Chapitre 4.6
« Il ne faut pas avoir peur que les gens se mettent dans cet état, comme tu dis. C’est naturel, d’être bouleversé. On ne peut pas s’enfuir ou ne pas fuir quelque chose simplement parce qu’on a peur d’être bouleversé. »
Trente ans déjà, Mike Gayle.
— Mais qu’est-ce qu’il fiche ? demanda Thomas. Il s’en va ?
Mélissa plissa les yeux pour mieux voir.
— On dirait que oui.
— Il est sérieux ? Il compte faire quoi ? Ouvrir un fonds de commerce avec Ninon ?
— Arrête un peu !
— Quelqu’un compte le rattraper ? interrogea Garance, renfrognée. Arthur va vraiment le laisser partir ?
— Laissez-le.
La sentence de Lucas ne tolérait aucune opposition. Ramené chez les vivants mais plus bas que terre, Lucas restait à observer le dos fuyant et déjà lointain d’Ilian, des étangs dans ses yeux qui luttaient pour ne pas déborder. Il atteignait presque la trentaine, mais son séjour chez les fantômes l’avait métamorphosé en enfant dépassé, aux lèvres pincées en une moue geignarde. Il chercha à se raffermir contre le gravier pour se relever, mais ses membres étaient agités d’un constant entrechoquement menaçant sa stabilité.
Mathieu s’accroupit à sa hauteur pour lui tendre la main.
— Ça va ?
— Non, répondit Lucas sans détour.
Et il abandonna, restant à terre, l’air de vouloir s’enterrer plus profond encore.
Léane ne les regardait pas, elle regardait Clément, prostré sur lui-même tel un jouet cassé. Relève-toi, mauviette ! avait-elle envie de le secouer. Relève-toi et montre-moi où est mon meilleur ami, merde !
À la place, elle fit ce qu’elle savait faire de mieux pour motiver les troupes : attaquer les plus faibles à terre.
— Comment ça, laissez-le ? Y a pas cinq minutes, il ne fallait pas le laisser s’échapper ?
Allez, chambre-moi. Dis-moi de fermer mon clapet ! Fais quelque chose, Clem !
Dans son dos, Clément ne bougeait pas.
— Ça ne sert plus à rien, dit Lucas en se recroquevillant un peu plus lui aussi.
— Il a raison. Maintenant c’est trop tard.
Arthur revenait vers eux, le ton aussi fataliste que son compagnon. Ça n’arrêta pas Bastien, adepte du déjà-vu.
— Il reviendra, affirma-t-il en redressant les épaules. Ils finissent toujours par revenir, ajouta-t-il plus bas, dans un temps mort pesant.
Arthur renifla discrètement.
— Pas après ce qu’il vient de voir, non.
Comme tous les autres dans la chape de plomb qui les enveloppait de cette simple sentence, Thomas mourait d’envie de poser la question. Mais même lui savait qu’il y’avait des limites à ne pas tenter de franchir.
Lucas posa son désarroi sur Arthur. Mélissa ne savait pas ce qui venait de se produire, mais ce courant entre eux, si profond qu’aucun mot ne semblait nécessaire, était imbibé d’une connexion aussi brute que récente.
— Tu as retrouvé Nine, conclut Arthur d’une voix blanche.
— Oui.
Le menton de Lucas se mit à trembler imperceptiblement.
— Mais tu ne connais pas toute l’histoire. Ce qui s’est passé avec elle…
— Ne me dis rien, coupa Arthur d’un ton sec. Je ne veux rien savoir. J’ai déjà du mal à me persuader que je ne suis pas lui. Et c’était encore plus dur de le prétendre devant Ilian. Je refuse de me faire entraîner là-dedans.
Paupières closes. Lucas engloutit ses premières larmes. Le reste avec.
— Et sinon… tenta Bastien. Si tu as retrouvé Nine, ça veut dire que tu as tenu la promesse ? De lui donner le médaillon ?
Lucas vacilla et se focalisa sur Bastien. Sifflet coupé.
— Bastien ? s’étrangla-t-il.
— Salut. Ça faisait un petit moment, concéda Bastien, très patient pour une fois.
Lucas le fixait, éberlué. Sans oser croire à sa présence. Les larmes allaient redoubler, dans un nouveau silence gênant. Arthur tapa littéralement du pied, exaspéré.
— Pourquoi c’était si important de tenir cette promesse ?
— Tu sais très bien pourquoi.
Lucas releva la tête pour le toiser.
— C’était bien plus qu’une promesse faite à un gosse. Émile nous avait fixé un but, une attache à quoi nous raccrocher. Une chance de former une famille. De… de fonder une famille… une famille qui… qui…
Sa voix se brisa sur une modulation rauque, un cri animal vibrant d’angoisse. Les larmes dévalaient Lucas.
— Oh, mon Dieu, soupira Arthur. Toi aussi tu penses que c’est ta faute.
— Évidemment ! C’était moi l’aîné ! C’était à moi de veiller sur vous ! Tu as vu ce que ça a donné, pour vous deux !
— Oh, justement non. Alors tais-toi.
Arthur dériva vers Clément. Clément qui assistait à l’échange dans un croassement hébété.
— Tu vois qu’il partage les mêmes principes que toi, ricana-t-il. Et pour info, si toi aussi tu te sens coupable de ce qui est arrivé à Émile, sache que ça n’aurait rien changé de toute façon. Ils ont forcé la porte et l’ont tué, tout simplement. Il devait mourir ce jour-là, avec ou sans ton intervention. Je te redis ce que tu m’avais dit toi-même parce que tu sembles l’avoir oublié, mais maintenant je le sais. Je l’ai vérifié, je viens de voir l’autre version, ajouta-t-il sans trembler.
Mathieu était choqué par cette intonation badine, cette situation évoquée trop facilement. Ok, Arthur cherchait à dédramatiser la spirale c’est-ma-faute, et il en surjouait du coup un peu, mais là c’était trop.
— Tu as assisté à sa mort ? Mais… mais tu n’es pas comme Cécile, bégaya-t-il. Tu ne t’es pas perdu dedans.
— Non, moi je l’ai ressentie, c’est différent. Dans la peau d’Émile. Pas en reflet-miroir. Et puis j’imagine que ça ne marche qu’une fois apparemment. Cécile... La voix d’Arthur trébucha. Cécile s’en sortira, se consolida-t-il. Elle a juste besoin d’un petit coup de pouce, comme moi.
Mathieu avait l’impression d’être le seul à avoir saisi au vol le lancer d’Arthur en direction de Bastien. À moins que ce ne soit un effet de son imagination. Du reste, Bastien fronçait les sourcils, ne saisissant pas l’allusion.
— Et du temps, pour l’accepter. Du temps qu’on peut encore lui donner.
— Ah bon ?
Tout le monde se tourna vers Mélissa. Aucun ne releva. Personne ne filtra l’urgence dans sa voix.
Du temps je n’en ai pas. Aidez-moi ! voulait-elle hurler. Et pourtant elle se taisait. Elle pensait à Alexis. Et elle se taisait. Elle devait se montrer forte.
— Tu ne comprends pas, insiste Lucas. J’ai vraiment merdé, Arthur. Je suis désolé, j’ai…
— J’ai dit que ça ne m’intéressait pas !
— Arrête de te sentir coupable, renchérit Clément qui semblait oublier qu’il voulait égorger Lucas il n’y avait pas vingt minutes.
— Mais non ! Laissez-le se sentir coupable, au contraire ! explosa Arthur. Bon, pas pour ça. Pas pour ce que Joseph a pu faire, parce que c’est de son fait, et pas du tien et il faut te le mettre dans le crâne. Tu n’es en rien responsable de ses actes. Mais on doit assumer les nôtres et on a le droit de se sentir coupable pour cela, merde !
— Qu’est-ce que… qu’est-ce qu’il te prend ? fit Garance.
— Il me prend que je refuse de disparaître comme l’an passé, comme ce qui arrive à Cécile ! clame Arthur. Je veux qu’on me laisse me sentir coupable si j’en ai envie, laissez-moi assumer mes responsabilités, laissez-moi me sentir coupable !
Il revint vers Clément. Lequel était sidéré.
— Tu te souviens, justement, de cette conversation dans ma cuisine ? Juste après avoir essayé de me convaincre que la mort d’Émile était de ta faute ? Tu m’avais dit de m’appuyer sur les autres pour continuer d’avancer, et d’accepter l’aide qu’on pouvait m’offrir, pour pouvoir m’en sortir. D’arrêter de tout garder pour moi.
Arthur secoua la tête, dépité.
— Pourquoi n’arrives-tu pas à faire la même chose, au juste ?
— Tu veux jouer cette carte ? gronde Clem.
Furieux qu’Arthur la brandisse contre lui-même, Léane en mettrait sa main à couper. En dépit de l’étrangeté du contexte, elle ne pouvait retenir le petit sourire en coin qui fleurissait sur ses lèvres, rassérénée. Enfin, elle le retrouvait.
— Ben oui ! Parce que tu ne l’as pas intégré, visiblement, relança Arthur. Se la jouer chevaleresque et vouloir tout garder pour soi pour protéger les autres, ça va bien cinq minutes. Et c’est exactement comme cela que tu perds les pédales pour foncer dans le mur, parce que tu refuses de partager tes émotions, comme ta rancœur, et que tu les laisses te détruire !
— Il n’a pas tort, témoigne Mathieu comme un cheveu sur la soupe. T’es pas très communicatif sur le plan émotionnel.
Clem lui asséna une telle claque virtuelle qu’elle rameuta toute la rancœur de la gifle que Mathieu lui avait infligée lors de son dernier fiasco.
— Tu vois, c’est exactement ce que je dis ! continua Arthur, au rebond. On panique à l’idée de dévoiler nos émotions ou de surprendre celles des autres, ou on leur balance de ne pas se sentir coupable ! Mais vous croyez qu’il suffit de déculpabiliser quelqu’un pour qu’il arrête de le faire ?! Il y aura toujours ce remords et ce « et si… » qui persiste en boucle, peu importe les moyens pour s’en convaincre. Surtout quand il s’agit de notre responsabilité. Et moi j’en ai assez de faire semblant d’aller mieux, ou d’être passé à autre chose.
« Je ne veux pas aller mieux, je veux me sentir coupable, accepter que ma culpabilité existe ! Je ne veux pas combler un vide qu’il est impossible de boucher tout en prétendant qu’il n’existe pas. Regardez le résultat sur Cécile, à force de lui répéter d’oublier ce qu’elle a vu ! Comme nous, elle s’est perdue dans l’identification à son double et a endossé tout le poids de la mort de… de cette fille qui s’est sacrifiée pour elle, – Fanny, intercala Bastien, soucieux de le faire remarquer – Elle ne peut s’empêcher de se sentir coupable à sa place, comme si c’était sa faute. Tout comme Lucas se sent responsable des actes de Joseph. Et vous, au lieu de l’accompagner et de la laisser s’exprimer sur cet événement traumatisant, vous avez essayé de la convaincre de passer à autre chose, d’en faire une parenthèse alors qu’elle se tient au bord de ce gouffre qu’elle ne pourra jamais remplir ! Elle est prisonnière de son propre surplace !
Mélissa se raidit, touchée de la comparaison. Thomas lorgnait dans sa direction. Rémi aussi. Oh. Non. Elle sait très bien quelles pensées les traversent tous deux, cette parenthèse qui les préoccupe, alors qu’ils ont feint de ne pas s’y attarder, comme si elle n’avait jamais eu lieu. Comme elle s’était toujours efforcée de le faire, de son côté, durant toutes ces années. Si elle ne se l’évoquait pas, cela ne la toucherait pas.
Je ne veux pas en parler je ne veux pas en parler je ne veux pas en parler suffoquait elle dans sa tête encombrée de ce gouffre dont il ne fallait pas parler.
— Cécile ne pourra se reprendre que si elle accepte de regarder en bas du vide, d’y faire face. Et sauter par-dessus pour avancer. Mais elle ne peut pas le faire seule non plus. Clément, c’était toi qui m’avais aidé à sortir de cette spirale quand j’y étais enfermé. En me forçant à déballer mes émotions sans craindre le risque de me bouleverser. À me reconnaître coupable devant toi, pour que je puisse rebondir, me pardonner. C’est exactement ce dont Cécile a besoin, maintenant, même si elle doit aussi reconnaître que ce n’est en rien de sa faute. Et cette aide, c’est Bastien qui peut la lui apporter.
— Moi ? s’ébaudit Bastien, surpris de la transition. Pourquoi moi ?
— Pourquoi crois-tu que je ne sois pas allé la voir le premier alors que je me sens toujours coupable d’avoir fui en l’abandonnant sur le quai ? Parce que je t’attendais, tiens ! Tu ne voulais pas t’excuser en premier ? C’est le but de ton retour, non ?
— Mais, comment t’es au courant ?
Arthur lui envoya un message bien explicite d’un simple rouler des yeux : me la fais pas à l’envers, tu veux, je te connais trop bien.
— Je te fais une fleur en te permettant de déverser tes propres émotions, parce que je sais que tu peux la faire réagir ainsi, mais vas-y mollo avec elle.
— Elle n’est pas aussi fragile qu’elle le fait croire.
— Non, c’est vrai reconnut Arthur.
Il se rapprocha de Bastien, prêt à lui distiller un secret au creux de l’oreille :
— Mais Claire l’est encore plus. Mets ta fierté de côté et parle avec elle, détacha-t-il à voix basse pour ne pas être entendue de l’intéressée.
Au passage, Nat surprit son regard s’attarder un instant sur elle, sans le soutenir. Elle se demandait dans quelle mesure Arthur se sentait coupable envers elle-même.

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