Chapitre 5.2

10 minutes de lecture

— Tu n’aurais pas dû nous laisser en dehors de toute cette merde ! Je croyais qu’on était amis !

— Justement.

La réplique claquait comme un fouet délavé au fer.

— Je ne vais pas m’excuser, si c’est ce que tu attends de moi. Si c’était à refaire, je le referais sans hésiter.

— Après tout ce qu’on a vécu, tu tiens à la jouer solo ? Tu aurais dû m’inclure ! Au moins moi !

L’exaspération frustrée frisait la consternation dans la voix de Clément. Mélissa se rapprocha, consciente d’assister à une scène dont elle n’avait pas à être le témoin.

— La dernière fois que Bastien t’a inclus, tu as vu ce qui s’est passé ? Et tu as vu ce qu’ils peuvent provoquer, tous les trois ? L’effet sur nous ?

— Tu as paniqué, ok. Mais ce n’était pas une raison suffisante pour tenter de virer Ilian.

— J’ai tenté de faire ce qu’il fallait.

— Ils te prennent tous pour un monstre, maintenant !

— Qu’ils croient ce qu’ils veulent, maugréa Rémi après un temps. Je ne laisserai plus rien déborder. Je ne veux pas le reproduire.

Un long flottement. Mélissa se rapprocha, le cœur battant.

— Tu sais, ils n’ont pas tout à fait tort. Si on pouvait mettre des mots sur… si tu arrivais à te pardonner pour ce qui est arrivé cette nuit, peut-être…

— Ne commence pas !

— Rémi…

L’accent plaintif. Inattendu chez Clément. Il stoppa tout élan émotif en considérant Mélissa, à demi-dissimulée par l’embrasure de la porte semi-fermée.

— Toi, tu aurais pu me le dire, gronda-t-il sans transition. M’envoyer un message, au minimum. Ne me dis pas que c’est ta Voix qui te freinait, ce serait une excuse lamentable.

Mélissa repoussa la porte pour se défendre, en plein jour.

— Rémi voulait vous protéger, Mathieu et toi, et je respecte ses décisions.

Clem la gratifia d’une grimace incrédule.

— Depuis quand tu lui obéis, Mel ? Depuis qu’il s’est réellement pris pour un chef ?

— Je n’ai pas à te répondre. Et ce n’était pas de l’obéissance, mais du respect. J’espère que tu saisis la nuance, même dans ta colère.

— J’y crois pas !

— Crois ce que tu veux, toi aussi. Et j’ai une dette envers lui.

— Quel genre de dette peut t’enchaîner à lui sans prendre le temps de m’informer ?

— Je te retourne la question.

Elle jeta sur les deux garçons une œillade glaciale, montrant qu’elle n’était pas dupe.

— On dirait que l’année que vous avez vécue en compagnie d’Alec n’était pas de tout repos. Vous n’êtes pas amis par hasard.

— Mel…

La menace qui sourdait de Rémi ne devait pas la détourner. Elle aussi ne pouvait pas se laisser déborder. Elle ne pouvait pas s’effacer davantage.

Clément émit un petit sifflement bouleversé. Tout aussi inattendu chez elle de jouer cette carte. Il faut croire que cette année les avait tous changés en fin de compte. Plus qu’elle ne l’aurait voulu.

— J’en ai assez.

Clément lui passa devant sans même chercher à l’éviter, la bousculant sur son passage. Comme un obstacle invisible sur son chemin.

— On ne vaut pas mieux que les Fouchtras, avec nos secrets et vos magouilles.

— Je ne te le fais pas dire.

Clément se retourna.

— C’est ce que tu n’as pas compris, Mel. Il y a des secrets qui ne sont pas que les nôtres. Il est des masques qu’on n’a pas le choix de porter.

« Parce que tu crois que je ne le comprends pas ? Comment se pourrait-il que les personnes qui me connaissent le plus ne voient rien d’autre qu’une image de moi ? Clem ! Regarde-moi ! C’est toute ma figure qui s’écroule ! Clem ! »

— Il ne sait pas de quoi il parle, marmonna Rémi dans le long silence qui s’ensuivit. Il est juste furax, il ne pense pas ce qu’il dit.

Une valse hésitation.

— Une dette envers moi ? C’est comme ça que tu vois… ce qui s’est passé ?

Mélissa ferma les yeux. Même de dos, elle ne voulait pas le confronter. Elle voulait s’enfermer dans le flou. Mais tout était si net. Si tranché.

— Pourquoi…

Rémi s’interrompit, cherchant ses mots à tâtons.

« Pourquoi tu nous en a jamais parlé ? On aurait pu t’aider. Je veux dire… garder en toi ce traumatisme, c’était…

— Tu peux parler, toi, de trauma ! Et puis, c’était pas du tout le moment. Avec la mort d’Alix, le départ de Lucas… puis le père de Garance qui tombe malade alors qu’elle était déjà à bout, je ne voulais pas enfoncer le clou, c’était pas important. Ça ne concernait que moi en plus, alors…

— Mais bon Dieu, bien sûr que c’était important ! Pourquoi tu fais toujours passer les autres avant toi ?! Ton père venait de se suicider, putain !!! Tu passais avant !

— Arrête.. arr…ête…

La supplication se muait en sanglot arraché. Elle sortait toute seule, elle n’arrivait pas à l’endiguer, comme un flot impétueux qui coulait d’elle, s’épanchait par vagues. À la manière des lacérations de Rémi sur le tableau sans doute hors de prix dans cette même salle. Juste sous ses yeux, à elle. Elle aussi, le dos tourné, les yeux fermés qui ne stoppaient pas les larmes salées de la couler, était en train de se noyer.

— Mel.

Ses bras se referment sur elle, une bouée qui la serre très fort. Trop fort. Mais elle n’étouffe pas la culpabilité. Bien au contraire. Elle ne méritait pas le réconfort.

— C’est ma faute, sanglote-t-elle enfin. Il est mort par ma faute.

— Je t’interdis de dire cela, murmure Rémi en s’imbriquant presque sur ses contours.

Pour la laisser s’appuyer contre lui avant de sombrer tout à fait.

— Tu ne comprends pas. Si je ne m’étais pas rebellée ce jour-là, si je ne lui avais pas dit à quel point j’avais souffert sans sa présence, sans son soutien quand ma mère était devenue folle, il ne serait pas mort. J’étais mal, on venait de perdre Alix et j’étais mal, mais… mais je ne savais pas qu’il souffrait encore plus que moi, et que mes mots lui briseraient tout simplement le cœur. C’est ma faute, je ne sais que semer la mort autour de moi.

— C’est faux, et tu le sais. Tu n’étais qu’une enfant.

— J’avais seize ans ! crie Mélissa dans la douleur.

— Une ado de seize ans, ça reste une enfant. Tu ne pensais pas un mot de ce que tu disais. Tu l’as dit toi-même, tu avais juste mal. Tu cherchais… on cherchait tout un coupable à cette époque… ce n’est pas de ta faute. Et tu n’aurais pas dû… il déglutit. Tu n’aurais pas dû enterrer cela en toi.

La digue se brisa et elle se mit à pleurer pour de vrai, sans retenir son chagrin. Les yeux grands ouverts. Rémi l’obligea à se retourner, avec une douceur ferme. Elle noua ses mains autour de son cou, suspendue à lui comme une gamine.

— Bon sang, qu’est-ce qui cloche chez toi ? Que cherches-tu à prouver à vouloir être parfaite et à toujours être présente pour les autres sans jamais penser à toi ?

Pourquoi ? Elle ne voulait pas se voir reflétée en échec dans les prunelles des autres. Elle se refusait à revivre cette sensation qu’elle avait entrevu dans les yeux de son père. Juste avant qu’il ne passe à l’acte. Et cette lueur dans les yeux de Thomas s’en approchait. Thomas qui était incapable de la regarder en face depuis. Par peur, elle le savait, de ce qu’il pourrait y trouver.

— Thomas me fuit. Il me déteste pour ce que je vous ai fait subir, et j’ai peur de devenir un monstre à ses yeux. Ce regard qu’il pose sur moi… je ne supporterais pas qu’Alexis me regarde ainsi, qu’il découvre que je suis responsable du suicide de mon père et..

— De un, tu n’es pas responsable de son suicide, rétorqua Rémi en la détachant de lui. De deux, Thomas s’en est remis, beaucoup plus vite que moi si tu veux mon avis, et il en a vu d’autres au cours de sa vie. Je pense qu’il est comme moi, il ne sait pas comment aborder le sujet, et c’est vrai que ce n’est pas un point facilement abordable. Surtout que tu ne rends pas les choses plus faciles, à faire comme s’il ne serait rien passé.

— Ah oui, c’est vrai que tu es bien placé pour me donner des cours sur le sujet !

Oups.

Et pan, dans les dents !

Rémi ne riposta pas comme à son habitude. Preuve qu’il prenait très au sérieux le problème de Mélissa.

— Je n’ai pas pu. Quand je l’ai su, dès que j’ai entendu son prénom dans la bouche de Claire, c’était fini. Je les voyais, et c’est comme si je retrouvais Alec dans chacune de leurs expressions, dans leurs postures, et c’était un calvaire que je ne voulais pas faire partager. Et pour moi aussi, Thomas m’évoquait quelqu’un d’autre. Comme si on est incapable de le voir pour ce qu’il est réellement, tu vois, marmotte-t-il piteusement.

Oui elle voyait. Très bien même.

— La façon qu’il avait de regarder Florian des étoiles plein les yeux… c’était exactement comme cela que je voyais Alec. On l’avait mis sur un piédestal tellement plus élevé que ce qu’il était capable de faire pour nous. Il s’est vite… à cause de nous, il s’est vite senti dépassé je crois. Bref, ça aussi, cette vénération excessive chez Thomas, ça me foutait des claques pas possibles. Et au final... Au final Florian a fini exactement comme Alec.

— Ce n’était pas de ta faute non plus.

— Non. Mais je n’arrive pas à croire que j’ai été aussi aveugle. Je ne les ai pas reconnus de suite pour ses frangins. Alors qu’il nous cassait les oreilles avec eux. Il en était si fier. Je crois que j’en étais jaloux. De devoir le partager... Si, je crois que je m’en étais douté depuis le début, mais je voulais faire comme si, tu vois, j’étais en plein déni. Ils ne lui ressemblaient pas tellement, et je n’avais vu Bastien qu’une… deux fois.

Rémi arborait un air tellement misérable que c’est maintenant elle qui voulait le serrer dans ses bras. Elle s’en abstint, par peur de froisser ce qu’il lui restait de fierté à lui, et de pudeur, à elle.

— Je m’en veux énormément pour… quand le petit s’est mis à pleurer dans ce parc, seul, au milieu des ombres. On aurait pu le secourir, mais on était tellement… si…

— Terrorisés, compléta doucement Mel. Comme des enfants.

Elle ne revenait pas. Il pleurait. C’est la deuxième fois en l’espace d’une journée qu’elle le voyait pleurer. La deuxième fois, tout court. En toute connaissance de cause, du moins.

— On n’est pas si différents, toi et moi, à vouloir tout garder en nous.

Rémi trembla dans son effort pour se reprendre.

— Mel, ce n’est pas…

— Je déteste ce surnom ! C’est le sien !

Un cri du cœur qui se déleste avec hargne. Rémi sursauta.

— Désolé. Ça aussi, c’est nouveau. Enfin…

Il recula pour mieux la contempler. Abasourdi.

— Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt, aussi ?

Exactement.

— Ta gueule. Pas toi, je veux dire…

—T’inquiète, j’ai compris. Avec moi aussi, elle n’y va pas de main morte.

Oui, à toi aussi, elle doit t’enfoncer la vérité dans la tronche.

— Tous les deux, on est quittes. Histoire de lever tout malaise entre nous. J’ai vu tes faiblesses, tu as vu les miennes, ce qui m’arrive quand je craque. On a tous les deux vu ce que l’autre tenait à cacher. On est donc quittes.

— Tu n’aimes pas être redevable, pas vrai ? La dernière fois que tu étais malade, c’est moi qui t’ai veillé. C’est la seule fois où tu as vraiment baissé ta garde devant moi. Tu n’aimes pas montrer tes faiblesses.

— Qui aime particulièrement cela ? marmonne Rémi.

— Tu vois ce que je veux dire, ou pas ? Tu n’as pas montré tout ce que tu voulais cacher. Moi non plus.

Un court silence entendu s’invita entre eux. Rémi savait très bien qu’ils étaient semblables, tous les deux, à naviguer sur les non-dits en jonglant autant de secrets que de masques. Comme des poupées russes. Infinis.

— On devrait peut-être tenir compte de ce qu’Arthur a souligné et apprendre à lâcher prise, tente encore Mélissa.

— Ça suffit.

— La malédiction ne peut se briser qu’en retournant leurs armes contre eux à l’aide des miroirs, j’en suis consciente. Mais ça va finir par nous exploser à la figure. Comme avec Cécile.

Sa voix se brisa sur ce nom. Mel impliquait sa part de responsabilité dans l’emprisonnement de son amie, et Mélissa ne pouvait la renier. Elle se sentait autrement plus coupable que d’avoir sciemment accepté de laisser Mathieu et Clément à l’écart. C’était vers le piège qu’elles avaient attiré Cécile, Léane et elle. Et si avec Léane, elle n’avait jamais clairement abordé le sujet qui fâche, Mélissa sentait que cette part resterait ancrée en elles. Comme une plaie vive qui resurgissait de temps à autre.

— On va se retrouver prisonnier de nos reflets nous aussi, à trop vouloir superposer par-dessus nos silences, essaya une dernière fois la jeune femme.

Elle essayait. Elle tenait à lui faire passer ce message implicite qu’elle n’osait formuler à personne. En espérant que quelqu’un le chope au vol pour l’interpréter de la manière la plus limpide au possible : venez me sauver de moi-même ! Vite !

Mais Rémi y était aussi hermétique que les autres.

— On est quittes, insista Rémi, décidé à se taire sur cette nuit-là. Le sujet est clos.

*

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Cagou0975 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0