Chapitre 4.3

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 La tension s’en trouva ramenée au cran supérieur. Stephen ne s’y trompa pas et en profita pour filer sans demander son reste. Thomas chiffonna son paquet sans plus savoir qu’en faire, très concentré sur son projet. Il ne voulait rien d’autre que de disparaître, mais se retenait malgré la Voix rugissante qui tonnait en lui, prêt à l’engloutir s’il s’y laissait aller. Il était d’autant plus risqué de s’en remettre au miroir dans un moment pareil, pas en présence des trois porteurs réunis, qui semblaient déformer la moindre étincelle de leurs pouvoirs pour les faire capoter. Il y avait qu’à voir l’effet dévastateur sur Rémi qui s’était fourré en plein-dedans, comme à chaque fois qu’il paniquait. Cette fois, le plongeon avait été violent et gouffre à souhait, et il avait été à deux doigts de se venger sur Kiernan. Mel n’en était parvenue à l’en tirer qu’au prix d’un risque imprudent pour le réveiller : se jeter, elle, dans la recréation afin d’insuffler à son chef de troupe le souvenir de la scène à compter de l’instant où il en perdait tout contrôle. Cette relecture reflétée en direct avait injecté assez de recul en Rémi pour lui permettre de se reprendre, mais le laissait encore sonné. Sans doute amplifiée par la prise de conscience qu’il devait son sauvetage au soutien indéfectible de sa cheffe en second. Or, Rémi se souvenait très bien de ce qui se terrait derrière cette gentillesse compatissante, lorsque Mélissa relâchait complètement la pression pour dérailler avec ses souvenirs. Et il n’était pas en état de s’y confronter.

Thomas non plus. Voilà pourquoi il évitait soigneusement d’affronter Mel dans l’œil empli de débordements, de peur d’y retrouver par elle ces sensations.

Jamais auparavant n’avait-il ressenti un tel déferlement de violence saccagée. Cet éclat tranchant sur le contraste du blanc aveuglant. Brut et assaillant de vivacité, à l’assaut de la pente brune bosselée dont il dégoulinait lentement par perles opaques carminées sur les sillons de la paume, en creusant recouvrant d’un trait gluant la ligne de cœur de tête, de destin. S’infiltrant dans les interstices du carrelage, tout comme l’odeur rance et métallique qui se répercutait sur la langue en secousses nauséeuses. La peau glacée qui suintait toute, un ploc ploc latent qui se mêle à sa respiration hachée erratique de Thomas-Mélissa pour tenter d’en animer une autre dénuée de vie.

Il en avait eu des cauchemars saisissants, Thomas. Il ne voulait pas les revivre. Revivre la rage frustrée de Mélissa qui les avait engloutis sans préavis pour leur infliger un tel châtiment saisissant de réalisme, à travers ses yeux-miroirs. Et il savait que cette avalanche de perceptions avait noyé Rémi lui aussi, tels des victimes violeurs des souvenirs de leur amie. Viol que Mélissa avait elle-même perpétré, bourreau et victime à la fois d’une violence à guichets fermés. Et ils se retrouvaient tous trois liés par un autre silence, car y mettre des mots semblait tout bonnement impossible.

Thomas n’était jamais revenu à la maison par la suite, effaré par une telle puissance du pouvoir de Mélissa qui atteignait des proportions ubuesques au point d’effacer le personnage. Effrayé de savoir que son propre pouvoir pouvait lui aussi atteindre un tel climax, compromettant sa sécurité et celle des autres. Il l’avait donc tu, refréné à rogner sa liberté pour en permettre davantage au monstre de sa tête. Mais jusqu’à présent, outre cette promenade en bilocation qui n’était même pas de sa faute, il avait tenu bon.

Au contraire de Rémi qui avait profité de son exil pour remettre en question ses capacités de chef auto-proclamé, car apparemment même pas foutu de déceler la souffrance massive de ses camardes. C’était dans ces eaux-là qu’il s’était laissé emporter à tout bout de champ, se déchargeant de toute responsabilité sur son monstre à lui dès qu’il tentait d’en prendre une. Tu parles d’un chef d’équipe.

Et il y avait donc l’ironie mordante de Mel qui le sauve au travers d’un souvenir alors qu’un autre l’en avait sabré, conjugué au retour de Bastien avec toutes ses implications dans le roman-fleuve de Rémi. Effet coup de massue qui allait l’assommer pour le reléguer sur le bas-côté. Heureusement qu’entretemps Lucas avait ramassé la batte pour prendre le relais. Parce que Rémi n’était pas loin de signer le KO par forfait.

Thomas capitula le premier et décida à son tour de prendre la tangente. Trop de pression pour le gamin sensible. Même pour un feuilleton.

Léane en eut la chique coupée. Revenue à la prudence mesurée, elle choisit de ne pas s’en mêler et s’engagea dans une frénésie de rangement qui ne lui ressemblait pas. Le silence s’installa au milieu du vrap des casseroles qu’on posait dans l’évier et posa ses meubles dans le coulis de l’eau chaude qui s’emplissait dans le bac. Natacha eut un regard d’envie pour la chose, comme si elle envisageait de rejoindre Léane pour se trouver une occupation significative plutôt que de se sentir en trop, mais n’en fit rien.

Mélissa se dégagea des bras de Bastien en marmottant une excuse inintelligible. Bastien lui accorda un large sourire et lui rendit une accolade sincère, ravi de la retrouver. Il posa un regard nettement plus nuancé sur le dos de Léane qui offrait sa chevelure frisottemment grisée à l’avenant, inoffensive et étrangement vulnérable dans cette posture. Si elle avait surpris son regard, elle aurait probablement sorti ses griffes, agrémentées d’une décharge assassine. Mais Léane s’était elle aussi retenue par excès de prudence, sacrifiant à un fort voltage (qu’il était difficile de contenir en elle sans aléas) non seulement ses cheveux, mais aussi son caractère volcanique, ce dernier trop exténué d’avoir compensé jusqu’à la dernière parcelle d’électricité. Il lui en restait juste assez pour en découdre avec la vaisselle, et encore, cette tâche même l’épuisait. Elle devinait précisément ce qui traversait Bastien et c’est pour lui donner cette unique chance de considérer ces changements qu’elle le laissait faire sans broncher, de dos de surcroît, pour lui donner le bénéfice du doute. Une façon de lui souhaiter un bon retour comme une occasion de lui demander pardon elle aussi. Qu’il en profite, il n’en aurait pas d’autre.

— Tu savais qu’ils étaient franco-britanniques. Qu’ils parlaient parfaitement français.

Mathieu éleva la voix, furieux de constater que le dépit s’y logeait, aisément détectable, conscient de montrer qu’il se sentait dupé sur toute la ligne. Mélissa détourna la tête pour ne pas voir s’inscrire cette peine sur son visage. « Coupable ! » affichait le sien. Bon là, elle méritait sa gifle. Il n’en voulait plus, ses excuses, il voulait des actions, de la franchise, pas toutes ces biaiseries !

— J’avais déjà des soupçons. Cate m’avait répondu en français quand je lui avais demandé un petit service l’année dernière, répondit distraitement Bastien, toujours occupé à détailler distraitement les circonvolutions des cheveux de Léane.

— Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ?

— On avait d’autres chats à fouetter. C’était la nuit de la mort de Florian.

Gros blanc.

Mathieu se rétracta aussitôt.

— Et notre golden trio à nous, il est où au fait ? s’enquit Bastien.

— Dans le jardin.

Léger froncement de sourcils dubitatif de la part de Bastien.

— Vous les avez laissés seuls ?

— Avec Clément.

— Oh. Brillante idée !

— Tout le monde ne peut pas avoir ton cerveau de génie !

— Non, moi je n’ai que les muscles.

Bastien parut s’apercevoir que Rémi n’avait pas relâché son attention hallucinée, l’air toujours déphasé.

— Ça m’avait manqué, tiens. Cette façon aussi nette de nous regarder ou de nous éviter. Tu lui as demandé pourquoi il nous avait tenu à l’écart ? passa-t-il à Mathieu sans grande transition.

Natacha sursauta et Léane arrêta de frotter. Dans l’attente, toute à la mousse qui enflait.

Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? se demandèrent Mélissa et Léane, sur la même longueur d’ondes. Mathieu reconnut tout de suite cette attitude : Bastien ne faisait rien d’autre que son Bastien, foncer dans le tas.

Rémi tressaillit, électrifié par un regain d’énergie.

— Moi j’ai ma petite idée sur la question, continua Bastien sur le même rythme en ignorant les signaux que lui adressaient les autres. Parce qu’il n’aime pas perdre et qu’il veut tout maîtriser, donc il écarte ceux qui pourraient l’en empêcher. Il a trop l’esprit de compétition pour déléguer.

— Non ça c’est moi ! rétorqua Léane pour le stopper dans son élan à tout prix.

— Laisse-moi finir. Et il est mauvais joueur. Pour preuve, il joue solo au basket.

Hein ?

Rémi revêtit l’air choqué du type qui comprend où l’autre veut en venir alors que les autres ne pigeaient rien.

— T’as toujours été aussi mauvais joueur ou c’est juste pour ce jeu ? reprit Bastien à son intention.

— Tu pleurnichais en permanence, que voulais-tu que je fasse ? répliqua Rémi avec verve sur un réflexe automatique.

— Je sais pas moi, me faire une passe peut-être ? J’étais ton coéquipier.

— T’étais incapable d’en rattraper une !

Léane en lâcha sa vaisselle dans l’évier, scotchée par la tournure de la conversation. Rémi s’enflammait, enfin tiré de sa torpeur, et Bastien semblait presque s’exciter sur cette joute verbale de celui qui cherche à enfoncer l’autre.

— Ah, c’est facile pour toi, tu avais déjà tes réflexes à l’époque ! Tu vois, c’est de la triche, et se la jouer solo au basket, c’est être mauvais joueur !

Il y eut un bref temps où Rémi parut remarquer qu’ils venaient d’aborder le passé. Chose que jamais ne faisait Rémi. Jamais. Et pourtant, jamais n’avait-t-il oublié le gamin à la casquette. Mélissa retint sa respiration, attentive à la moindre rechute. Rémi se renfrogna, piqué au vif de la plaie.

— N’empêche, si vous nous aviez dit votre nom d’entrée de jeu, on ne serait pas…

— Et merde, on n’est pas à un entretien d’embauche dans cette maison ! Pourquoi on déclinerait nos identités complètes ? s’énerva Bastien.

C’est tendu… malgré la colère dans l’air, Léane ne pouvait se retenir d’être captivée par le suspens qui flottait en particules autour d’eux comme autant de non-dits laissés sur le carreau. L’abcès était loin d’être crevé et mieux valait les laisser déverser leurs griefs réciproques ici et maintenant plutôt que de les laisse pourrir sur leur cœur. Mélissa devait avoir la même pensée en tête, car elle retint Natacha qui amorçait un geste de repli à l’adresse de Bastien.

— Et si tu avais su, t’aurais fait quoi ? Essayer de le dégager de la même manière que t’as tenté de faire avec Ilian ? relança Mathieu, qui n’avait manifestement pas analysé correctement le dialogue.

— Quoi ? Tu as fait ça ?

C’est Natacha qui paraissait scandalisée à présent. Bastien semblait décontenancé par l’idée, revenu à des sentiments plus calmes sous le choc, mais pas Natacha.

— Non mais t’es malade ! Faut te faire soigner, comment tu peux penser un seul instant à le virer ! Autant le tuer direct !

— Commence pas, toi ! Tu n’as aucune idée de ce que l’on vit, alors ne viens pas nous faire la morale alors qu’en plus tu copines avec eux !

— Oh oh... Tu ferais mieux de retirer ce que tu viens de dire. Conseil d’ami, t’en fais ce que tu veux, après, rajouta Bastien en se décalant stratégiquement pour éviter les nuages noirs qui s’amoncelaient au-dessus de Natacha.

Nat crispait ses doigts sur son jean, à s’en pincer les cuisses. Elle enflait et son visage se décomposait, rouge écrevisse.

— Elle aussi est en sursis et a souffert par leur faute, explicita Bastien.

Rémi ne lâchait pas le morceau pour autant, bel et bien réveillé.

— Il n’y a rien de comparable ! Elle, elle n’est pas sur le point d’imploser, ni sous la menace imminente d’une tentative de possession. Et à cause de ces trois bombes humaines que SES potes ont armées en infiltrant ce détonateur dans cette maison, on va tous finir par se massacrer ! Alors ouais, si pour éviter ça je dois endosser le rôle du salaud pour neutraliser le détonateur avant qu’il n’active la charge, tant pis. Tu vois, Natacha, ta sensibilité est le dernier de mes problèmes, je veux juste éviter que des abrutis incapables de réfléchir ne nous fassent tous sauter !

— Tu sais ce qu’ils te disent, les abrutis ? riposta Léane entre ses dents.

— T’es un crétin fini. T’en débarrasser ne réglera pas la question ! invectiva Natacha, hors d’elle-même. Et tu le sais très bien. Tu as juste la trouille à l’idée que tout dérape. Ce qui te fait paniquer, ce n’est pas Ilian, c’est la peur d’avoir encore échoué à les protéger. Je pense que tu te sens juste coupable d’avoir écarté les garçons de vos plans, et pour rien au final. Tu es convaincu que tout est de ta faute, juste parce que t’as trop vite cédé à la panique. Parce que tu as cru trop facilement Mathieu en danger, et à cause de toi, et que c’est comme ça qu’ils ont réussi à introduire Ilian ici. Mais c’est trop tard, et tu n’y es pour rien. Maintenant que vous savez pour la malédiction, l’attraction du médaillon est trop puissante. Ils se seraient retrouvés tôt ou tard.

— Quelle idée aussi de réunir à nouveau les trois morceaux ! maugréa Mathieu. Et c’est nous qu’il ose traiter d’abrutis !

Sa réplique sur le coup de l’émotion se noya presque dans la vague du moment. Natacha surplombait l’ensemble, rendue éblouissante par la prestation de son tempérament et de son analyse psychologique d’une rare finesse au milieu de ce foutoir total. Léane se départit d’un bref applaudissement aussi impressionné que spontané. Remi, de nouveau réduit à la stupeur, oscillait sur Nat entre courroux et stupéfaction foudroyée, preuve qu’elle avait pas mal cerné son personnage.

Mélissa et Bastien n’en perdaient pas une miette non plus, bouche bée.

— Et euh… qu’est-ce qu’elle fait là, déjà ? s’enquit Mélissa en aparté.

Non par méchanceté, mais plutôt par souci de compréhension.

— C’est mon garde-fou, ou plutôt mon garde du corps, se vante Bastien, pas peu fier. Elle est juste venue me donner un coup de main.

— Pourquoi tu l’entraînes dans cette histoire ? Elle a déjà assez bavé avec eux pour en rajouter.

— Pour l’en libérer justement.

Mel lui adressa de grands yeux soucieux, mais Bastien se tint coi.

Il te cache quelque chose. Fais-lui cracher le morceau !

Évidemment. Elle ne pouvait se la fermer deux minutes.

— Bastien, au sujet de ce que tu m’avais dit, tu sais notre conversation sur les personnages qui te collent, avant que tu…

— Avant que je choisisse de mettre les bouts. Oui, je m’en souviens.

Il porta vers elle un examen attentif qui vira au concerné au vu de ce qu’il lisait sur son visage.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— On peut en discuter ? Juste toi et moi ?

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