maintenant !

Mais Léane ne pouvait répondre par la négative. Elle avait été la plus enthousiaste quant à l’aboutissement de ce plan, ne serait-ce que pour s’occuper l’esprit. Elle ne pouvait se résoudre à avouer que l’image de Cécile prisonnière de sa propre image en mise en abîme abyssale douchait en elle toute envie de nouvelle tentative. Mais elle ne pouvait pas lâcher le seul espoir qui lui restait pour sauver la mise.

— Oui. On n’a pas d’autre alternative. On ne peut pas abandonner. Et d’après ce que tu dis, c’est le plan d’une rébellion contre les Fouchtras, alors…

— C’est toujours une des leurs ! Elle fonctionne comme eux ! Ils se foutent de nous ! Mais Cécile n’est ni un problème, ni un dommage collatéral, c’est un être humain ! Eux ne savent même plus ce que cela veut dire, et je refuse de suivre la même direction ! Et Thomas choisit de leur faire confiance alors qu’ils sont en train de nous laminer ?

— Elsie n’est pas du tout comme eux ! contesta Thomas tonitruant entre deux bouchées, prêt à se faire l’avocat du diable.

Elsie ne laissait jamais aucun détail au hasard. Elle lui avait fourni une explication rationnelle au dérapage de Cécile, qu’il ne pouvait dévoiler de peur de contrecarrer la bonne marche de ses actions en coulisses. Thomas savait de source sûre qu’elle ne laisserait jamais rien arriver de fatal à Cécile et il brûlait d’envie de le faire savoir.

— Tais-toi, marmonna Kiernan en lui collant un coup de coude dans les côtes. Ce n’est pas le moment.

— Que veux-tu qu’on fasse autrement ? On ne peut pas rivaliser contre les Fouchtras avec nos propres armes. Il n’y a que de l’Autre-Côté qu’on peut changer la situation de la Boucle, opposa Stephen à Mathieu, refusant de se faire écraser.

— Vous croyez pouvoir manipuler l’Autre-Côté sans conséquences ? Vous avez vu ce qu’ont déjà provoqué nos incursions là-bas. Vous avez vu l’impact sur Arthur et Cécile, et ça n’a absolument rien changé à la situation ! Alors oui, bravo, vous avez réussi par y parvenir, mais je ne vais pas vous applaudir, si c’est ce que tu attends de moi. L’incarnation de Thomas que vous avez sauvée n’est pas une autre version de lui-même, c’est un être humain, lui aussi ! Avec une nouvelle continuité du passé, alors qu’il était censé mourir ! Ça n’a peut-être rien changé à notre chronologie pour le moment, mais ça risque de provoquer des catastrophes en chaine et faire disparaître des gens de leur propre existence ! En impactant notre présent ! Ce plan va nous exploser à la figure, c’est tout. Si ce n’est pas déjà le cas.

Mathieu posa sa voix, exténué. Il avait dans la tête un pénible soubresaut qui agitait ses membres et il était difficile de le réprimer. Kiernan le fixait intensément, comme s’il savait pertinemment le combat qu’il s’efforçait de mener sur deux fronts.

— Si vous pensez qu’on peut jouer à armes égales de l’Autre-Côté, c’est que vous êtes encore plus cons que je ne le pensais. Et même les Rebelles ne sont rien de plus que des débris d’êtres qui perdent leur humanité en se retrouvant coincés dans l’Envers.

Mathieu touchait du bout des doigts la raison du stratagème sans même le pressentir et c’en était rageant. Aujourd’hui, pour Elsie, Thomas ne ressentait rien que de la pitié teintée de résignation. Et c’était aussi ainsi qu’il la suivait.

Trop sensible, le gamin.

« Ah oui, hé beh désolé de ressentir encore quelque chose ! Désolé d’être encore humain, moi !"

— Ouah, Alec et Florian ont dû te traumatiser plus que prévu. Mais Léane a raison sur un point, tu sais. On ne peut gagner qu’en jouant leurs atouts. Si on s’empare de ceux qu’ils cachent dans leurs manches.

Cate débraya en Caitlin dès qu’elle vit Bastien. Elle arrêta de farfouiller sans raison et s’immobilisa sur une torsion peu flatteuse, résolue à ne pas le mater.

C’est simple, tout le monde s’empressa de regarder ailleurs. La présence de Bastien dans cette cuisine était incongrue mais respirait aussi le malaise à plein nez. Avec Claire aussi, dans les débuts, mais ils s’y étaient vite habitués. Ils n’avaient plus le temps de le faire avec Bastien. Pas plus que de prendre des pincettes. Façon, Mathieu, lui, ne s’y arrêta pas. Mais le tintement sonore des assiettes dans le vaisselier, si.

— T’es sérieux ? Je croyais que tu avais des détails à régler, le sermonna-t-il. Niveau crédibilité, je passe pour qui ?

— C’était plus rapide que prévu.

Bastien désigna Natacha qui se tenait en retrait, l’air de s’interroger sur la légitimité de sa présence en ces lieux. Faut dire qu’une cuisine à demi-souterraine n’était pas l’endroit le plus approprié pour des retrouvailles.

— Natacha. Tu te souviens de Caitlin, Stephen et Kiernan. Le golden trio, Nat. – Elle l’abattit d’un regard froid qui glissa sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard . Nat ici présente a une branche écossaise dans sa famille, ce qui est une chouette coïncidence. Si on peut parler d’une… sa voix se voila … coïncidence.

Les coïncidences, ça n’existe pas ! gueulait le silence malaisant qui s’abattit sur eux.

— Salut, se décida finalement Natacha d’une octave plus aiguë que la normale.

Cate reprit la main dans un allegro entrecoupé d’un vibrato staccato.

— C’est pas vrai de putain de…

— Shut the fuck up! lui siffla Kiernan pour faire bonne mesure.

— Comment tu vas ? s’enquit plus poliment Mathieu.

— Et toi ? renvoya Natacha sans se départir de son air certain de ne pas être à sa place. Elle promenait son égarement sur les autres comme un chien en laisse.

— Mieux depuis qu’on ne me ment plus.

— Oh. Elle rougit. Désolée.

— Je ne parlais pas de toi, maugréa-t-il en dardant un œil noir sur Léane, qui en relançait un vide sur Natacha, pas plus enjaillée par son arrivée que par celle de Bastien.

Thomas en revanche lui adressa un salut vif, tout en plongeant l’autre, circonspecte, dans son paquet déjà bien entamé. La mâchoire vrombissante, il observait la scène comme un feuilleton de plus en plus douteux niveau intrigue. C’est là que sortait le croustillant en général.

Cate décréta qu’elle en avait eu assez pour la journée et ne manqua pas de le faire savoir à grands renforts de jurons harmonieux qui ne s’empesaient pas de la barrière linguistique. Elle décampa sur le même rythme chaloupé sans même daigner accueillir Bastien d’une formule convenue. Kiernan notifia qu’il avait noté sa présence par un vague hochement de tête embarrassé avant d’emboîter le pas de sa camarade. Bien trop sagement pour ne pas être suspect, songea Thomas. Du reste, Kiernan et Stephen étaient restés à l’écart, même en cette situation de crise, laissant Caitlin s’exprimer pour eux (bien qu’il fût évident qu’ils ne partageaient pas vraiment ses propos). Leur attitude blasée mais soumise ne manquait pas d’intriguer Thomas pour qui le diable était dans les détails. Il se demandait ce qui pouvait bien les motiver à agir de la sorte.

Force aussi était de constater que ce trio était bien plus intègre et intégré en présence de Ninon qu’avec Bastien, qu’ils rejetaient par tous les procédés imaginables. Ce qui ne manquait pas d’ironie, avec une touche de vengeance personnelle. Personne ne semblait réellement enclin à intégrer Bastien, perdu entre deux mondes.

Bastien laissa passer l’escarmouche et ne dit rien, très magnanime. Stephen se racla la gorge, largement gêné pour trois.

— Elle va réfléchir. C’est sa manière d’agir. Elle s’énerve et après elle réfléchit. Il ne faut pas le prendre pour vous.

Un léger accent chantant soulignait quelques-unes de ses voyelles par-delà un timbre nerveux.

— Oh, elle a un caractère de merde, quoi. On connaît, dit Léane.

— Tu parles que oui, biaisa Thomas.

Qui se prit une rouste sur le haut du crâne.

— Donc vous vivez ici. Depuis toujours ? Vous avez fait votre scolarité au collège Voltaire ? En section internationale ? Y a un lycée avec une section européenne pour la suite dans le secteur, ou vous avez juste suivi un parcours plus basique ?

Stephen ne s’attendait pas à un interrogatoire de la part de Bastien qui avait visiblement poussé ses recherches, animé par un vif intérêt pour la question.

— Euh… oui, le lycée Voltaire, le même établissement, répondit Stephen, quelque peu déstabilisé.

— Ah. Oui, ça se tient, avoua Bastien.

En fait, non. Bastien n’avait pas plus creusé la question que ça. Ou alors il était devenu complètement con dans l’intervalle.

Silence gênant.

— C’est au collège qu’on s’est rencontrés, ajouta Stephen, saluant l’effort. Mes parents étaient des expats, mais issus de l’immigration française après … – un temps. Douloureux. – après cette période, quoi. Ils tenaient à ce que je garde le contact avec l’anglais. Leurs parents sont à peu près dans la même situation. Cate est juste née au New Jersey et a passé une partie de son enfance là-bas.

— Ce qui explique pas mal de trucs.

— Léane. Chomp. Crunch, assène Thomas.

— Mais c’est en terminale que ça m’est tombé dessus, perso.

— Ouep. Ils ne les prennent jamais trop jeunes.

Chomp. Scritch. Froissement du paquet qui a livré sa dernière chips.

— …, ne commenta pas Stephen.

Comme non concerné. Ou dubitatif sur la question.

— Va dire ça à Cate, grinça-t-il finalement.

Va dire ça à Rémi et Clem également, tiens...

Natacha se tourna vers Thomas, essayant de rester neutre.

— Et toi, alors ?

— Moi ? Je suis aussi une des "exceptions" qui confirment la règle. Je ne suis que le résultat d’une de leurs premières expériences, ma petite dame.

— Et c’est Elsie qui te l’as dit, je parie ? intervient Mathieu, acide.

Et du coup, Thomas se la ferma, ayant reçu le message.

— Tout converge ici. Il y a une attraction qui nous réunit tous comme de par hasard. Comme un échiquier géant magnétique, murmura Bastien, un rien fasciné.

Thomas gémit. Encore cette fichue métaphore de pions ! Alors qu’ils n’avaient rien compris au plan d’ensemble.

Tu étais exactement pareil il n’y a pas si longtemps. C’est exactement ce genre de plan que tu voulais fuir alors arrête de te la péter.

— Et c’est en lien avec cette maison, on sait, balaya Stephen qui ne voulait pas s’étendre sur le sujet.

Il regarda Natacha. Enfin, il s’obligea à considérer Natacha, pour faire bonne figure.

— Enchanté moi aussi. Désolé pour leur attitude, euh… pas très… accueillante.

— C’est pas grave, je me doute que ce n’est pas facile.

— Ninon…

Bastien hésite, cherche à le retenir.

— Vous avez des contacts avec elle ?

— Plus qu’avec vous, oui.

— Dis-lui que... dis-lui que je suis désolé. Elle comprendra. Et elle sait où me joindre si elle le veut.

— C’est le début de ta tournée d’excuses, ça ? laissa échapper Natacha, sceptique, et Léane toussota pour cacher son regain d’hystérie.

Bastien, revenu pour une tournée d’excuses ? Oh mon Dieu, on y serait encore dans une semaine. Ce garçon était le reflet vivant de la culpabilité sur pattes. Presque aussi intense que Rémi.

Presque, répond sa Voix… mais pas tout à fait.

Tiens, quand on parle du loup…

— Bastien !

Mélissa vint se jeter à son cou sans préavis.

Clairement, si elle avait tenté avec Mathieu, ce dernier avait la conviction que, par réflexe, il lui aurait filé une claque. Simple technique de défense et d’évacuation du seum. Mélissa était la dernière à qui il aurait voulu filer une claque. Quoique.

Bastien ne se défendit pas, comme projeté déjà sur le fait qu’il allait passer entre les mains de tous, en plus d’un sale quart d’heure. Et puis, bien qu’empêtré dans les bras de Mélissa, laquelle relâchait toute la pression en sanglotant à demi dans le soulagement de le revoir, il avait une vue bien dégagée sur Rémi qui émergeait tout juste, comme s’il venait de traverser un fantôme. Vidé, raide, crispé sur ses poings comme s’il s’attendait à ce qu’ils le supportent de toute leur brutalité pour le maintenir debout. On courait au massacre.

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