Chapitre 4.5

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— Mon Dieu, se contenta de souffler Bastien, simplement.

Il hésita, puis embraya sur Clément. Le dévisagea gravement.

— Oh non ! N’essaie même pas ! réagit ce dernier au quart de tour.

— J’ai encore rien dit !

— Pas besoin, je sais très bien ce que tu vas me demander, et je t’arrête tout de suite, ce sera sans moi cette fois ! Et n’essaie pas de me sortir la carte de la corde sensible ou de jouer avec mes sentiments, ça ne marche pas !

— Je n’en avais pas l’intention ! clama Bastien. Tu crois quoi, que j’allais vous parler de mon frère et te balancer que tu m’en dois une pour ce qui s’est passé cette nuit-là ?

— Tu vois ? Je l’aurais parié !

— Ce n’était pas le sujet ! Et comme oses-tu me croire capable d’un coup aussi bas ? Je ne suis pas mon frère !

Le long silence blessant s’étirait entre les yeux flamboyants de Bastien et la nuance tilleul collimateur de Clément. Il rebondit contre la monture fatiguée des lunettes de Rémi qui les observait, rembarqué dans sa statique paralysée. La lumière ambrée de l’après-midi tombante enveloppait ce nouveau trio émergent pour les circonscrire dans une bulle dont les autres n’étaient pas conviés, la bulle de cette nuit-là. Comme un secret, éclaté au sol dans un silence mort pour mieux les glacer.

Léane se mordit la langue, dépitée de constater que le sang n’affluait pas. Tout pour lui faire vivre une autre scène, différente de celle où la sensation de faire tache était omniprésente.

— Ton frère était génial, marmonna enfin Clément en fin de partie.

Claire se mordilla les lèvres, retenant de nouveaux sanglots. Non sans le constater, Rémi, que la démonstration achève, n’était pas loin de tomber dans les pommes. Mélissa savait que la pensée même de l’avoir brutalisée un peu plus tôt le rendait malade, alors qu’il tenait tant à la ménager en temps normal (le sceau de la culpabilité y était pour beaucoup. Mais tout le monde traitait Claire en poupée cassable en toute connaissance de cause). La première chose qui avait frappé Rémi, une fois remis sur ses gonds, c’était l’état de la petite sœur d’Alec. La vision de cette fille qui l’avait regardé reprendre contact avec la réalité, à distance tendue, veillant à rester en dehors de sa colère incontrôlable, l’avait tabassé plus que la prise de conscience de nouvelles emmerdes. La voir constamment au bord des larmes, si inconvenante dans l’insolence quelques mois plus tôt, était la goutte d’eau qui faisait vite déborder le vase de Rémi. Bastien surprit lui aussi le geste défensif de Claire pour se protéger d’une nouvelle arrivée d’eau et son œil s’emplit d’une nouvelle frustration énervée. Lui non plus n’était guère habitué à la revoir constamment pleurnicher comme avant. Et cette régression n’était pas pour lui plaire.

— Oui, Alec était super, concéda Bastien sur un ton narquois coléreux. Il nous a appris le ninja, le cache-cache et l’art de la dissimulation. Il savait tout faire et il nous a tous traumatisés. On a saisi. Si on pouvait passer à autre chose et arrêter de revenir sur lui en permanence, ce serait cool.

— C’est toi qui reviens le premier dessus, fit remarquer Natacha, perfide.

— Tu étais censée m’aider.

— Je n’ai jamais dit que ce serait facile. Tu es complètement cinglé en plus, ajouta-t-elle, un ton en-dessous.

Bastien la décapita d’un regard menaçant : attention à ce que tu dévoiles, pigé ? L’art de la dissimulation, il le maîtrisait déjà très bien.

— C’est ce que me disait ma psy, oui.

— La mienne me disait de lâcher prise et de me confronter à mes démons, enchaîna Arthur. Qu’ils finiraient par se tordre le cou et disparaître tous seuls. Elle pensait que mes Caspers étaient une sorte de peur métaphorique de grandir.

— Putain, la mienne aussi ! s’écria Rémi, très spontané de surprise. Enfin, pas sur mes monstres, je ne les ai jamais vus, mais elle mettait tout sur le compte de mon imagination et d’un trauma inventé pour fuir la réalité ! Non mais j’hallucine, tu as eu Madame Vincent en consultation ?

— Toi aussi ?! s’exclama Bastien, bluffé.

— Ben, si ce n’étaient pas des monstres qui ont attaqué Alec, c’était quoi, alors ? Des Fouchtras ? murmura Léane à demi-voix.

Clément, juste le seul à portée de son intérêt légitime pour la question (sinon c’était pas drôle), lui jeta un regard furieux très parlant : Tu vas la boucler, oui ? Elle recula, limite dans un jappement de chiot terrifié. Ne m’approche pas, toi.

— Ne me dites pas que vous avez eu la même psy tous les trois ou je me casse, avertit Mathieu.

— Ça m’étonne même plus, souffla Arthur. Je me demande pourquoi elle n’a pas fait un regroupement du truc.

— Et tu crois qu’elle notait quoi dans ses rapports, délire collectif ? Goûters empoisonnés à la cantine ?

— Si ça se trouve, elle en faisait partie, théorisa Thomas, très sérieux.

— Ah, ça suffit les complots !

— Vous croyez que c’est le moment de déblatérer des conneries sur vos psys ? rouspéta Garance qui se pointa après la cavalerie.

Tout le monde se tut. Parce que tous savaient que Garance était sans aucun doute la personne qui avait besoin de consulter un psy en priorité, sa vie gâchée à un fantôme.

— T’étais où, au juste ?

— En train de prendre mon billet de retour.

— Tu t’en vas ?! lança Clément, incrédule. Tu ne m’as même pas dit bonjour, Ganache !

— Bonjour et hasta luego !

— Je croyais que tu avais décidé de revenir t’installer ici quand Arthur est revenu, tempéra Mel d’une voix apaisante.

— Ouais ben j’ai eu le temps de changer d’avis, rien qu’à voir comment Rémi réagit aux invités, railla Garance.

— Hé !

— Je suis pas la seule. J’ai eu le temps de voir passer Caitlin et Kiernan, puis Stephen. Et puis ce môme, là. Tous pressés de se barrer.

— Je suis revenu, protesta faiblement Thomas.

Mal à l’aise d’être exposé comme le maillon faible ayant fui pour échapper à Mélissa. D’ailleurs il cherchait à garder les mêmes distances avec Clément, au cas où, n’ayant définitivement pas envie d’explorer le passé sombre d’un autre garçon taciturne. Le sien lui suffisait amplement. Niveau dégât émotionnel, il comptait en rester là.

— Va falloir arrêter vos allers-retours, soupira Bastien.

— C’est pas fini.

Il se retourna. Arthur avait sorti sa tirade, lugubre. Il fixait Ilian. Qui fixait le ciel bas, le regard éteint.

 Étendu sur le gravier froid depuis cinq bonnes minutes dans l’indifférence générale, il entendait sans comprendre. Il ne parvenait à cerner les éclats tapageurs sur les psis (ni sur ce qu’était un psi d’ailleurs) ou les goûters collectifs cachés dans la cantine. Aucun mot n’avait de sens. Il ne s’agissait en rien de la conscription.

Dans sa tête lourde tournoyait des milliers d’images qui l’assaillaient en rafales fulgurantes, cognant son crâne sans discontinuer. Certaines étaient liées à sa mère, douloureuses et glacées, d’autres au rythme exigeant et harassant du service, mais la plupart étaient hantées par le souvenir de Joseph et Émile. Émile… bon Dieu !

Aurélien se redressa brusquement et se heurta à lui. Un éclair de lucidité chopa Ilian à la tempe, juste avant que le mal ne le reprenne, martelant la tête d’Aurélien à la caillasser. Il allait tout rendre sur le sol, le sang dans la bouche l’étouffait par-à-coups, l’empêchant de respirer. Il s’agglutinait et jaillissait à flots, en dépit de ses tentatives pour le contenir, dans un dernier soubresaut de dignité. Et de compassion. Il n’avait pas voulu que Joseph ressente le même désespoir incapable que le sien lorsque Émile… Émile…

Ilian trembla. Il se souvenait de l’étreinte froide du gamin contre sa poitrine. De celle, plus chaude, de Joseph, quand lui-même s’éteignait dans ses bras impuissants au bord d’un lac. Loin d’être douce, la peur panique de se voir mourir, les papillons noirs grouillant sur son champ de vision, suivi d’un vide mais aussi de libération. De légèreté.

Il ressentait le contraste des étreintes sur sa peau. Il n’avait pu sauver l’un et abandonné l’autre.

Sans leur laisser le temps de réagir, Aurélien bondit sur ses pieds et se projeta à l’autre bout de la cour, les prenant tous de court.

— Attends !

Le déchirement dans la voix. C’était intolérable de cruauté.

Il ralentit. S’arrêta. Il n’avait pas le choix.

Le garçon était hagard. Avec ce regard… le masque de quelqu’un qui sait qu’il va être trahi, mais qui en est blessé tout de même.

Bon sang, ne me lance pas ce regard, gamin !

On aurait dit l’écho vivant d’une autre accusation. Quand ses yeux vides le culpabilisaient sans le voir, focalisés sur le néant.

— C’est ma faute… c’est ma faute, balbutia Aurélien. Si je n’avais pas pris le médaillon, tu ne me l’aurais pas reproché. Tu ne serais pas mort !

— Ilian…

Bouleversé, Émile amorça une tentative d’approche mais Aurélien se propulsa encore plus loin, résolu à maintenir l’écart.

— N’approche pas !

— Je ne t’ai jamais rien reproché. Ce n’est pas de ta faute. C’était moi… c’était lui qui l’avait trouvé. C’était pour Nine, tu t’en souviens ? Ce pacte, on l’avait fait pour Émile. Ils l’avaient fait pour Émile, se reprit Arthur, la voix chancelante.

— Non, tu… il…

Aurélien sombrait dans la confusion, perdu.

Allez Ilian, reprends-toi !

Un éclair de compréhension traversa le visage d’Arthur. Aurélien ne voulait pas de sa compréhension, il voulait se libérer de ce cauchemar. De son emprise. Le remords revenait lui mordre l’échine en la personne d’Émile. Émile était mort. Et rien ne le referait vivre. Pas même sa compréhension. Ou son imitation.

Ilian vacilla sur ses talons, en équilibre. Arthur en profita pour gagner du terrain.

— C’est moi qui l’ai vu et qui ait fait une scène, c’est toi qui l’as pris pour moi, et c’est Joseph qui l’a partagé entre nous, en souvenir de notre pacte. Pour l’offrir à Nine une fois retrouvée. Tu veux qu’on se partage les torts, qu’on continue comme ça ?

La voix se modula, calme et apaisante, presque sur un ton monocorde. Presque hypnotisante. Comme une accroche pour le stabiliser, un fil tendu sur le vide. Ilian était encore une proie à attraper dans les filets, et le pire, c’est que ça marchait.

— C’était le but de leur voyage. Leur voyage. Tu vois ? Ce n’était pas le nôtre. Je sais que c’est compliqué à distinguer, et dans ma tête aussi, c’est le flou complet. Mais on cherche un moyen d’arranger ça. Désolé de t’imposer tout d’un coup, Ilian, mais il ne faut pas te laisser aller. Il faut que tu fasses la part des choses.

Ilian voulut lui demander ce qu’il impliquait par-là. Et il replongea. Tête dans le bain. Près d’un lac.

Aurélien gémit, vaincu par le mimétisme. C’était infernal.

— Désolé, répéta Émile. Tu… vous en avez fait tellement pour moi… pour Émile. Émile, reprend-il plus fermement.

Comme pour se convaincre lui-même qu’ils étaient deux entités complètement distinctes. Ilian en était moins sûr. La souffrance d’Aurélien était palpable rien qu’à scruter Arthur.

— Et moi, je te ramène dedans.

Arthur étouffa un cri de rage. Qui ranima celle d’Ilian, prisonnier d’un corps qui était le sien.

— Alors maintenant, quoi ? Je n’ai pas retrouvé Nine. Je… il n’a pas tenu sa promesse. Je ne t’ai pas empêché de mourir. Je suis mort, moi aussi, avant de la retrouver. Pour Émile. J’ai laissé Joseph seul. Aurélien…

Ilian déglutit, la gorge nouée.

— Aurélien a laissé Joseph terminer cette promesse. Seul. Et je ne sais pas… je ne sais pas s’il l’a tenue.

— Pourquoi était-ce si important de tenir cette fichue promesse ? rage Arthur.

— Tu poses sérieusement la question ? Tu connais la réponse ! le sermonne Aurélien.

Il est à deux doigts de pleurer, le gamin. Il pleurait tout le temps, Émile. Le si courageux bonhomme.

— C’est quoi, tout ça ? Je suis qui, moi, dans toute cette histoire ? Pourquoi me donner des souvenirs, des sensations, des émotions qui ne sont pas les miennes ! Vous êtes qui, à la fin ? Hein ?

Arthur se détendit d’un cran quand Ilian reprit la main. Ilian était choqué, de ressentir Aurélien se carapater au plus profond en lui, inconfortable à l’idée qu’Émile puisse se remettre à pleurer.

— C’est plus simple de t’expliquer quand tu es toi. La vérité… la vérité c’est que nous tous ici sommes des réceptacles de fragments de miroirs maudits, insérés dans le médaillon. Non, laisse-moi parler, sinon je n’y arriverai pas.

Arthur continua, dans le même souffle. Pressé de continuer avant qu’Ilian ne disparaisse à nouveau.

— Si tu es persuadé d’être Aurélien, c’est à cause de cette malédiction. Aurélien, Joseph, Émile, ce sont les porteurs originels. Et toi, moi, Lucas… On porte leur empreinte, on est à la fois leurs descendants et leurs réincarnations.

— Quoi ?

— Ils étaient sans doute maudits, mais on… non, ils avaient aucun moyen de le savoir. Crois-moi, ce n’est pas de leur faute. En réalité, c’est un peu la mienne.

— Ce n’est pas la faute d’Émile, protesta Ilian machinalement, à blanc.

Arthur hocha la tête.

— Non, ce n’est pas sa faute, c’est la mienne. Émile est mort en partie à cause de moi. Je sais, c’est compliqué, mais je suis venu à lui dans son passé, je l’ai surpris quand ils sont venus le tuer. Il était poursuivi, pour l’argent. L’argent qu’il envoyait fréquemment à Nine, pour son éducation. Il s’était barricadé pour leur échapper. Et moi… et moi je leur ai ouvert la porte. Je leur ai permis d’entrer. Parce que j’ai fait une scène. Et il en est mort.

Ilian crut entendre un cri guttural au-loin, dans le groupe agglutiné à les épier. Quelqu’un tomba à genoux, quelque part sur sa droite, affligé. Arthur s’interrompit, le visage barbouillé. Mais ne se retourna pas, concentré sur Ilian. S’il cédait à la panique ou à son désir de s’excuser auprès de Clément, c’était foutu.

— Émile portait avec lui sa partie du médaillon. Il ne s’en séparait jamais. Le médaillon a vu une trahison humaine, et une rupture de notre promesse, celle de retrouver Nine ensemble. Et il s’est activé. Il a capturé une part de son âme, et par répercussion, une part de celles de Joseph et d’Aurélien. Il les a cristallisés à l’instant où ils se le sont partagé.

— Mais… mais…

Aurélien refit surface, désorienté.

— Comment le pourrait-il, j’étais encore vivant, je n’étais même pas malade à cette époque ! Je… je n’étais pas aussi résistant que Joseph et toi, je…

Vaincu par le chagrin, aussi. Ça avait été rapide. Mort sur le chemin, sans jamais atteindre Nine. Aurélien était à court. Trop court. Il avait tout juste 25 ans. Mais Émile lui, Émile n’en avait eu que 12. Il était trop jeune. Ils étaient trop jeunes pour mourir.

— Ce n’est pas juste, contesta Ilian, dans une défense faiblarde.

Et horriblement geignarde.

Les larmes en attente, Arthur approuva.

— La Voix dans ta tête, c’est la somme de tes incarnations. Ou plutôt des incarnations du frag... Du moins, leur partie prisonnière du miroir, reprit-il plus doucement. Mais elles sont maléfiques, le miroir a déteint sur elles. Et elles peuvent nous pousser à faire certaines choses au travers de cette Voix. Mais pour nous trois, leur influence est différente, vu que nous portons la réminiscence des trois premiers porteurs. À la place, il y a entre nous cette… cette attraction. Je sais que tu l’as sentie, toi aussi.

Ilian ne répondit rien, vidé de son énergie.

— Et ce pouvoir.

— Je n’en ai pas, répliqua Ilian d’entrée.

Trop vite. Trop rapidement pour passer innocent.

— Tu sais que si, insista Arthur, calmement. Tu l’as vu par toi-même. Tu traverses les choses et les gens, Ilian. Ou au contraire, tu peux les rendre visibles. Et réels. Tu portes en toi un fragment, un éclat du miroir morcelé en sept pièces. Sept fragments pour en représenter la complétude. Sept pouvoirs. Chacun reflète une fonctionnalité que le miroir s’est donné pour garantir sa survie à travers nous : se défendre, se dissimuler, voyager, conserver sa mémoire… Et ce fragment s’active à l’âge où le miroir a capturé l’âme du premier porteur associé. À ce moment, tu hérites de cette réminiscence. Cela te change, évidemment, mais au fond, tu l’as toujours eue.

— …

— Je sais que tu comprends très bien ce que je raconte. Tu le sens.

Ilian sentait surtout monter en lui des élans de fureur bouillonnants. Traverser les choses et les gens. N’être qu’un contenant, un reflet… voilà qui ne manquait pas d’une touche cruelle d’ironie bien savoureuse. Comme une gifle au passager de sa propre vie, spectateur passif gonflé à bloc de vide. Comme s’il lui manquait quelque chose, en permanence.

— Ce que t’es en train de raconter, c’est que je suis juste un réceptacle d’une fusion d’âmes bousillées par un miroir, qui sont aussi mes ancêtres, mais prisonniers en moi dans un fragment où je finirai ensuite par me greffer, avec une Voix que je n’ai pas demandée mais qui me pousserait à commander des mecs du même miroir que le mien, des mecs qui ne cherchent rien qu’à étriper les autres ?

Arthur en resta bouche bée. Et Ilian se rendit compte que le quart qu’il venait de débiter n’avait pas été soufflé dans la conversation. Il retenait bien plus vite qu’il ne le croyait. C’était bien lui, ça. Observateur des moindres détails, toujours les détails. Et le reste n’était qu’un flou abyssal, comme la conduite de sa propre vie.

Arthur se reprit, pour ne pas perdre l’avantage dans ce jeu truqué dès le départ. Il pressentait ce qui allait s’ensuivre, Ilian le savait. Quelque part, il le connaissait trop bien.

— Tu ne peux pas t’en aller, répéta-t-il en écho. Si tu t’en vas, les Fouchtris te repousseront vers nous de toute façon, c’est leur plan.

— Les Fouchtris.

Ilian promena ce mot dans la bouche. En goûtant encore la saveur de cet exotisme, si prononcé pour une réalité si cauchemardesque.

— Le monstre qui t’a entraîné ici. Les créatures-reflets. Ce sont les restes des « âmes bousillées », vraiment bousillées, qui n’ont pas voulu se battre. Je peux tout t’expliquer en détail, si tu restes. S’il te plaît ! On a la chance d’être au courant pour la malédiction à présent. On a la possibilité de tout stopper, la Boucle et les cycles. Nous. Dans ce présent. Pas Émile, pas Aurélien. Ils n’avaient pas de pouvoirs, eux. Nous ne sommes pas eux. Juste nous. Et maintenant qu’on sait, les miroirs se sont mis à agir de leur propre chef. Ils nous ont fourni des armes, bien plus puissantes, pour nous permettre de nous battre contre nos adversaires.

— Et si moi, je n’avais pas envie, de me battre ? dit Ilian, la voix vibrante des accents accusateurs d’Aurélien.

Contrairement à lui, Aurélien avait du répondant à revendre.

— Ilian… tu ne peux pas faire ça, s’emporta Arthur. Joseph… Lucas, corrigea-t-il, mécontent de s’être laissé entraîné dans son émoi, Lucas n’est même pas réveillé. Il est plus doué que moi pour…

— Je ne peux pas, trancha Aurélien.

Il refusait de poser son regard sur Lucas. Il sait qu’il changerait d’avis dans l’instant. Il lui devait tant, il devait tant à Joseph, tant lui qu’Émile. Et il se sentait coupable de lui avoir imposé ce que le fantôme d’Emile lui avait imposé, un constant remords rongé de chagrin, dans sa quête solitaire alors qu’ils étaient trois pour la commencer. Une promesse non tenue est un pacte qui en brisait plus d’un.

— Je ne peux pas. C’est impossible.

Aurélien se tourna vers Arthur pour lui faire face. Laissant Ilian, apeuré, mais soulagé de le voir à la manœuvre, reculer dans l’ombre.

— Tu prétends pouvoir tout arranger, toi et tes amis, mais tu ne sais pas plus que moi qui tu es réellement. Il est plus qu’évident que vous ne contrôlez rien du tout. Les armes dont tu parles vous échappent et vont vous dévorer. Il n’y a qu’à regarder ce qu’elle a fait à Clément.

Ilian se retrouva sur le devant, brutalement. Pourquoi ?

Tu lui dois une explication. Tu lui dois bien ça, justifie-toi.

Il regarda Arthur. Arthur le regardait.

— Je ne peux pas… je suis juste un gosse. Je n’ai que seize ans, bredouilla Ilian. Tout ça... tout ça n’est pas réel. Cette maison n’a jamais été réelle.

— Quoi ?

Ilian se déroba, conscient d’en avoir trop dit.

— Je ne peux pas, conclut-il avant de prendre la fuite.

Et pour de bon cette fois.

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