Chapitre 4.4
Comment parviendrait-elle à mettre des mots sur ses failles inabordables qui entaillaient un peu plus sa carapace jour après jour ? Comment lui montrer son incapacité à gérer le bien-être des autres, alors même qu’elle s’investissait autant à s’aliéner ? Comment lui faire comprendre qu’elle avait des problèmes, sans lui parler explicitement de ce problème ? Et par ailleurs, Bastien avait des problèmes bien plus graves en magasin, elle en était consciente. Mais s’il y’en avait un qui pouvait deviner en filigrane ce qu’elle ne pouvait dire sans taire indéfiniment, c’était bien Bastien. Et Claire, surtout. Il y a des rôles derrière le trauma qui collent à la peau. Mais Mel ne pouvait se tourner vers Claire, qu’elle considérait plus comme une petite sœur à préserver du mal. À l’image d’Alexis. Là encore, question de répartition des rôles, ancrée en elle en taillades. La petite maman que seule Bastien avait été en mesure de démasquer.
Bastien hocha la tête, sur le qui-vive.
— Tout de suite, si tu veux.
Elle en aurait pleuré de soulagement.
Et c’est précisément pile à cet instant que Clément dévala les escaliers pour venir s’écraser en virage dérapé mal contrôlé contre le chambranle de la porte.
— Bordel ! sursauta Léane d’un cri du cœur.
— Il faut venir m’aider ! Tout de suite !
Un rapide scan de la pièce lui permit de visualiser la présence de Bastien assez rapidement et, de suite, son aura de panique totale shootée en prit un coup sur la caboche. On aurait dit que Bastien venait de lui pomper toute son énergie adrénalinée pour s’en gaver à bloc, avec les résultats désastreux qu’on connaît. Bastien se redressa, droit comme un soldat, prêt à donner du poing ou de l’excuse selon le revirement. À l’inverse, Clément se ratatinait comme de la gelée en boîte ; rentrait sa tête dans les épaules ; qui elles-mêmes se repliaient le long des bras ballants ; qui tombaient en raccourcis sur ses genoux cagneux. Tombé bien bas, il frôla les poings crispés de Natacha sur son jean, et ce fut l’hécatombe : il n’en finissait pas de s’engloutir au sol. Mathieu, qui malgré tout ne manquait pas de jugeote (un littéraire ça en a quand même dans le citron, un peu) discernait sans mal ce qui se rejouait dans le ciboulot de Clem. La dernière fois qu’il s’était réellement intéressé à Natacha, c’était pour l’intimider de toutes les armes et menaces possibles. La dernière fois qu’ils avaient formé un trio les marquait encore au fer rouge et tournoyait en boucle dans l’esprit déjà bien corrodé de Clément. Quand ce dernier pivota pour retrouver tout son allant dans un élan vengeur alimenté dans la direction de Rémi, lequel le fuyait délibérément, peu désireux de lui en fournir (l’adrénaline était tout ce qui le faisait tenir encore et il n’avait pas l’intention de s’en faire drainer), Mathieu décida qu’il n’était pas prêt à remettre le couvert pour une explosion de séquence-émotion.
— Il y a quoi ? le coupa-t-il net sous le pied.
Clément déglutit et la terreur coupable rongea derechef ses traits.
— Je crois qu’ils ont fait une connerie, avoua-t-il d’une voix blanche.
— Putain, j’en étais sûr, lâcha Rémi, écœuré, en se précipitant le premier au-dehors.
En prenant bien soin de contourner Clément en route.
…
Ce qui devait arriver arriva. Cette bonne fortune qui les touchait enfin finit par attirer la convoitise. Le plus jeune des garçons se fit intercepter alors qu’il revenait une fois de plus du bureau de poste : ces sommes qu’il envoyait régulièrement ne passaient plus inaperçues. Il se débarrassa de ses agresseurs qui le suivirent jusqu’à leur maison. Les contrevents furent forcés, la porte enfoncée en plein jour avant que le petit ne songe à déguerpir. Avant d’être mis en fuite par une bonne âme qui se lança à leurs trousses, les voleurs eurent tôt fait de s’emparer des économies restantes et de régler le compte de l’enfant. Il s’avéra qu’ils étaient des habitués de larcins et d’effractions commis dans la région. Ils furent rapidement arrêtés dans une maison de tolérance non loin de là, où ils dépensaient allègrement l’argent de leurs pillages.
Allongés sur le sol graveleux, ils auraient pu dormir. Mais leurs membres étaient roides, et leurs visages striés par une même expression de catatonie significative : ils paraissaient se mouvoir de leur propre initiative alors que les yeux demeureraient hermétiquement clos, les paupières tressaillant sous un rythme épileptique effarant.
— Que s’est-il passé ? Que leur as-tu fait ? glapit Mélissa, en s’immobilisant devant ce spectacle, terrorisée.
— Rien du tout ! Ils se sont écroulés en même temps ! Ils... hem… Lucas allait fournir une explication à… et… et… je ne sais pas… il y a dû avoir un truc dans leur tête… et… et…
Clément titubait à vue, frappé par la foudre.
— J’vous l’avais bien dit, balbutia Rémi.
— C’est pas le moment d’avoir raison ! hurla Mathieu.
Bastien marqua un arrêt devant Ilian, mais c’est vers d’Arthur qu’il se reporta aussitôt, secondée par Natacha, blême.
— On dirait une forme de bilocation, diagnostiqua Léane en s’agenouillant auprès de Lucas. C’est trop dangereux, il faut les réveiller, maintenant !
— On fait ça comment ?
Mathieu n’osait toucher Ilian, de peur de commettre un impair impardonnable. Rémi les considérait s’agiter chacun auprès d’un comateux sans intervenir. Figé dans l’urgence de l’instant.
— Je sais pas, moi… une décharge électrique ? chevrota Léane.
L’indécision dubitative de sa voix effrayait davantage Mathieu que sa proposition somme toute cohérente : c’est la première fois que Léane lui semblait si démunie, il en perdait tous ses moyens.
— Il vaut mieux aller chercher Garance, se rabattit-elle en désespoir de cause, sonnée.
Clément ne se le fit pas dire deux fois et tournait déjà les talons pour foncer rattraper Garance, déjà avalée par la demeure.
— Bon sang, Arthur, ne nous fais pas ça ! supplia Bastien en le secouant carrément sans s’embarrasser de précautions.
— Non.
Une main se posa sur les siennes pour contrecarrer ses plans. Furieux, Bastien allait rabrouer l’infortuné, mais son cri de frustration se bloqua sur ses lèvres. Claire le sondait telle une présentatrice de télé achat, un air téléguidé et robotique coincé sur sa figure terne branchée en pilote automatique. Comme si son esprit était détenu ailleurs.
— Mais qu’est-ce que tu… ?
— Non, répéta Claire d’une voix absente et morne, imperméable à l’émotion brute de son frère. Il ne faut pas les réveiller.
— Quoi ?
— Non. Il ne faut pas les réveiller.
Rémi gémit sourdement, et Mélissa eut un geste désemparé, quand Bastien se dressa d’un bond pour emprisonner la main de sa sœur dans la sienne.
— Claire... Claire, je suis désolé. J’aurais dû revenir plus tôt. Claire. C’est moi, insista Bastien devant une absence de réaction.
Elle le dévisagea sans le voir. Bastien se tourna vers Arthur, les joues en feu.
— Tu ne peux pas me faire ça. Elle a transmis ton message, relâche-la, marmonna-t-il les dents serrées. Je n’ai pas besoin de ton aide pour parler à ma sœur.
Tout le corps de Claire se contracta dans une secousse pour quitter son état de veille et elle cligna des yeux sous la douche froide, mal dégrossie. Un frisson anima ses yeux perdus quand elle reconnut le jardin, pour se muer en peur absolue quand elle enregistra Bastien. Bastien qui la tenait dans sa poigne, résolu à ne plus la lâcher.
Claire poussa un glapissement et se débattit pour lui échapper.
— Laisse-moi ! Laisse-moi partir ! Arrête, espèce de… espèce de…
Il demeurait intraitable, silencieux, mais intraitable. La laissant s’égosiller comme elle le voulait, se heurtant aux parois de sa prison comme un oiseau en cage. Claire finit par abandonner la lutte pour tamponner la poitrine de Bastien de ses poings frondeurs.
— Espèce de petit con de lâche ! Tu m’as abandonnée ! Tu m’as encore abandonnée !
— Je sais. S’il te plaît…
— Tu m’as abandonnée… abandonnée… abandonnée, sanglote Claire. Pourquoi tu n’es pas venu ? J’avais besoin de toi… Cécile avait besoin de toi ! Qu’est-ce que tu fichais ? Rester chez… papa ! – violent martèlement rageur – pour suivre le même chemin que lui ! Comment as-tu pu faire ça ! Sale lâcheur ! On s’était promis… !
Claire s’arrêta, les yeux trempés de haine.
— … on s’était promis de ne pas devenir comme eux ! Comment as-tu pu te barrer dans un cauchemar pareil !
— Je sais. Claire…
Bastien n’avait pas les mots adéquats, clairement. Il pleurait. Avec une certaine retenue, mais il pleurait tout de même. Saisi, Mathieu en oublia tous ses griefs, et Ilian inanimé, pour s’attacher à eux dans un accablement certain. Léane avait abandonné la surveillance de Lucas pour les contempler, elle aussi, les yeux brillants comme éclairés par un éclat, répercuté dans ceux de Natacha, le nez rougi de se retenir de larguer les grandes eaux. Rémi ne s’en privait pas, abattu par la scène, ce qui atteignait vraiment la folie des largeurs. Mélissa ne l’avait jamais vu pleurer. Jamais. Même au plus fort de la fièvre, la carapace en charpie, il n’avait tiré la moindre larmichette. Elle se frotta la joue, pour faire le grand nettoyage. Elle pensait à Alexis. Il lui avait promis de lui ramener un souvenir de sa classe verte, des montagnes auvergnates. Une promesse en l’air peut-être. Mais certaines promesses non tenues sont les plus difficiles à oublier.
— Vous êtes tous des lâcheurs, déclara Claire en se détachant de Bastien d’un coup sec.
Elle posa son regard glacier sur Mathieu, qui frémit.
— Tous autant que vous êtes.
— Quelqu’un veut un café ? claironna Clément dans leur dos, faisant sursauter toute l’assemblée.
Revenu à la rescousse à défaut de Garance, Thomas derrière lui, il s’incrusta entre le frère et la sœur pour s’adresser à tous, comme si le spectacle de les voir ensemble était au-dessus de ses forces. Bastien accueillit la proposition avec un empressement trop naturel pour passer crème.
— Oui, excellente idée.
— Ce n’était pas vraiment à toi que je m’adressais, marmotta Clément.
Il saluait le sol de sa tête largement baissée, après avoir zieuté Claire d’une aura empreinte d’une culpabilité ambiante non dissimulée.
— Si vous deux, vous avez besoin d’un temps pour…
— Mêle-toi de tes fesses, rétorqua Claire en aplanissant le terrain.
— On va quand-même prendre un café en les laissant sur place ? s’indigna Natacha en désignant dans une grande emphase les trois cadavres au sol.
— Et pourquoi pas ? repartit Clem de mauvais poil. Tu l’as entendu, il ne faut pas les réveiller.
— N’importe quoi, râla Léane en levant les yeux au ciel.
— On te demande pas ton avis, à toi !
Claire se troubla, d’emblée moins vindicative.
— C’est ce qu’il m’a demandé de dire, mais c’était comme si… comme s’il…
— Ça ressemblait à un ordre. Mais je te l’assure, ça ne l’était pas.
— Arthur !
Claire se précipita vers Arthur qui venait de se redresser sur son séant. Il portait ses mains à la tête, les sourcils froncés, dans une gestuelle de douleur prononcée.
— Je suis désolé, Claire. Je ne voulais pas te commander, mais on dirait bien que ce n’est plus vraiment une option. Il était exsangue, mais sa voix ferme contrastait avec le reste. Il aperçut Bastien qui n’osait se porter à son chevet, partagé qu’il était entre le soulagement et la distance à mettre avec Claire.
— Tiens, un revenant, constata sobrement Arthur.
— Ça te va bien de dire ça, répliqua Bastien en s’efforçant de paraître désinvolte.
Arthur ferma les yeux, comme si une claque lui revenait dans la gueule. Brutale. Son corps s’arqua brièvement tandis qu’il prenait plus de dix ans sur sa physionomie écharpée, à fleur de peau.
— Que s’est-il passé ? s’interposa Clément. Vous alliez lui expliquer les origines de ce merdier et puis d’un coup, vous… ça !
Arthur considéra Ilian et Lucas, ses yeux chargés d’une tristesse et d’une vieillesse bien trop vastes pour son enveloppe d’adolescent. Il posa ensuite son attention sur Clément, un instant chaloupé, mais ne dit rien. Se contenta de fermer les écoutilles de ses émotions, de derrière ses cils.
— Disons qu’il a eu droit à un cours en version accélérée, se borna-t-il à expliquer, à vide. Laisse-les.
— Par terre ? siffla Léane.
Arthur secoua la tête avec peine.
— Je te rassure, de toute manière on sent rien. Et ils ont besoin de beaucoup plus de temps.
— Pourquoi ? s’enquiert Thomas, perplexe.
— Probablement parce que je suis mort bien avant eux, dit Arthur sur un ton détaché telle une évidence.
Thomas encaissa, le teint cireux. Clément et Rémi échangèrent un coup d’œil horrifié, finalement sur la même longueur d’ondes, avant que Clément ne lâche l’affaire le premier et regarde ailleurs. Natacha semblait épouvantée et se reporta sur Bastien, prête à prendre la poudre d’escampette au moindre de ses signes.

Annotations
Versions