Chapitre 5.3
— Il faut qu’on parle.
Cécile ne leva même pas les yeux de son ordinateur et fronça le nez en agitant sa main, comme pour figurer qu’elle était trop concentrée pour démarrer une conversation. Bastien laissant le silence s’installer, farouchement campé sur ses positions, elle lâcha un soupir profondément ennuyé.
— De quoi pourrait-on parler ? souffla-t-elle d’une voix atone en le dévisageant.
— Je ne sais pas, moi. C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de sujets à aborder ces derniers temps, ironisa-t-il. Je te laisse le choix. Doit-on parler de toi ? Ou de moi ? Doit-on parler d’Alec ? ou de Florian ? À moins que tu ne préfères rajouter Fanny dans la balance ? Tu sais, celle qui a sauvé un de tes… fragments ?
Cécile le dévisagea. Cligna des yeux, lentement… et replongea dans sa prise de notes. Bastien et Claire échangèrent un regard.
— Céc.
Juste ce surnom ébauché dans la bouche de Bastien, prudemment, comme pour tester une éventuelle réaction. Pour tâter le terrain et évaluer si le reste en valait la peine. De fait, rien de ce qu’il tentait ne déclenchait de réaction chez Cécile.
— Cec, tu n’as vraiment rien à me dire ? relance-t-il avec vigueur.
— Pourquoi j’aurais quelque chose à te dire en particulier ? demanda Cécile en reprenant sa tape sur son clavier.
— Évidemment que tu as quelque chose à me dire, à moi ! Parle, sinon tu vas étouffer !
Ses doigts s’envolèrent des touches, en apesanteur. Elle ajusta une dernière ligne, rajouta un point ou une virgule et daigna enfin le regarder.
— Pourquoi j’étoufferais ? Étouffer de quoi ?
L’innocence de la question était sérieuse et concernée, comme si elle doutait des facultés mentales de son interlocuteur. D’une main experte et maîtrisée, Cécile se saisit du gobelet posé près d’elle et tourna le bâtonnet dans le breuvage. Le mouvement circulaire créait un typhon fascinant de régularité, dans lequel elle noyait des pensées pensives et dubitatives tout en survolant le petit groupe qui la dominait dans l’attente. Du café. Apparemment bien corsé, à l’odeur. Depuis quand Cécile était-elle adepte de café ?
Y avait un truc qui n’allait pas. Un truc pas net qui lui filait les jetons, à Thomas. À moins que ce ne soit lui qui déteigne sur le reste, à se sentir de trop au tableau. Pour commencer, il n’était pas certain d’être à sa place, dans cette bibliothèque universitaire. Et ce n’était en rien une question d’âge.
[Bastien ne lui avait pas laissé le choix, l’acculant sous la lame d’un chantage à peine masqué pour le forcer à venir.
« Tu étais parfaitement conscient des risques du plan d’Elsie ! Et que Cécile était l’enjeu de votre marché.
— Je te jure que je n’en savais rien, de ce qui allait arriver à Cécile !
— Non, mais Elsie, elle, le savait depuis le début. Comment penses-tu qu’ils réagiraient s’ils apprenaient que tu l’as aidé dans cet objectif ?
Mal, bien sûr. Mathieu ne se contenterait pas de l’engueuler. Léane et Mélissa ne l’auraient pas raté, elles non plus. Toutes les deux poinçonnées par l’étau de la honte, à l’instar de Thomas. Et c’est avec ce poinçon qu’attaquait Bastien, le con sachant très bien appuyer là où ça faisait mal.
— Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. Je croyais vraiment à son explication, c’était vrai en plus, ce qu’elle m’a dit, mais elle avait une autre idée derrière, qui concernait Cécile. Je ne l’ai su qu’après, je te jure ! Mais c’est justifié, si elle a décidé de le faire, ce n’est pas pour la blesser ! Elle ne lui ferait jamais rien de mal, c’est parce que…
— Je sais. Ne rajoute pas un mot de plus. Il n’empêche que tu regrettes, hein ? avait repris Bastien, sournoisement.
Le salopard. Il lui donnait une chance de se racheter en servant ses propres intérêts. Ou ceux de Fanny. Or, Thomas était bien placé pour connaître ceux d’Elsie, qui différaient à un certain point de ceux de Fanny… qui n’était pas nécessairement au courant, ce que Bastien ignorait aussi. C’est dingue comme ils maniaient à la perfection les secrets emboîtés comme d’une arme à usage personnel.
Exactement comme vous au fond.
— Pourquoi tu as besoin de moi ? Garde cette excuse de réunir les trois miroirs pour les autres. Tu sais que je reste en contact avec Elsie, mais moi je sais très bien que tu complotes avec ta Fanny. Oui, je sais qu’elle existe et moi aussi je peux très bien révéler aux autres ce que je sais. Tes menaces ne marcheront pas sur moi.
— Justement. Toi et moi, on sait très bien ce qu’il en est. Voilà pourquoi je veux te garder à l’œil et tu devrais faire la même chose avec moi. Pour surveiller ce que l’autre manigance.
— C’est ridicule ! Dans ce cas, pourquoi ne pas nous dévoiler nos objectifs ?
— Surtout pas !
Bastien l’avait empoigné par le col, piqué par la suggestion.
— Pourquoi tu crois que je t’ai arrêté dans ton explication sur Cécile ? Parce que je m’en balance ? Il ne faut SURTOUT pas connaître le plan des autres ou tout risque de foirer ! Tu sais ce qui se produit avec les miroirs lorsqu’on se met à savoir ! On ne peut pas se permettre de les laisser prendre le contrôle si ça ne leur plait pas ! Moins on en sait, mieux on se protège !
— Tu parles d’eux comme s’ils étaient vivants !
— C’est le cas, crétin ! T’as rien retenu de ces derniers mois ? Ils sont bien plus dangereux que les Fouchtras ou les Rebelles !
— Ok, s’était-il rebiffé. Mais c’est jouer selon leurs règles, que de se cacher des trucs.
— C’est ce qu’on a toujours fait, depuis le début, avait ricané Bastien. Mais maintenant, nous deux, on est à la merci de Fanny et Elsie.
— Ce que je peux te dire, avait marmonné Thomas, c’est que Cécile n’était pas censée rester aussi longtemps sur la touche. Le contrecoup sur elle n’est pas le même que pour Arthur. Ce n’était pas prévu. Ce n’est pas normal.
— Arthur n’était pas prisonnier, il s’était laissé enfermer dans sa neurasthénie.
— Cécile n’a jamais été une prisonnière non plus pour Elsie. Ce n’était pas son but.
— Tais-toi.
Bastien avait crispé sa mâchoire.
— Raison de plus pour la libérer le plus vite possible de son propre reflet. Avant qu’elle ne parvienne plus à faire la différence.]
Ben là, pour le coup, Thomas arrivait très bien à distinguer ce qui était Cécile et ce qui ne lui ressemblait pas du tout. Et la voir dans cet état, non seulement lui fichait les jetons, mais en plus l’assommait d’une dette qui s’en agrandissait à chaque seconde, coincé dans cette foutue bibliothèque.
Claire se força à détacher ses yeux de la vitre constellée de gouttes de pluie, que la grand-mère de Thomas appelait poétiquement des larmes d’ange, pour faire face à Cécile, qui broyait autant de noir qu’elle, en tournant depuis au moins dix minutes le bâtonnet dans son gobelet sans mot dire. Sans blague, ça devenait gênant au possible.
— Je vais beaucoup mieux, tu sais. Et c’est grâce à toi. Et puis, tu vois, je n’ai pas encore assassiné Bastien, alors c’est plutôt bon signe.
Elle tenta un petit rire. Sans relief, forcé au point de rupture, comme si elle allait se remettre à pleurer, démentant ses paroles par trop optimistes. Plat, le petit rire. Comme s’il s’apprêtait à en faire un grand.
Le bide complet. Ah non, pas tout à fait en fin de compte, puisque le bâton s’immobilisa dans un dernier raclement contre la paroi plastique et que Cécile porta son attention sur Claire.
Claire eut un petit frémissement et Thomas comprenait pourquoi : les yeux de Cécile ne dégageaient aucune émotion. Pas même de l’ennui ou de l’agacement. Rien. La capture de l’image de Claire s’imprimait sur le néant de ses rétines et c’était tout. Ce n’était pas de la neurasthénie, ça. On avait atteint un stade plus profond encore. Claire engrena une reculade que Bastien stoppa de sa fameuse poigne.
— Tu voulais me suivre partout où je vais, je te rappelle.
— C’est au-dessus de mes forces, je ne peux pas, gémit Claire dans une caresse sourde.
Interdit, Bastien la détaille.
— Ne me dis pas que tu as peur, lâche-t-il enfin.
— Si. Ça te pose un problème ?
Il grogne, renfrogné.
— Disons que j’en avais perdu l’habitude. C’est parce qu’elle te ressemble ? Quand je suis parti ?
Claire ne relève pas cette tentative.
— Tu ne comprends pas.
Elle se rapproche de son frère et lui souffle presque à l’oreille pour ne pas que la concernée l’entende :
— Tu vois bien. Ce n’est pas Cécile.
— On est d’accord.
Cécile les observe. Entre voyeurisme tiède et atonie mordante. Déjà portée sur un autre sujet qui était dénué d’intérêt. Ses yeux clignotent et retombent sur son écran.
Bastien la délaisse pour se tourner vers eux.
— Ce n’est pas elle, confirme-t-il simplement. Très calme, comme s’il déclamait un fait divers.
— Ben alors, elle est où ? ose Natacha, sur un couinement mouillé de souris terrifiée.
— Pas là, c’est certain. Du moins, c’est pas elle à la surface.
— Je crois que c’est une pièce de rechange, marmotte Claire, blême.
— Une quoi ?
Natacha est à nouveau paumée.
Bastien fronce les sourcils.
— Ce n’est pas possible. Si c’était le cas, ce n’est pas le miroir qui la piège, pas vrai ? Et pourquoi aurait-il besoin de créer une pièce de rechange dans sa propre enveloppe ?
— Pour donner le change. Tout ce qu’il veut préserver, c’est son pouvoir et elle ne peut pas l’utiliser là où elle est. Mais elle n’est pas physiquement en danger, donc il compose avec son image. Soit il la croit incapable de sortir… bredouille Claire, soit…
Un long suspens.
— Soit elle refuse de sortir, termine Bastien qui revêt la même teinte que sa sœur. Du Cécile pur et dur.
Il fusille Thomas du regard.
— Elle l’avait prévu au programme, ton Elsie ?
— Mais j’en sais rien !
Il croyait quoi, qu’il était le confident personnel d’un fantôme ?
— Une émotion, s’excite Kiernan, poussant tout le monde sur le qui-vive. Il lui faut une émotion. Un truc qu’elle cache au fond d’elle-même et qui pourrait la remonter.
Quoi ?
Resté bien à l’écart, alors que sa présence était discutable aux yeux de Thomas, Kiernan à présent s’emballait, fébrile, entièrement focalisé sur la silhouette de Cécile qui tapotait mollement d’un doigt peu inspiré la même touche de son clavier.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? s’insurgea Thomas.
Une minute, comment est-il au courant, d’abord ?
Bastien ne s’arrête pas plus avant sur la question. Il hoche la tête et relance l’offensive envers Cécile. En deux trois mouvements, il se lance vers elle et lui arrache son ordinateur portable des mains.
— Je n’ai pas terminé ! lance-t-il avec force sans se soucier des regards courroucés qui se tournent dans leur direction.
Manquerait plus qu’on les expulse. Surtout que Cécile va se mettre à piailler au voleur et elle aura bien raison.
Cécile le zieuta, l’air intéressée par ce coup d’éclat. Avant de hausser les épaules et de reprendre le malmenage de son café, les yeux dans le vague. Complètement éclipsée.
Bastien en perdit sa prestance sur le champ. Totalement en déroute. Il s’égara vers Natacha, qui le relance d’une poussée de la main bien figurative : allez, continue d’enfoncer le clou !
— Cécile, je te parle ! La moindre des choses, après tous ces mois, c’est de me regarder !
Elle lève les yeux et le fixe. Dans ses yeux file une lueur. Une étincelle de vie, vite réprimée. Tuée dans l’œuf avant d’éclore.
Elle baisse la tête et la secoue. Mécanique.
— Si j’étais toi, je me tirerais. Mon copain ne va pas tarder.
— Ton copain ?! s’étrangle Bastien, jeté à terre encore.
Il se réfère à Claire et Thomas. Claire sort des orbites abasourdies. Thomas ne peut l’éclairer, il ne sait pas de quoi on parle. Choqué, certes, mais par toute autre chose. Son cerveau cogite à cent à l’heure et se met à fumer. Espèce de petit…
— Tu as un copain, enregistre Bastien.
Il se fige.
— Ne me dis pas que tu sors avec Maël.
— Si, pourquoi ? Ça te pose un problème ? demande Cécile sans démontrer une once d’agressivité ni une once de quoi que ce soit, répétant la phrase de Claire dans un mimétisme magnétique.
— Depuis combien de temps tu sors avec lui ?
— Un mois environ.
Donc depuis qu’elle s’est laissée prendre à sa confusion identitaire. Thomas écarquille les yeux, revenu de ses envies de meurtre. Il comprend où Bastien cherche à amener Cécile.
— C’est débile. C’est débile ce que tu fais, Cécile, et tu sais pourquoi ? Parce que ce n’est pas toi. Et tu le sais très bien.
Bastien rapproche son visage de celui de son amie. Sondant la surface, pour pouvoir se frayer un chemin dans les profondeurs.
— Je sais que tu m’entends. Alors, je ne sais pas ce que tu te reproches exactement, un tas de débilités j’imagine, mais je ne vais pas te laisser te défiler dans la voie de la facilité. Même moi, j’ai pris sur moi et sur mon orgueil pour revenir et personne n’est plus coupable que moi, alors toi aussi tu peux le faire. Reviens Cécile. Je refuse d’exprimer ma reconnaissance envers toi devant un robot.
Aucune réponse.
— Cécile. Florian est revenu. Et tu sais, il ne peut pas agir de lui-même, encore moins directement, parce que tu sais comment ils fonctionnent, ils sont tous tordus, dans tous les sens du terme. Mais je sais que s’il a demandé à Mathieu de venir me voir en priorité, c’est qu’il savait que j’allais venir pour toi ensuite. Parce qu’il refusait de te laisser seule dans le noir. Oui je sais, c’est un bordel à suivre. Mais on n’est plus seuls, Cécile. Tu n’es plus seule et tu ne le seras plus jamais. On tient à toi. Et Arthur aussi. Cécile, Arthur est revenu ! Lui m’a carrément ordonné de venir te voir !
Des flashs zébraient les yeux de la jeune fille comme des éclairs de lucidité. On aurait dit que l’Autre essayait de contenir les émotions dans les prunelles pour les empêcher de se déverser en elle. La mention de Florian déclencha cette averse ; celle d’Arthur les intensifia. Mais de l’autre côté, Cécile tirait sur la corde et tenait bon.
Claire se précipita aux côtés de Bastien et appuya ses mains sur la table. Frémissante et revigorée. Vive.
— Cécile, tu te souviens de notre conversation dans ce hangar, quand nous parlions de tes sentiments et des miens ? Tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Ce moment ? Quand on est devenues sœurs ? J’ai gagné des frères et sœur supplémentaires. On forme une grande famille et c’est d’autant plus évident maintenant. Et la famille, ça ne se renie pas. Tu m’as sauvée de ma dépression, et je suis venue te sauver avec Bastien parce qu’on a besoin de toi. Parce qu’on t’aime ! Tu ne peux pas nous abandonner ! Même Florian ne l’a pas fait, tu n’as aucune excuse ! brama-t-elle soudain en tapant du poing.
Faisant cliqueter le bracelet de fil bleu qu’elle portait à son poignet. Ce bracelet qu’elle n’avait pas sorti depuis des mois.
Le regard bleu de Cécile redevenu terne dans l’intervalle s’accroche dessus. Sans raison apparente, elle bloque et s’y attache. Comme fascinée par le balancement léger de la breloque arbre de vie qui donnait des teintes vivantes sous la lumière inerte des néons blafards. Son corps tout entier se mit à vibrer, imitant inconsciemment cette bascule en vagues, doucement. Puis, comme si une barrière se brisait en éclats de verre, ses yeux se révulsèrent brièvement et en jaillirent des larmes. Chargées d’émotions trop longtemps contenues.
— Cécile ?
Elle se décida enfin à lever les yeux. Des yeux couleur pluie constellée de larmes angéliques. Elle les posa sur eux et pas un reflet ne s’y renvoya en écho glaçant.
— Je sais… je…
Elle s’arrêta, comme elle-même surprise par le son de sa propre voix, éraillée.
— Je sais comment stopper la Boucle, assura simplement Cécile.
Bastien et Claire ne la laissèrent pas continuer et lui tombèrent dessus comme une équipe de rugby, bras enchevêtrés sur elle comme sur le ballon.

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