Chapitre 5.4

16 minutes de lecture

 Claire jappait littéralement sur place, alternant larmes d’orfraie et cris de joie forts démonstratifs alors que Bastien se contentait de la serrer à l’en étouffer. Cette fois, plusieurs personnes se levèrent pour les juger ou les expulser, les autres suivaient les rebondissements avec une intensité perverse. Dans leurs dos, une fille se dressa contre ces intrus pour les renvoyer, car, dit-elle, « dégagez, je veux connaître la suite ! ».

Débordante d’émotions, Nat aperçut Kiernan, revenu en bordure de tableau, dont le soulagement remué tournait à la surprise consternée. Elle suivit son regard mais ne vit rien qui clochait en dehors des coups d’œil ébahis ou furieux des étudiants déterminés à dénoncer publiquement les contrevenants à la règle du silence. En revanche, elle accrocha le sourire de Thomas dont le sourire soulagé se muait en autosatisfait, expression bien connue du « je vous l’avais bien dit ! » affichée en relief sur sa face.

— Quoi encore ?

— Non, rien.

Thomas décocha ce rien en direction de Bastien dès qu’il parvint à capter son champ de vision, mais Bastien l’en écarta d’un signe de tête.

Pas le bon timing, hein ? Ouais, y a une malédiction sur le feu, sinon. N’empêche, il avait eu raison. Elsie était calculatrice jusqu’au bout de sa chape sombre qui lui tenait d’ombre, mais elle n’était pas inutilement cruelle sans y voir une nécessité. La souffrance qu’elle avait délibérément choisi de laisser venir à Cécile, avant que cette dernière ne décide volontairement de se l’infliger ensuite, cachait la clef que Cécile avait déterré de sa prison. Elsie n’imposait jamais ; elle posait juste les conditions et les jalons pour arriver à ses fins, anticipant les comportements et les réactions, basés sur leurs émotions terriblement humaines. C’est ce qui la rendait d’autant plus manipulatrice et insaisissable dans un système qui prévoyait leur droit au libre arbitre. Ce qu’ils nous enviaient devenaient leurs outils offensivement efficaces.

Des pions consentants. Mais des pions.

Mathieu n’a pas tout à fait tort.

Je sais, répliqua Thomas. Ce n’est pas le moment.

— Qu’est-ce que t’as foutu ? braillait Claire en secouant son amie comme un prunier.

— Merde, arrête, tu vas la blesser ! s’énerva Nat.

— Laisse-la faire, je lui ai fait peur. C’est normal.

— Qu’elle te traite comme un objet ?

— Non. Un objet, c’est friable. On ne le secoue pas. Je n’en suis plus un. Voilà pourquoi elle me traite ainsi. Pour prouver que je suis revenue.

— Tu n’es qu’une… commence Claire, tremblante.

— Qu’est-ce que vous lui faites ?

C’est sur ces entrefaites que se pointait un type, la bouche en cœur d’ébahissement. Le spectacle de Claire qui dansait d’une moitié tout en trainant de l’autre Cécile, de rage, portait à confusion comme à la délectation des spectateurs. Bastien qui serrait Cécile dans ses bras en s’efforçant de suivre le ballet dicté par sa sœur était également risible. En tout cas, Thomas avait envie de se fendre la poire mais ses émotions contradictoires enchaînées à la pelle l’en empêchaient.

Le type n’avait pas envie de plaisanter en revanche. Ça crevait les yeux.

L’ambiance se brisa net sous son intervention. Bastien s’empressa de relâcher sa prisonnière et lui adressa un raclement de gorge contrit, penaud de s’être laissé emporter dans un lieu de culture et de savoir. Claire interrompit sa danse tribale sur le champ et s’investit à fond dans le tortillage de mèches, art qu’elle savait parfaire quand elle redevenait cette gamine effacée à se faire manger. Cécile observa le nouveau garçon avec ses grands yeux tout ronds. Un rouge pivoine piqueta ses joues alors qu’elle se saisissait de ses mains pour les triturer, par réflexe. Celui de la Cécile d’avant, avant qu’elle ne se métamorphose en super héroïne dépassée pour prendre soin de Claire. Le type accusa le coup, de plus en plus perplexe à mesure que la rougeur s’étalait jusqu’au front de Cécile.

Elle laissa retomber ses mains et se redressa, parut gagner quelques centimètres.

— Maël, je suis désolée. Mais toi et moi, ça ne peut pas coller.

— Pour ce soir ?

Long silence révélateur.

— Mais… mais depuis quand ?

Maël tombait des nues.

— Arrête, c’est pas drôle ! Y a pas une heure, tu m’envoyais trois messages d’amour bourrés de smileys cœurs !

— À ce point-là ? s’étrangle Bastien en dévisageant Cécile. C’est une blague ?

— Oui, c’est une blague ! rugit Maël.

Comme si l’annonce arrivait comme un cheveu dans la soupe qu’on essayait de rattraper vainement avec une fourchette, s’acharnant ensuite par dépit à l’enfoncer dans le breuvage spongieux. Encore et encore. Comme pour en nier l’existence.

Cécile rougit davantage et incline la tête brièvement, comme pour courber l’échine. Pour mieux la relever.

— Justement, ce n’était pas moi.

— Quoi ?

— Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas continuer à sortir ensemble. Je ne veux pas être ta copine. Enfin, si. Une partie de moi aurait adoré, c’est pour cela qu’on en est là, mais en réalité je ne suis pas certaine de ressentir la même chose pour toi et je sais que ce n’est pas juste de te le faire croire. Je ne peux pas m’accrocher à toi uniquement parce que toi tu m’aimes, parce que t’es un mec génial qui ne mérite pas ce genre de relation, Maël. Tu vois bien que tout sonne faux depuis le début.

— C’est faux ! Tu as moins peur qu’avant ! Et tu me montres tes sentiments, la preuve ! Tu commences à t’ouvrir à moi !

— Désolée, ce n’étaient pas les miens. Seulement ceux que j’aurais voulu avoir, murmura Cécile. J’ai fait l’erreur de laisser faire. Mais il est grand temps que j’arrête cette connerie, avant de te blesser encore plus profondément. C’est fini.

— Je… je ne comprends pas, s’entêta Maël.

Son regard courroucé glissa dangereusement sur Bastien, comme s’il recherchait un lien de cause à effet. Complètement à côté de ses pompes.

— Que se passe-t-il ?

La fille qui leur tournait le dos et qui avait envoyé bouler tous les mécontents se retourna et vint glisser son grain de sel, insidieuse.

— En gros, dans les grandes lignes, elle ne t’aime pas, résuma-t-elle dans un grand sourire.

Bastien opéra un bond magistral sous le choc, et Kiernan, qui ne s’était pas départi de son air ahuri depuis qu’il l’avait remarquée, s’avança pour forcer l’impertinente à se rasseoir. Laquelle obéit sans rechigner, sans perdre une miette de la suite.

— Voilà. Dans les grandes lignes, c’est exactement ça, dit Cécile sans même regarder la fille, les lèvres réduites en une fine hachure.

Elle jette un coup d’œil vers Claire et Bastien. Sans prendre en compte l’acteur principal, figé sur place.

— Il faut qu’on parle, confirme-t-elle. Maintenant.

Elle attrape son ordi et son sac, son gobelet qu’elle attrape entre deux doigts dubitatifs pour le balancer à la poubelle avec fureur et s’échappe à l’étude de l’assemblée en un coup de vent.

— Cécile, attends !

Bastien est complètement semé. Tiraillé entre trois feux différents.

— Euh… elle… je…

Il bégaie, alterne entre la pitié compatissante pour Maël, et des allers-retours éperdus entre la silhouette évanescente de Cécile et celle de l’inconnue qui le regarde s’engloutir, moqueuse en dépit de la fureur arrière-plan de Kiernan.

— Je… oh, et puis zut !

Bastien temporise avec ses mains qu’il abaisse à plusieurs reprises saccadées, paumes vers le bas. En espérant ralentir le cours, en tempo mollo.

— Je reviens, promet-il avant de s’élancer à la suite de Cécile.

C’est envers Natacha qu’il esquisse cette promesse, mais ce n’est pas à elle qu’il la lance.

De sa chaise, la fille blonde hausse les épaules. Pas franchement convaincue.

— C’est ça, tu reviens. Comme d’hab, quoi.

Claire prend le temps de la harponner d’un halo soupçonneux avant de se précipiter à leur suite. Considérant qu’il n’y avait plus rien de juteux à en tirer, les gens se désintéressèrent du spectacle… laissant le reste du groupe dans un embarras gênant. Du reste, Kiernan et Thomas s’en foutèrent royalement bien assez vite : le premier, atterré, s’intéressait à la blonde qui refusait ostensiblement de faire de même, concentrée sur le désespoir naissant de Maël, et le deuxième s’intéressait à Kiernan, dans une fureur grandissante prête à exploser. Natacha se tortilla, consciente de se ressentir poids mort alors que Bastien avait décampé sans elle. Maël, le nouvel ex-petit ami prenait racine, assommé par la rapidité d’une scène qu’il n’avait pas vu venir ni pris le temps d’analyser.

La fille ne le quittait pas des yeux. Intriguée.

— Tu peux pas le laisser tranquille ?!

Kiernan tentait vainement de lui insuffler un sens des responsabilités, la sermonnant de haut. Multitâche, écoutant et ignorant ce qu’il avait à lui reprocher, elle balaya la remarque en ramenant une mèche derrière l’oreille. Et sourit à Thomas qui les observait, paré pour l’attaque. Et ce n’est pas sa Voix qui préméditait le coup depuis tout à l’heure. Non, du tout. Bon, d’accord peut-être un peu. Ou plutôt qu’il la laissait en lui l’échauffer, par pure mesquinerie. Et désir de vengeance. Donc la fille constatait sa colère. Et lui sourit. Elle avait un sourire magnifique, faut avouer.

— Tu es Thomas.

Un simple constat.

— Ouais. Et toi, t’es qui ?

Le sourire s’élargit. Elle commençait à lui faire peur. La colère retombait.

— Tu es Ninon, répondit-il à sa place, humilié de ne pas avoir fait le rapprochement plus tôt.

Depuis le temps qu’on en entendait parler, de la star incognito, voilà qu’elle se pointait quand il ne fallait pas, planquée comme une ombre à espionner les autres. À espionner Bastien surtout.

— Oui, je suis Ninon.

Elle ne bougeait pas de sa chaise, en retrait. Se tordant le cou pour les apercevoir, Kiernan lui bloquait pratiquement tout son angle de vision. N’aimait pas qu’elle l’ignore, aussi.

— Tu n’as rien à faire ici !

— Toi non plus.

Elle pivota soudainement, froidement.

— Je ne te voyais pas fréquenter Bastien, assena-t-elle en plissant ses yeux ambrés.

— Stop. Arrête de nous entraîner dans vos guéguerres. C’est fini, maintenant. Et cesse de lui courir après, c’est glauque.

— Il ne s’agit pas de ça, dit-elle sur un ton mordant. Tu lui as dit ?

Kiernan hésita.

— Non. Il l’a deviné tout seul.

— Tout seul ? grinça-t-elle. Tu te fiches de moi ?

— Lui aussi, il est… accompagné, glissa-t-il sur un souffle. Et aussi…

Et son regard glisse aussi, s’attarde une brève fraction de seconde sur Thomas, comme une infime tergiversation, un hochement de tête presque imperceptible, imperméable. Mais pas pour Thomas. Ninon ouvre des yeux ronds comme des soucoupes sur ce dernier. Peu soucieuse d’être discrète. Même envers Thomas.

Thomas, qui en a marre d’être pris pour une prune. La haine se ravive, attisante.

— J’en étais sûr ! Vous êtes de mèche avec Elsie, vous aussi ! Espèce d’enfoiré, comment as-tu pu me… mmhh !!!

— Tu continues de traîner avec elle ?

La stupéfaction et l’horreur teintent la voix délicate de Ninon.

— Pas du tout ! proteste vigoureusement Kiernan, sa main courageusement vautrée en bâillon en travers de la figure de Thomas, essayant d’échapper aux coups de dents. Euh…

Il dérive vers Nat, qui les observe, sur la réserve.

— Tu m’excuses une seconde ? demanda-t-il poliment pour une permission en tirant Thomas derrière lui.

Nat les excuse d’un geste flou de la main. Kiernan ignore qu’il vient de lui révéler la signification de cette aura de mystère qui flottait dans le cagibi entre Bastien et lui. Ni Kiernan, ni Thomas ne savent qu’elle est au courant de ce secret de polichinelle que personne n’évente. Sans parler de Ninon. Quoiqu’ils complotent de leur côté avec Elsie, rien ne peut être pire que le plan concocté par Bastien et Fanny. Elle s’aperçoit qu’elle en frisonne, rien que d’y penser.

Ninon la dévisage. Avec une telle intensité qu’elle en est effrayante.

— Toi aussi, t’es une victime des Fouchtras. Et des miroirs.

— Oui, répond-elle.

Parce que c’est vrai, aussi.

Ninon hoche la tête. Et observe le silence. Étrangement, cela n’avait rien de malaisant. C’était même plutôt apaisant, le silence que communiquait Ninon. Comme si elle en avait fait son habitude, son cocon. Nat savait que le destin de Ninon était ourlé de silence de solitude. Imposée par son fragment corrompu qui la poussait à rejeter intuitivement toute forme d’alliance avec un autre fragment. Et la versait dans la méfiance et le sarcasme en guise de remparts.

— Bastien t’aime bien.

C’était autant une affirmation qu’une question.

— Non. Je lui sers juste pour ses plans.

Ninon rit. Un rire amer.

— Ses plans. C’est pas plus les siens que nous les nôtres.

— Vous en avez un avec Elsie, vous aussi.

— Non. Du moins, nous l’avons rejeté, son plan, dit-elle très sèchement.

Elle se pinça les lèvres, l’air courroucé.

— Enfin, j’espère que Kiernan ne s’est pas laissé avoir, se reprit-elle sur un ton plus mesuré.

— Pourquoi se laisserait-il avoir ?

Elle la contempla avec de grands yeux.

— Parce qu’elle est douée pour faire croire qu’il n’y a pas d’autre solution. Et Kiernan est assez désespéré pour la croire sans trop de problèmes.

*

— Tu ne sais pas te taire ? ragea Kiernan en libérant Thomas d’un coup dur. Et d’abord, comment tu as deviné ?

— Tss, c’est pas compliqué…. Le coup des émotions refoulées pour se libérer ? Hello ! Comment aurais-tu pu sortir un truc pareil si tu n’avais pas été au courant ? Tu n’étais même pas là quand on en a parlé. Je veux dire, c’est flagrant.

— Ç’aurait pu être une supposition. Comme ce qui est arrivé à Arthur pour le sortir de sa mauvaise passe, se renfrogna Kiernan, vexé.

— Bien sûr, ouais. Une supposition. Je trouvais ça louche que tu nous accompagnes pour commencer. T’avais rien à voir avec le sujet !

— Ne fais pas style de tout savoir, Tom. Je pensais ce que j’ai dit : on ne peut plus rester dans l’inaction sans vous aider. Ce qui est arrivé à Cécile, c’était aussi de notre faute. Ninon a tort, vous n’êtes pas nos ennemis.

— Personne n’a jamais dit qu’on était des ennemis. Sauf nos Voix.

— Ninon, si. Elle ne pourra jamais s’empêcher de vous voir comme des ennemis. Même avec nous, elle a du mal.

Kiernan se rembrunit.

— Elle n’y peut rien. C’est dans sa nature. Enfin, son fragment.

— Ouais. Et si elle tourne autour de Bastien, c’est dans sa nature là aussi ? C’est chelou. Même toi, tu trouves cela « glauque ».

Il secoua la tête.

— C’est pour la faire réagir que j’ai dit ça. Elle est aussi fascinée par Bastien que lui par elle. Tu as bien vu.

Oui, il avait bien vu. Le conflit interne de Bastien s’était affiché sur son visage dès qu’il avait reconnu Ninon. Seulement, ce que Thomas retenait maintenant et ce que soulignait son propre double interne, c’était le cas de Kiernan. Tout était bon pour le pousser à se jeter sur lui : le fait qu’il parle le français encore mieux que lui, alors que son anglais à lui rasait le plancher, ou plus encore le fait qu’Elsie lui accordait à lui aussi sa confiance. Enfin, non. Elsie ne leur faisait pas confiance. Elsie les manipulait. Bien, car elle laissait entendre qu’elle faisait confiance, mais cela restait de la manipulation pure et simple.

Bref, sa Voix l’enflammait sur Kiernan par jalousie, une des émotions les plus primaires qu’il soit. Et cela marchait, Thomas consumait sa logique et sa raison comme une allumette.

— Et à toi, Elsie t’a promis quoi ? cracha-t-il, dégoûté.

— Ça ne te regarde pas.

— C’est en rapport avec Caitlin ?

Il se retrouva plaqué contre le pilier à quelques mètres derrière lui. Même si la manœuvre n’avait pas été aussi violente qu’elle l’aurait pu être, son dos l’accusa sans sommation, lui coupant momentanément le souffle. Thomas se sentit glisser à terre comme un chiffon. Il fut tenté de rester dans cette position fœtale, histoire de ne pas décupler la haine de Kiernan. Autocentré sur sa propre Voix, il en avait oublié celle de son camarade. Et apparemment il y avait partiellement cédé, même un court instant. Ça lui apprendra à fermer sa gueule, à Thomas. En tout cas, c’était un bon début.

— Merde ! Thomas ! Ça va ?

— Ça va, haleta le garçon en s’allongeant sur son dos meurtri. Je parlerai plus de Caitlin. Fallait me le… dire, que t’étais amoureux d’elle.

— Quoi ?

Bouleversé, Kiernan s’empressa de le relever.

— Oh, merde. Je suis désolé, je… je…

— J’ai rien, calme-toi.

Kiernan fit quelques pas dissuasifs en arrière, résolument déterminé à ne pas le toucher. Puis d’autres. Et d’autres encore.

— ON NE PEUT PAS AVOIR UNE CONVERSATION SECRÈTE À PLUS D’UN KILOMÈTRE DE DISTANCE !!! beugle Thomas, excédé. ET JE N’AI PAS ENVIE DE ME RISQUER EN BILO…CATION POUR… ÇA !

Et merde, il en perdait son souffle.

Kiernan lui fit signe de baisser d’une octave en réduisant prudemment la distance qui les séparait.

— Tu n’y es pas du tout. Cate est ma cousine, sortit-il en s’immobilisant à trois mètres de lui.

Oh. La famille, c’est sacré dans le coin. Et Thomas pouvait aisément le comprendre.

— Ah. C’est dingue le niveau de relations familiales, non ?

— Qu’est-ce que tu crois, ricane nerveusement Kiernan. C’est moi qui ai sorti cette théorie sur la famille en premier, et Mélissa a suivi direct. Quand on a rencontré Claire et Bastien par la suite, ce n’était plus de l’ordre de l’hypothèse, mais une évidence. Seulement je n’avais aucun moyen de savoir que ça partait encore plus loin, marmonna-t-il.

Évidemment que non. Personne n’aurait pu. Même en le sachant, ça ne devenait pas plus simple à comprendre. Au contraire.

— C’est moi qui m’excuse. Je ne voulais pas… c’est juste que j’ai remarqué que Stephen et toi, ben, vous êtes comme collés à Caitlin, et vous réagissez en fonction d’elle. J’ai donc pensé que tous les deux, vous…

— Eh beh pas du tout. C’est ma cousine, et c’est comme une sœur pour Stephen. On a pratiquement grandi ensemble ;

Ben voyons, le vivre ensemble. Encore un scénario des Fouchtras. Sauf qu’avec eux, le projet de tisser des liens pour mieux les détruire par la suite n’aurait pas fonctionné, vu qu’ils avaient eu la chance (ou la malchance d’un autre point de vue) de rencontrer Ninon en premier. Et c’est Ninon qui leur avait soufflé l’idée de ne pas s’attacher aux autres, de cultiver l’entre-soi avec la barrière de la langue, afin de conserver une plus grande liberté tout en ayant libre cours à l’espionnage le plus discret. Enfin, rester entre soi par instinct de survie, c’était facile à faire quand on n’avait pas affaire à quelques Fouchtris dans le coin. Pour être honnête, c’est probablement ce que Thomas aurait fait de son côté s’il n’en avait pas croisé un sur le chemin. Cela le plongeait parfois dans un désarroi confus et indicible. Pourquoi lui et pas eux ? Oui, c’était de la jalousie, il est une ordure. Il est au courant, merci bien.

— Cate est… Cate est plus fragile qu’elle ne veut le croire. Surtout en ce moment. Et puis, elle est très… c’est une tête brûlée, elle n’écoute jamais personne. Donc on limite la casse en la laissant dire ou faire ce qu’elle veut. Mais on la tient à l’œil.

— Y a pas que ça, insiste Thomas. Tu sais qu’Elsie peut se montrer monstrueuse, mais tu as conclu un pacte avec elle. J’ai raison, pas vrai ? Ça concerne Cate.

— T’es insupportable.

Kiernan grinçait littéralement des dents, bien consciencieusement. Ça faisait comme un grincement de craie ou comme un popcorn qui éclate dans le micro-ondes. Chacun sa méthode pour se retenir. Celle-ci devait être particulièrement douloureuse. En plus d’être particulièrement rentable pour le dentiste.

— Oui, ça la concerne. Mais ne dis rien à personne, pas même à Stephen ou à Ninon, t’as compris ? Et encore moins à Cate ! Si tu le fais, je te jure que je ne sais pas si je parviendrais à me retenir de…

Il se tut, l’air torturé. Oui, Thomas avait pigé.

— Ils sont pas au courant ?

— C’est pas ça. Cate ne doit pas être au courant. C’est la seule façon de… de tout arranger. Stephen et Ninon… ils sont au courant, mais ils ont refusé. Ils croient que j’ai fait pareil.

— Ils n’ont pas eu tout à fait tort.

Kiernan secoue la tête.

— C’est trop tard maintenant. Et toi ? Pourquoi tu marchandes avec elle ?

— Elle a un moyen bien à elle de détruire la Boucle.

— Je sais. Mais comme tous les Rebelles. Et on peut dire que sa méthode est très brutale.

— Comme tous les Fouchtras, réplique Thomas.

Kiernan le dépèce du regard, silencieux.

— Vraiment. Pourquoi, toi, tu as conclu un pacte avec elle ? T’as quoi à y gagner ?

Thomas resta farouchement muet.

— C’est donnant-donnant, Thomas. Tu ne m’as pas provoqué pour rien.

— Pourquoi moi je devrais te faire confiance ?

— Parce que tu jouerais leur jeu autrement ?


Point partout.


— Elle m’a promis un truc. Une chose qui compte beaucoup pour moi.

Kiernan attendit. Thomas finit par baisser les armes, dans un soupir serré sur sa poitrine.

— Elle m’a promis de me ramener mes parents si je l’aidais.

 Un ange passe.

— T’es cinglé, souffle Kiernan. Et t’as gobé ça ?

— Ce n’est pas un mensonge. Elsie ne ment jamais.


Enfin, elle ne disait pas tout. Mais elle ne mentait pas.


— Même si c’était vrai, même si c’était possible, ça risque de tout chambouler ! T’es au courant des risques ?

  Oui, il était au courant, merci bien. Ni Kiernan ni Mathieu ne lui avaient appris quoi que ce soit sur les risques de chambouler le temps. Mais c’était lui qui les prenait dans cette histoire. Et il n’avait rien à perdre.

— C’est donnant-donnant, rappela Thomas. Je me tais, tu te tais. C’est ainsi qu’on fonctionne tous, pas vrai ?

Kiernan ouvrit la bouche… mais renonça à protester.

— T’es cinglé, répète Kiernan, sidéré.

— Désespéré, le reprend Thomas. Exactement comme toi.

*

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Cagou0975 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0