Chapitre 5.5
— Arrête de gigoter !
— Mais j’ai faim ! Je veux un Kinder !
— Je t’ai dit non ! Tu viens de goûter !
— Mais c’était pas un Kiiinnndeeer ! couine Thélia encore plus fort.
Léane évite le sourire retors que Garance étrenne depuis que Thélia avait enclenché sa sirène dans l’allée des bonbons et autres cochonneries. Elle avait voulu les dissuader de faire les grandes courses avec des petits à la sortie de l’école mais Léane et Mélissa ne lui avaient pas laissé le choix, leur seul créneau commun disponible non plus.
— Mais non, ce ne sera pas plus long ! Thélia a promis d’être sage !
— Et tu crois une gamine de trois ans ?
Et là, avec Thélia qui poussait des gueulantes à chaque frustration et Alexis qui attendait patiemment de caser entre deux feux des détails à rallonge de son pa-ssio-nant séjour en jacassant de plus en plus fort, le sourire de Garance décollait vers les hauteurs à mesure que les deux grandes sœurs refroidissaient leur motivation.
— Finalement c’est marrant les courses avec des mômes, se marre Garance quand Mel s’octroya un petit soupir plus si discret devant un autre « et après et là on on a, avec la maîtresse, on on… » d’Alexis.
— Ta gueu… tais-toi et dis-moi si on a besoin de riz, rétorqua Léane en arrachant un sac de chips des mains de sa sœur.
— C’est pas moi qui ai la liste.
— Pourquoi t’as voulu venir, en fait ?
L’animal en Léane commençait à vouloir ruer dans les brancards. Garance ne faisait que se plaindre et montrait un manque de volonté démentiel.
— Avec la tronche que se tire les mecs à la maison ? J’avais pas trop le choix.
Garance balança un sachet de Basmati thaï dans le chariot avec une motivation blasée de caissière aigrie qui donnait envie à Léane de l’étrangler.
— Façon, vu comment Rémi a jarté le petit nouveau, c’est pas conseillé de traîner dans ses pattes quand on n’appartient pas à « sa bande ».
Elle largua un « mais quel con » à la manière d’un tir d’obus à bout portant. Dans l’allée bondée, Alexis fit remarquer que c’était un gros mot, mais beaucoup moins gros et donc beaucoup moins grave que « salopard de pervers à petite bite » par exemple.
— Merci Alex, assena Léane en couvrant les oreilles de Thélia avec un regard missile engagé.
La peau cannelle de Mel s’embrasa d’un éclat brique chauffée à blanc.
— Où est cette liste ? marmonna-t-elle en plongeant une main fébrile dans son sac aux dimensions profondes dignes de celui de Mary Poppins.
Thélia la regardait avec un intérêt de plus en plus prononcé extirper ses trouvailles pour les poser dans le caddie.
— C’est quoi ?
Elle s’empara d’un petit cône avec l’avidité des enfants qui considèrent leurs prises comme leurs dès l’instant où ils posent les mains dessus.
— Touche paaaas !
Alexis la poussa presque pour lui reprendre l’objet.
— C’est son cadeau ! C’est moi qui lui ai donné !
— Alexis ! Mais ça va pas ! Tu n’as pas à lui parler sur ce ton, ni à lui faire mal ! Rends-le-lui !
— Mais c’est à toi !
La lèvre inférieure du garçon commença à trembloter sous le coup de l’injustice.
— Elle a trois ans ! Elle veut juste le regarder !
— Elle veut juste le piquer !
— C’est pas vrai ! pleurniche Thélia.
De derrière ses longs cils de velours, la petite décoche en direction de Léane un appel à l’aide.
— Thélia, tu regardes, puis tu le rends à Mélissa, tu as bien compris ?
Sa sœur se renfrogne, boudeuse. Elle jeta à terre le volcan en plastique qui avait perdu tout charme à ses yeux. Furieux, Alexis le ramassa et fit mine de mettre un coup de pied dans le tibia de Thélia. Il n’acheva pas son esquisse, bien entendu, mais la petite fille poussa un glapissement monstrueux et se jeta d’elle-même par terre dans une belle démonstration de son jeu d’enfant-martyre.
— Il m’a tapééée…
— Relève-toi tout de suite ! siffla Léane.
— Alexis, donne-moi ce volcan, ordonna Mel dans le même élan.
Alexis tira la langue à Thélia qui se remit à chouiner, avant de s’exécuter.
Son volcan à la main, Mélissa continua sa fouille.
— On s’éclate, commenta Ganache. En attendant, tu as trouvé un beau presse-papiers pour ton bazar, nota-t-elle en louchant dessus. C’est censé représenter quel volcan d’Auvergne, Alex ?
— Je sais plus.
Tu m’étonnes. Ce truc vert forêt bordé de vert pelouse n’était qu’une réplique exemplarisée à foison des boutiques attrape-couillons où on relâchait les gosses dans leur dernière après-midi de classe verte, histoire de claquer frénétiquement leur argent de poche dans les souvenirs les plus immondeusement kitsch au possible. Et à neuf ans, Alexis confirmait que tous les goûts étaient dans la nature. Pourtant Mel s’était extasiée à l’extrême sur son cône d’Auvergne comme s’il constituait le cadeau le plus précieux au monde.
— J’aurais pu t’apporter une bouteille de Volvic, mais un volcan c’était mieux, avait expliqué Alexis avant de se lancer dans une description très détaillée de la visite de l’usine Volvic avec sa classe.
Dommage, Alex… au moins ta sœur aurait trouvé une utilité, à sa bouteille, durant tes explications. Elle serait morte d’ennui mais pas de déshydratation.
— Ah, j’ai ! La voilà, la liste.
Mélissa la tendit à Garance avec un stylo.
— Rends-toi utile, barre ce qu’on a déjà et dis-nous ce qui nous manque, qu’on se tire d’ici au plus vite.
— Alors, voyons… ça, c’est fait, ça aussi, oui, oui… là, j’arrive pas à te relire. Tiens, Alex, tu veux m’aider ? Elle a écrit quoi, ici ?
Le garçon plissa les paupières pour se concentrer.
— Ben.. j’arrive pas à voir aussi. C’est pas clair. C’est un t ou un p ?
C’est toi qu’es pas clair. Un t ou un p n’a pas du tout la même orientation.
— Il est dyslexique maintenant, ton frangin ? murmura Léane.
Mélissa la mitrailla en s’emparant de la feuille. Elle détailla la ligne problématique en silence. Éloigna la liste pour une meilleure vision d’ensemble, la rapprocha sous son nez.
— Je ne sais pas. Je n’arrive pas à me relire. Je crois que c’est tomates mais je ne vois pas bien.
— Allons bon.
— Mais… tu n’as pas mis tes lentilles ? interrogea Garance.
— Non.
— Mais… tu ne portes pas tes lunettes non plus.
— Bien raisonné.
— Non, elle a pas ses lunettes, confirma Thélia.
— Mais pourquoi ? Tu ne vois rien sans lunettes.
— Si. Je vois.
Mélissa avait adopté un ton catégorique.
— Ben non, tu ne vois pas, s’agace Léane.
Elle comprenait mieux pourquoi Mélissa avait mis plus de vingt minutes à choisir une boîte de concentré de tomates au milieu des briques de pulpe de tomates.
— Tu vois tout flou sans tes lunettes, t’es complètement miro.
— Justement, c’est le but, dit Mélissa en remplissant de nouveau son sac.
Léane et Garance se regardèrent.
— J’comprends pas.
— Moi non plus.
— Laissez tomber, grommelle Mélissa en se refermant. Finissons ces courses de merde.
— Elle a dit un gros mot, releva Thélia, sérieusement impliquée.
Arrivée en caisse, elles étaient toutes plus ou moins furibardes. Juste devant eux, un groupe de jeunes se disputait joyeusement en bout de tapis, critiquant les choix et les goûts d’un camarade ou d’un autre.
— Sérieux ? Qui a pris des concombres ?
— Ça s’appelle des légumes, riposta calmement une fille blonde en rangeant les courses aux côtés d’une autre, encore plus étincelante de blondeur platine. Tu devrais essayer, entre deux bières.
Ils se houspillaient et dévalorisaient chacun de leurs articles, qui n’était pas sur la liste, donc qui ne comptait pas dans la cagnotte, qui était un dérapage ou une envie sur le pouce, qui allait payer le surplus, et qui allait payer les restos sachant que « moi j’ai déjà payé presque toute l’essence – non mais quel gros mytho ! «
La caissière passait les articles d’une main nonchalante, sans se presser. Sans avoir l’air d’écouter aussi, bien qu’un sourire flottât de temps à autre à une blague ou un éclat bien tourné. Les jeunes avaient l’air paré pour leurs vacances entre potes ; au milieu des apéros, des toasts, des softs et des bières aux couleurs vives surnageaient vaguement quelque verdure raisonnable et raisonnée.
Léane contemplait le groupe, surfant sur une vague de nostalgie. Ces six jeunes qui alternaient leurs cartes bancaires et les billets – y en a un qui beuglait que c’était Emma qui devait payer le tout, elle avait perdu, et de loin, le pari de la note – lui rappelait leurs débuts.
Ils avaient essayé, lors des crashs tests de cohabitation première, de faire les courses hebdomadaires ensemble, afin de contenter tout le monde et de tous œuvrer à la participation, mais c’était vite devenu un bordel généralisé dont chacun pouvait se passer. Ils avaient donc choisi de mettre en place des duos, à tour de rôle. C’était bien plus efficace. Mais ce joyeux bazar organisé lui manquait à présent. Cette nonchalance, ce brouhaha désinvolte, était un violent contraste avec l’ambiance qui régnait chez eux. Enfin, ce n’était même plus un chez soi décent. Ils essayeraient de nouveau, d’où le but de leur présence dans cet hypermarché, pour reformer, de nouveau, des tours, mais ils savaient bien, tous, que c’était aussi illusoire qu’éphémère. Et en observant cette troupe de trublions heureux au centuple, Léane avait constaté qu’ils n’avaient jamais, jamais, ja-mais eu le droit à ce genre de communion. Comme s’ils n’avaient jamais eu véritablement droit au bonheur. Ni à l’insouciance de circonstance. Bon, après c’était difficile à forcer, l’insouciance, quand tes camardes se faisaient faucher l’un derrière l’autre. Léane cernait mieux le contexte désormais. Et le contexte était amer. Juste amer.
Garance survolait elle aussi le désordre du petit groupe, les yeux éteints, et Léane se demandait si elle songeait à la même chose. Au bon vieux temps, aux temps avec ou sans elle. Le sujet est clos. Comme autant de silences. On pouvait bavasser deux heures sur celui de Garance comme sur celui de Mel, qui s’absentait en parfaite constance, de loin en loin.
Jusqu’où peut-on s’évader, quand on s’absente des autres ? Est-une évasion, une parenthèse de respiration, sans l’apparat ? Ou juste une autre foulée loin de sa propre personne, une autre goulée asphyxiante de solitude ?
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