Chapitre 4.7

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Bastien s’ébroua, mal à l’aise. Il se tourna vers Rémi, qui ne s’y attendait pas. Habitué qu’il était par cette attitude de retraite louvoyée que tout le monde adoptait depuis plus de dix mois. Que Bastien tente des attaques aussi frontales après être longtemps resté sur la touche de la dévastation avant sa fuite, et Rémi en perdait tous ses moyens. Déjà qu’il n’en avait plus beaucoup en réserve.

— T’as entendu, ce qu’il a dit ? il serait temps que tu t’appuies sur nous, quitte à compter Claire et moi dans le lot, et que tu te pardonnes. Tu as choisi d’être le chef pour épargner cette responsabilité à d’autres, parce qu’Alec t’a montré ce que ça faisait, mais tu ne peux pas l’être sans commettre des erreurs. Et c’est normal. Tu n’as pas besoin de te justifier, mais tu n’as pas à te la jouer solo pour nous sortir de là.

Rémi virait carrément au gris à en perdre ses couleurs. Bastien embraya en pivotant vers Clément.

— Et je sais que vous vous sentez coupable pour cette nuit-là, enfonça-t-il.

Manifestement assez près du gouffre pour en sonder le bas, enfin.

— N’essaie même pas.

Visiblement pas Clément, prêt à couper court pour ne pas reconnaître l’impact de cette nuit sur sa mémoire meurtrie.

— Ne me prenez pas pour un imbécile. Vous n’osez même pas me regarder dans les yeux parce que vous vous sentez coupable de ce qui est arrivé à Alec. Et envers moi. Parce que vous n’êtes pas intervenus, comme vous auriez dû le faire, pour me prouver que je n’étais pas responsable de sa mort.

— Donc tu nous en veux toujours, en déduisit Rémi, effondré.

— Évidemment que je vous en veux ! Le Bastien de neuf ans vous en veut à mort, même ! J’étais en-dehors de la Bulle, je n’avais rien vu de la scène, vous auriez pu au moins me donner une explication, même bidon, au lieu de vous cacher dans un buisson comme des lâches ! Vous m’avez laissé croire pendant plus de huit ans que c’était de ma faute !

Il y eut une pause magistrale. Bastien écumait presque au souvenir, à se laisser emporter par ce trop-plein de colère et de culpabilité réprimé. Claire avait la consistance d’un fantôme de papier, tout juste bonne à tenir le rôle de la potiche depuis le début de la discussion houleuse. Les larmes allaient et venaient librement sans qu’elle ne cherche à les diriger. Rémi et Clément n’en menaient pas large. C’était même le minimum syndical à dire sur le sujet. La vague retomba aussitôt.

— Mais, se reprit Bastien, vous n’auriez rien changé. Je vous aurais juste dénoncé aux flics pour le meurtre de mon frère alors que vous n’étiez que des gamins déboussolés. C’est du passé, et on s’en fout, il faut s’en libérer. Et si vous n’êtes pas prêts à nous en parler, j’attendrai. Mais arrêter d’en porter le poids tout seuls. Parce que je sais que vous n’y êtes pour rien, vous non plus.

— Tu n’as aucune idée de ce qui s’est passé, cette nuit-là ! beugla Rémi, hors de lui.

Tremblant de tout son corps.

— Justement non, éclaire-nous, le défia Bastien. Quelle était la raison de votre présence dans ce parc à une heure pareille, pour commencer ?

Clément blêmit. Rémi ne répondit pas, foudroyé par l’évocation-même. Dans leur échange muet passa un amas de non-dits dévastateurs. Même neuf ans après.

— Tu vois ? conclut Bastien. Je ne serai pas le premier à juger. Je sais très bien ce que c’est, le temps que ça prend. Mais Clem, prend juste tes propres conseils en main : cessez de tout encaisser en silence. Vous nourrir de cette culpabilité sans jamais en parler, même entre vous, c’est la laisser vous étouffer. Maintenant, je vais bien, Claire va bien. Alec… Alec ne va clairement pas bien, mais ce n’est pas en portant sa mémoire comme un fardeau que vous empêcherez sa disparition.

— Comment ça, il disparaît ? hoqueta Claire dans une plainte de pleureuse. Il se passe quoi, avec Alec ?

Bastien tenta vers elle une nouvelle approche. Mais Claire se dérobait de nouveau, un nouveau pas de côté pour échapper à son étreinte, toute chancelante dans son chagrin solitaire. Elle ne voulait pas partager sa peine avec lui. Pas encore.

Bastien délaissa sa sœur pour revenir sur Clément. Un dernier détail à régler.

— Et pour cette autre fois, avec Natacha… je reconnais que c’est ma faute, et tu n’as pas à te sentir… je veux dire, tu n’as pas à te ressasser cette scène. C’est comme pour la mort d’Émile, elle devait arriver, parce qu’elle était prévue par eux de toute manière. C’était une part de leur plan. Ils ont utilisé mon envie de connaître la vérité, mon attachement pour Florian et le tien pour Rémi, la position floue de Nat envers nous… ils ont compté sur nos émotions pour nous faire jouer leurs rôles.

Un temps.

Ils savaient très bien ce qu’ils faisaient, dit-il, amer, sans s’embarrasser d’éclaircissement sur la portée de ce ils très emphatique dans sa bouche.

Encore un de ces secrets je présume ? Il a bon dos, son plaidoyer en faveur de la libération de la parole, non ?

Mathieu ne répondit pas. Ce serait lui donner raison. Et il ne voulait pas admettre qu’il lui donnait raison.

— Voilà, renchérit Arthur.

— Mais justement ! S’ils utilisent nos émotions pour se jouer de nous, ils peuvent s’en servir pour nous contrôler aussi ! protesta Garance en s’incluant vivement dans le débat philosophique. C’est la raison pour laquelle on a essayé de les contenir en même temps que nos pouvoirs ! Pour éviter ce genre de débordements !

— Il y en aura encore plus si tu les renfermes trop longtemps en dedans, c’est une bombe à retardement ! observa Lucas, fatigué mais alerte.

Clément se départit de son air égaré pour le défier de le citer, d’un œil lourd de menaces. Lucas haussa les épaules, lassé.

— C’est vrai. Je sais qu’on pensait bien faire, et c’est pour cela qu’on est partis, moi le premier, mais c’est pas le bon choix. Ce n’est rien d’autre qu’une fuite. Mais on ne peut pas fuir indéfiniment, reconnut Arthur.

— Tu crois qu’Ilian finira par s’en rendre compte ? ironisa Thomas.

— En tout cas, on aurait bien besoin de lui pour te réduire au silence, pesta Clément.

Natacha salua la remarque d’un froncement de sourcils dubitatifs.

— Ce que t’essaies de résumer, c’est qu’il faudrait nous sentir coupable à tout prix ? tenta de résumer Claire, prenant tout le monde au dépourvu. Que la culpabilité est essentielle à notre survie ?

— Non. Seulement de ne pas l’étouffer.

Mathieu lui répond en la regardant droit en face, attentif à ne pas la voir au travers.

— C’est une émotion, elle est donc brute et spontanée, incontrôlable, au contraire des sentiments qui se développent à partir d’elles avec le temps. Mais ressentir ces émotions, c’est ce qui nous rend vivants. Et c’est ce que nous envient les Fouchtras. Ce qu’ils veulent détruire. Parce qu’eux ne sont plus aptes à les ressentir. Tout ce qu’ils sont capables de recréer, ce sont des constructions de sentiments à travers leurs anciens souvenirs. Rien de plus artificiel que ça.

« Ce qu’Arthur essaie de dire, c’est que si on commence à se cacher derrière des mots ou de bons sentiments pour maîtriser nos émotions, alors ils auront déjà gagné. Ils nous enfermeront au plus profond de nous-mêmes, avec nos émotions prises au piège.

— Comment sais-tu tout cela ? balbutia Claire.

— J’ai donné un cours une fois. Et l’élève a fini par dépasser le maître en la matière, se contenta Mathieu en rompant le contact. La seule difficulté pour se battre, c’est de le faire en restant humain. Et ce ne sont pas vos idées, dictées par ces monstres, qui vont nous aider à avancer.

— Sur le papier, ça a l’air simple tout ça, déclara Léane.

— Ce qui est surtout plus simple, c’est qu’à présent que nous sommes une composante consciente de chacun des miroirs, nous sommes sur un pied d’égalité avec les fouchtras. Notamment avec nos pouvoirs qui se sont amplifiés, rappela Bastien.

— Au point de pouvoir nous détruire, tu veux dire ? asséna Rémi. C’est pas pour rien qu’on les contient, ils sont devenus trop dangereux pour un être humain. Vous semblez l’oublier dans vos beaux discours.

— Peut-être, c’est une de nos faiblesses actuelles, mais en contrepartie, les miroirs nous permettent d’entrevoir celles des Fouchtras. Les morts n’aiment pas les miroirs. Car ces derniers reflètent la réalité, brisant leurs illusions. Ils nous permettent de voir ce qu’ils sont et ce qu’ils cachent, et ça, les Fouchtras ne nous le pardonneront pas.

— Comment tu peux voir ce qu’ils cachent ?

Natacha semblait sincèrement intéressée par la question.

En vue de le tirer à son avantage ?

Tais-toi, brailla Léane.

Bastien entreprit d’éclairer Natacha sur les évolutions qu’elle avait ratées.

— Depuis quelques mois, les miroirs se sont mis à… innover. Comme s’ils agissaient en entités indépendantes, et ce, dès qu’on a su la vérité. Les Fouchtris ont arrêté de nous montrer nos peurs par exemple, et sont devenus tels qu’ils sont, des créatures-reflets : un concentrique d’images des âmes brisées par leurs cycles. On pense que c’est à cause de nos fragments, qui ont arrêté de se refléter dessus dès que nous sommes devenus des reflets à part entière.

« Mais du coup, les Fouchtras se reflètent aussi en nous, quand ils baissent leur garde. C’est en général quand les souvenirs se mettent à déborder, surtout chez ceux qui ont encore un lien fort à cette temporalité. Qui sont encore plus... humains que la normale. C’est l’équivalent de leurs émotions fantômes. Dans ces instants précis, ils nous laissent percevoir ce qui les rendait humains, et ils n’aiment pas ça. Ils détestent ne pas pouvoir contrôler ce qu’ils nous montrent malgré eux.

— Je sais. Je l’ai vu, moi aussi, confirma Mathieu d’un air sombre.

Il zieuta vers son meilleur ami.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont révélé d’eux qu’ils ne voulaient pas te montrer ?

Bastien grimaça.

— Quelque chose de vraiment pas beau. Mais t’occupe.

Et pourtant tu t’obstines à t’associer avec Fannny ! pensa rageusement Mathieu.

Et ce que tu fricotes avec Florian, c’était quoi alors ?

— En tout cas, on ne doit plus s’isoler, rappela Arthur. Sinon on est la proie de nos Voix, pour la plupart d’entre nous. Et on doit s’entraider, ok ? Arrêter les messes basses et les secrets.

Thomas n’approuva pas. Même de la tête. Parce qu’il avait des secrets bien enfouis qu’il devait conserver, pour la bonne marche du projet, et autant l’autre était maintenant un secret de polichinelle, autant celui-ci ne devait pas être révélé avant le terme.

Bastien ne dit rien non plus. Mathieu ne trahit pas son secret, car Bastien n’était plus un aveugle entêté (quoique), mais n’en pensait pas moins. Il espérait juste qu’il savait ce qu’il faisait.

Rémi et Clément ne se démarquèrent pas non plus. Pas sorcier de deviner ce qu’ils tenaient à cacher.

Mélissa ne réagit pas. Elle avait laissé filer sa chance de s’exprimer il y a bien longtemps de ça. Elle n’avait plus le choix que de se taire. De se débattre.

Léane ne parla pas des accusations perfides que lui assaisonnait la Voix, prête à la mordre à la moindre faille.

Mais sinon, oui, tout le monde était d’accord avec ce genre de convictions.

— Ouais, mais grâce à vous trois, maintenant on va finir par vouloir s’entretuer à coup de machette. Encore plus qu’auparavant.

— Je n’ai pas besoin de ce genre d’outils pour vouloir te tuer, siffla Clément sans user de vis-à-vis.

— Ah, commence pas ! piailla Garance.

— Vous allez commencer par vous calmer et envisager une séance supplémentaire chez le psy, bordel ! Alors maintenant, si c’est pour sortir ce genre de conneries, que tout le monde se la boucle !

La bouche de Claire se referma comme un clapet dans un vagissement sonore. Elle roula des yeux paniqués, dardant sur Arthur des éclairs d’effroi.

— Oh non, souffla Arthur.

— Arthur… arrête tout de suite, conseilla Lucas, encore plus pâle.

Arthur se retourna : Natacha, Lucas et Claire exceptés, tous les autres présents se tenaient la tête, au bord de l’implosion. Les Voix réagissaient à la gueulante d’Arthur en donnant de la leur, furieuses de se voir donner un ordre. Ils semblaient tous fourmiller sur place, à l’agonie, les yeux fous dans leurs orbites et les dents serrées. Les esprits s’échauffaient, à blanc. Ceux qui étaient déjà bien échaudés perdaient déjà le nord, en proie à leurs démons.

Bastien se débarrassa du sien d’une simple chiquenaude mentale et chercha Claire du regard. Constatant qu’elle se portait bien en dépit de son extinction de voix provisoire, il se tourna vers Natacha, qui observait. Elle, bouche bée.

— Je crois que ce sera plus compliqué que prévu.

— Je crois aussi, oui, répliqua-t-elle dans un filet de voix.

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