Chapitre 5.6

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— Et je pense qu’il faudrait revoir le traitement. Ou un ajustement des doses.

Le médecin la considéra sur un air docte et intéressé, ses lunettes rondes en équilibre précaire sur les ailes du nez. Ilian s’était souvent demandé comment elles pouvaient tenir, si férocement écartées de leur trajectoire, prêtes à dégringoler ou à s’envoler de leur propre chef. Mais elles ne le pouvaient pas, c’étaient des lunettes. Et peut-être rêvaient-elles à cet écrasement prémonitoire qui les guettait, chaque fois que leur propriétaire se grattait pensivement le nez à les faire danser une sarabande dangereuse.

— Sa dose d’insuline. Elle doit être trop forte le soir, insista sa mère, lourdement armée au point de ne pas remarquer le mystère insoluble des lunettes. Je ne sais pas, moi, il doit bien exister des capteurs pour l’évaluer pendant la nuit, j’en sais rien, c’est vous le spécialiste.

— Je comprends tout à fait votre inquiétude, Madame, et les signes peuvent prêter à confusion et s’apparenter à une hypoglycémie nocturne. Mais il peut s’agir aussi d’une phase de transition, d’autant plus que votre fils est en pleine croissance hormonale. Ses besoins en insuline changent vite, c’est sans doute une réaction de son métabolisme qui cherche à s’adapter. Je vous assure que le traitement me semble plutôt bien adapté pour le moment. La dernière fois que nous nous étions vus, Ilian et moi, il était en pleine forme, pas vrai ?

C’était la dernière fois.

— Je peux vous proposer d’envisager un suivi sur une ou deux semaines, pour vérifier si la situation se stabilise.

— Ça va faire un an, repartit-elle sans lui laisser le temps d’exprimer son opinion. Il faudrait lui faire faire un examen détaillé, plus complet.

— Ilian a un suivi déjà très détaillé, déclara calmement Monsieur Brunel en dégainant son sourire calme et rassurant numéro un sur les parents hystériques et ultra protecteurs de derrière ses loupes.

— Et moi je vous dis que ce n’est pas normal ! s’énerve-t-elle, aveugle comme toujours aux signaux implicites d’un lâcher-prise qu’elle était incapable de démontrer envers et pour son fils. Ses cauchemars récurrents de l’époque sont revenus, sauf qu’ils sont encore plus violents, et macabres ! Ce n’est pas vous qui l’entendez hurler comme un dément chaque nuit. Et si j’ai harcelé votre cabinet pour obtenir un rendez-vous en urgence, c’est parce que je l’ai surpris en sueur, en train de vouloir se taillader la poitrine au couteau au sortir d’un de ces cauchemars !

Oups. Ilian se ratatina face au regard inquisiteur et légèrement désappointé de son interlocuteur. Monsieur Brunel semblait même peiné par ce qu’il venait d’entendre. Comme déçu de l’attitude de son patient. Il se surprit à soutenir son regard, sans dévier vers la fenêtre. Très calmement. Ses yeux rivés dans les siens, sans s’échapper en envolées lyriques et affolées autour de la pièce comme à son habitude à chaque joute visuelle entre eux. Ça, ce n’était pas normal. Mais sa mère refusait de voir ce qu’il y avait de véritablement important à voir. Comme à son habitude.

— Je ne dramatise pas la situation. Il ne les a pas eus depuis sept ans, et il ne s’est jamais approché de cette villa depuis ! Personnellement, je ne vois pas d’autre explication que des chutes de glycémie nocturnes !

Correction. Mise à jour des données. Ce n’est pas qu’il avait failli à sa promesse de ne plus s’approcher de la villa, c’est juste qu’on l’y avait téléporté contre son gré avant de le faire pénétrer de force. Enfin, presque.

— Ilian. Crois-tu pouvoir être en mesure de discerner une crise d’angoisse d’une hypoglycémie nocturne ? J’aimerais avoir ton avis sur la question.

 Monsieur Brunel avait modulé sa voix pour la rendre plus accessible, un rien paternaliste. Il l’aimait beaucoup, mais ça l’enrageait, de le voir agir ainsi. D’ailleurs, tout l’enrageait, c’était exaspérant. De constater que ses copains avaient eu raison depuis le début, qu’il n’avait été qu’un fifils à sa maman, couvé par une poule Godzilla. Il devait bien l’admettre, la colère lui rendait la vue que sa mollesse routinière lui avait dérobée en prenant racine dans une maison hantée. Comme elle obscurcissait tout jugement raisonnable chez la mère.

— Elle exagère. Je n’essayais pas de me taillader la poitrine. C’est juste…

 Ilian se tut, dans la suspension. C’est juste qu’il essayait de déloger le parasite fluctuant qui s’était installé dans ses poumons, bouchant ses bronches à crever comme un tuberculeux en fin de parcours. Et il savait de quoi il parle. C’est juste qu’il essayait de se délester du poids plombant de l’ombre d’Aurélien qui, les nuits où Ilian n’avait plus la force de faire semblant, lui broyait sa poitrine en un étau chancelant à l’écraser.

Comme il essayait d’évacuer cette colère rentrée qui le gonflait en baudruche pleine à éclater, une énergie et une rage dévorante venues il ne sait d’où, étrangères à Aurélien, et qui drainaient son apathie et sa passivité coutumière à le scandaliser par son nouveau culot de révolté permanent. Il devenait un inconnu qui en demandait plus, qui ne pouvait se contenter de l’inaction et du « qui vivra verra ». Un inconnu qui fourmillait d’hypothèses déchaînées sur les actions à abattre sans flancher, les fautes à expier. Et s’ajoutait cette Voix anxiétante qui refusait de partir, en dépit des cajoles ou des suppliques. Qui sait, s’il parvenait à se débarrasser d’Aurélien, s’en débarrasserait-il aussi. Voilà ce qu’il se disait, quand il essayait de se taillader, au détour de ses nouvelles nuits agitées.

— Et puis merde. Vous faites tous chier ! explosa en lui le révolté permanent.

Son cœur d’affolé compulsif battait contre ses côtes comme un oiseau apeuré. Mais sa tête restait stoïque, guidée par ce regain calme de haine mesurée de sa poitrine.

Au moins, cela avait le mérite de se passer de justifications.

Ilian claqua la porte du cabinet et s’enfonça dans les profondeurs de la ruelle. Il échoua sa dérive du bout du couloir sombre, à l’orée de la lumière. Le soleil frappait net les pavés et ricochait intempestivement sur l’eau en reflets dorés poissonneux. Sur le pont il s’accouda et contempla les petits canaux avec une envie de mourir et de renaître en tant que l’un d’entre eux. Quelle idée à la con le traversait !

Une frêle embarcation surgit de sous le pont et les touristes sortaient leurs têtes ébouriffées par le torrent de soleil qu’ils se récupéraient de nouveau en pleine poire. Au mois d’octobre, et certains se prenaient encore pour des endimanchés d’été, savourant les dernières promenades avant la fermeture de la saison – et la fuite des touristes qu’on pourrait s’imaginer définitive, pour le fun.

Ilian soupira. Les photos s’enclenchèrent sur ce seul signal. À croire qu’on vivait réellement dans un monde de dingues bourrés au mélodramatique romantique sur fond de décor vénitien du pauvre dans un trou normand.

— Oh, allez-vous faire… marmotta le jeune garçon entre ses lèvres, à deux doigts d’en tendre un.

— Chiche de le leur gueuler.

Il s’ébroue. Fulmine de constater qu’il n’est pas seul. Même dans ses rares instants d’éruption tranquille, il n’était pas fichu d’être seul sans que quelqu’un ne vienne les lui gâcher.

 Une fille, accoudée comme lui à moins de cinq mètres contemplait comme lui la même image d’un regard encore plus fade, le menton coincé dans sa paume repliée. Les photos frénésies prenaient tout sens d’un coup : ils formaient à deux, de loin, une parfaite symétrie que l’on pouvait presque confondre avec celle d’un couple. Elle dut sentir qu’il la toisait de travers vu quelle daigna lui adresser un bref coup d’œil morne.

— Je ne suis pas venue te draguer. Je ne drague pas de mineurs. Et t’es pas du tout mon style.

Sa voix résonnait en rocailles de la grotte de sa main.

Il ne daigna pas lui répondre. Il se foutait de son style. Ou qu’elle puisse penser que l’idée qu’elle vienne le draguer l’avait frôlé une seconde. Et merde. Les canaux étaient assez grands pour remplir tout l’espace, pourquoi venait-elle se pieuter juste à côté de lui.

— Je passe une journée merdique.

Il ne dit rien. Un, parce qu’il s’en contrefichait aussi, deux, parce qu’il n’y avait rien à commenter dans la phrase. Il n’allait pas sortir un grognement compatissant, elle ne semblait pas en attendre en retour. Juste exprimer le fond de sa pensée maussade, pour évacuer. Ilian aurait aimé qu’elle choisisse d’évacuer ailleurs. L’ennui, c’est qu’il avait été trop bien éduqué. C’est le seul truc qui retenait les vannes. Elle continua, comme s’il l’avait encouragée à le faire.

— Non mais vraiment. Mon pote vient juste de m’engueuler, parce que j’ai suivi un mec. Ok, je le stalke en permanence, mais c’est pas comme si je pouvais m’en empêcher et il le sait très bien. Tu sais, c’est comme une envie démangeante d’arracher une croûte que tu ne dois arracher sous aucun prétexte, il y a un côté jouissif et fascinant à le faire, à l’arracher cette croûte, à la voir se décoller. C’est exactement ça quand je suis ce mec. Je suis obsédée. Il ne m’intéresse même pas, mais je suis obsédée par l’idée de le suivre. Et je sais qu’il crève d’envie de le faire aussi. Mais il n’est pas aussi doué que moi. Trop de scrupules.

Ilian n’ajoutait rien. Il ne s’en foutait plus. Mais c’était si chelou que pour le coup, il n’avait rien à dire.

— Et comme si ça suffisait pas, je ne sais pas comment dire à une autre amie qu’elle ne va plus vraiment être comme avant, et qu’elle ne s’en doute même pas. Je ne sais pas comment lui dire, soupira-t-elle. Un salaud lui a piqué un truc, et elle ne sera plus jamais la même. Elle, elle s’était carrément construite sur ce truc, elle l’a fait grandir… comme un roc autour duquel elle avait bâti sa personnalité entière. Et elle ne s’est même pas rendue compte qu’il lui a piqué. Mais elle va ressentir comme un vide, et je ne saurais pas comment lui dire que ce n’est pas de sa faute à elle, mais celle du gars.

Elle se tourna vers lui, les yeux brillants.

— Et le pire dans tout ça, c’est que ce salaud n’a fait que reprendre ce qui lui appartenait, et qu’il n’a même pas conscience d’en être un. Parce qu’il n’a rien à se reprocher. Qu’il ne sait même pas ce qui lui arrive, à lui non plus. Et je sens que lui, au moins, je n’arriverai pas à le détester.

— Ah ouais. Sale histoire, dit finalement Ilian.

 Parce que c’était encore plus chelou.

— Ouais. Vraiment une journée merdique. On dirait que la tienne n’est pas mieux.

Elle pointa négligemment la ruelle dont il venait de déboucher. Le signe du cabinet s’y détachait en balancement surélevé pour offrir plus de visibilité depuis la place.

— Je t’ai vu sortir de là-bas. T’es malade ?

— C’est rien. Une visite de routine. Je suis diabétique.


 Il avait lâché le mot. Sobrement. Il ne savait même pas pourquoi il venait de se confier à cette fille. Elle était peut-être du genre à qui on pouvait se confier sans s’en rendre compte. Ou alors elle balançait justement de telles insanités absurdes pour qu’à côté ses problèmes paraissent dérisoires. Et le pire c’est que cela marchait plutôt bien. Enfin, si c’était le cas, ça se saurait … mais elle donnait cette curieuse impression que ça pouvait l’être et apaisait ainsi ce tumulte vrombissant de sa tête. Il se confiait à cette inconnue, il lui parlait. Lui qui ne parlait jamais à personne.

— Ah, c’est moche.

Elle hocha le menton sans le lâcher, vaguement empathique.

— Ça doit pas être marrant tous les jours.

— C’est ce que je me disais aussi, avant, mais maintenant je sais que j’ai connu bien pire.

— Je ne suis donc pas la seule à avoir ma journée merdique.

— Ça fait plusieurs jours qu’elles s’enchaînent à la suite.

Elle le fixa. Intensément.

— Je parie que je peux deviner tes journées merdiques.

Oh non. C’est au-dessus du devinable, ma fille.

Comme elle ne répondait pas à son absence de réponse pour ne pas la contredire, (après tout, si cela lui faisait plaisir de jouer les devins), il la relança par politesse.

— Je parie que non.

— Tu veux vraiment parier, Ilian ?

Son cœur dégringola dans le creux de son ventre. Et le froid l’envahit de nouveau. Ce froid reconnaissable qui s’insinuait en sueurs glaciales sur sa peau et en lui-même quand il s’effaçait en-dedans jusqu’à le révéler au-dehors.

Oh Mon Dieu.

Il avait lu quelque part qu’il existait différentes réactions face au danger : le combat ou la fuite. Et puis il y avait la troisième option, évidemment. C’est ce qu’Ilian faisait de mieux. Il faisait le mort. Pour qu’on l’oublie. Justement, à bien y réfléchir, Ilian avait fait le mort toute sa vie.

— Eh. Ho, calme-toi.

La fille leva les mains bien haut, paumes bien ouvertes en geste de paix.

— Si j’avais voulu te tuer ou même te faire du mal, il y a longtemps que je l’aurais fait. Et honnêtement, maintenant que je te vois, t’as pas vraiment l’air d’être en position de constituer une menace pour qui que ce soit. Ne le prends pas pour toi. Je voulais juste voir à quoi tu ressemblais, je suis curieuse. Après tout le salaud de l’histoire, c’est toi.

 Rien à faire. Son cerveau déraillait à l’emmitoufler de froid. Et à côté, la colère gonflait. Enflait. Dévorante à renverser tout sur son passage. Et intensifiait la vague de froid. C’était très antinomique. Il n’était pas capable d’agir, entre cette peur immense qui le gelait et cette colère, qui le secouaient d’un côté comme de l’autre en ressacs, tel un caillou perdu dans un tambour d’une machine.

Il n’était pas loin de partir, à la dérive.

— S’il-te-plait, Ilian.

Elle tente de lui attraper le bras, mais sa main ne broya que du vide. Exactement comme la dernière fois. Tremblant, il regarda les siennes : ses doigts se fondaient dans le décor, transparents et ternes. Complètement caméléons.

— Tu as de bons réflexes, reconnut la fille, impressionnée malgré elle. Garance m’avait prévenue que tu t’adaptais vite, mais c’est sidérant en vrai.

Il se sentait disparaître. Pour de bon, cette fois. Le mal remontait ses épaules, jusque-là. Il allait se fondre dans l’espace, littéral.

Une deuxième barque arrive, glissant sur l’eau. Elle surgit de sous le pont. Elle s’apprête à révéler une autre fournée de touristes ébouriffés qui se récupèrent le soleil en pleine poire.

— Oh ! Reste avec moi ! Fais pas ça, c’est pas discret du tout, y a du monde !

Elle embrayait un début de panique sous son masque. Il ne contrôlait plus rien du sien et cela se remarquait plutôt bien apparemment.

Et d’un coup, la barque disparaît. Il y a l’eau ruisselante d’or et c’est le seul mouvement sur l’écran. Il y a le soleil en pleine poire.

Mais plus de touristes. Plus de barque. Elle a sauté, image détourée en direct. Une pellicule défaillante d’un film.

— Mais t’es pas bien ? En plein jour ? grogne une autre fille en le bousculant.

Ilian n’est pas si surpris au fond de reconnaître Cate. Passé l’instant de choc, plus rien ne pourrait l’étonner. Il se sentit redevenir étrangement calme dans le silence. Sa tête, rendue à son stoïcisme, ralentit les battements de son cœur. Et Ilian reprit consistance, sans le moindre effort.

— C’est toi qui as fait ça ? Cette… suppression, c’était toi, pas vrai ?

Cate embrassa la scène désertique qu’il désignait sans trop d’état d’âme. Pas trop bouleversée d’avoir fait disparaître des gens et de la vie en particulier.

— Non, pas vraiment. Enfin si, mais c’était pas mon but. Je ne voulais juste pas qu’on te voie. Mais le miroir a poussé juste un peu le niveau. Ton attitude n’a pas dû plaire. Ils doivent protéger leur secret, eux aussi. C’est ce qu’ils font, depuis la Brisure. Et ils nous utilisent pour ça.

— La Brisure, répète Ilian, un autre mot exotique dans sa bouche.

— Depuis qu’on sait. C’est comme ça que ça s’appelle, expliqua la fille. Cate, que tu connais déjà, c’est l’amie dont je t’ai parlé.

Quoi ?

Ilian lui adressa une belle tête d’ahuri, mais la fille apposa un index sur ses lèvres, pour l’inciter à ne pas poser trop de questions. Cate fronça les sourcils, soupçonneuse.

— Tu lui as parlé de moi ? Tu lui as dit quoi ?

— Juste que tu étais différente de lui. Lui, il utilise son pouvoir pour se camoufler. Et toi, tu l’utilises pour attaquer. Toujours prête à mordre, à défendre ton bifteck. Comme si tu étais toujours constamment… – un temps. Elle se détourna de Cate pour poser son regard intense et entendu sur Ilian – … en colère. Avec un trop plein d’énergie que tu n’arrives pas à contenir.

 Ilian sursauta.

— Se camoufler… pfff, vraiment une arme de faibles, dit Cate d’une voix éteinte.

Comme pas du tout convaincue.

Le cerveau d’Ilian, enfin opérationnel, cogitait dans tous les sens. Le calme revenu lui permettait de remettre ses méninges en branle. Depuis que sa passivité l’avait quitté, il arrivait à réfléchir bien mieux. Bien plus vite.

Si Cate était l’amie dont elle parlait, alors elle allait s’engloutir d’un vide dont elle ne serait pas capable de déterminer la provenance ni l’origine. Et elle allait s’en sentir coupable, se rongeant les sangs pour savoir ce qui avait dérobé tout son trop plein d’énergie. Et le salaud qui l’avait volée… le salaud dans cette histoire… bordel, c’était lui ! L’énergie dévastatrice qu’il avait reprise à Cate, cette force trop grande pour lui qui le bouffait de l’intérieur, décuplée par celle de Cate, c’était la sienne ! Celle qu’il avait perdu il y a neuf ans.

La fille acquiesça doucement dans sa direction sans en avoir l’air. Ilian était soufflé. Mais putain, que s’était-il passé ? Durant de longues années, il s’était souvent demandé d’où pouvait provenir en lui ce sentiment impuissant de gouffre omniprésent apparu du jour au lendemain en empiétant sur sa personnalité autrefois vive et impudente, avec la certitude enfantine que les racines se trouvaient dans les profondeurs de la villa Carphantée. Mais il n’y avait croisé personne ! Juste…

Il recula, abattu. Cate leva des yeux interrogateurs.

— Ninon t’a déjà fait peur ? Faut pas croire toutes ses histoires.

Ninon. Ninon le fixait de ses petits yeux dorés qui suivaient son cheminement avec compassion. Enfin une émotion sincère de derrière ces miroirs brumeux.

Il ne fallait pas croire Ninon. Mais il ne fallait pas croire aux miroirs non plus. Encore moins les toucher. Deux choses qu’Ilian s’était empressé de faire. Voilà comment s’était opéré les transferts. Par le biais du médaillon. Le médaillon qu’il n’avait pas été capable de reconnaître à l’unique volet que lui avait lancé Rémi. C’était juste un constituant du médaillon complet qu’il avait touché cette nuit-là. Comme attiré par son aura.

Et cette nuit-là, dans la Villa, le médaillon lui avait volé ce qui lui appartenait. Une partie de lui-même. Exactement de la même manière que 143 ans plus tôt.

Non, ce n’était pas lui, bordel, mais Aurélien ! Ressaisis-toi !

En es-tu vraiment sûr ?

Mais cela n’expliquait pas pourquoi cette énergie qui lui avait été dérobé était venue à Cate. Rien ne justifiait ce parti pris de la part des miroirs. Sauf si c’était dans l’unique but de les utiliser. Leurs porteurs, dispensables à souhait.

— À quel âge as-tu eu ce pouvoir ?

— Tu poses de drôles de questions pour quelqu’un qui débarque, fit remarquer Cate.

Son accent ressortait sur ce dernier mot, comme une anxiété rehaussée de doute.

— C’était quand ?

— J’étais vraiment, vraiment jeune. Je sais pas, il y a dix ans ? Avant mon départ pour les States. Tu veux la date et l’heure, histoire de brosser un horoscope de mon fragment ?

— Et avant, dans tes débuts, tu l’utilisais aussi pour te camoufler, non ? Avant de te mettre à attaquer systématiquement ? insista Ilian.

Cate le dévisagea.

— Mais d’où tu sors, toi ?

Ilian secoua la tête, désabusé. Les ordures. Changer de sujet, vite.

— Comment as-tu fait ? Pour les faire disparaître ? C’était quoi ton idée, à la base ?

— Je n’en avais pas. C’est instinctif. Je savais juste qu’il ne fallait pas qu’on te voie, toi, disparaître. Je voulais juste te toucher, pour te rendre plus…visible.

Caitlin fit la grimace.

— Mais je crois que je nous ai fait basculer dans une dimension parallèle. Un niveau supérieur, où les autres n’existent pas.

— Une strate, la reprit Ninon.

— Ouais voilà. Peut-être que mon pouvoir a interféré avec ce qui se passe de l’Autre-Côté, quand je l’utilise. Un petit mix des deux avec un coup de pouce des miroirs.

Elle ferma les yeux.

— En fait, je fais tout pareil que les Fouchtris et les Fouchtras. Depuis le temps que j’en rêvais, dit-elle maussade.

— Tu ne vas pas te mettre à les appeler comme eux, toi aussi !

Cate considéra son amie avec hargne.

— Et pourquoi pas ? Et toi, tu vas t’y mettre, à travailler sur tes rejets systématiques ? Et tes obsessions de criminal stalker ?

— Boucle-la.

Ninon se détourna et enferma sa tête dans ses bras, résolue à les snober dans sa bouderie déçue.

— Depuis qu’on sait, recommença Caitlin en l’ignorant, les miroirs font de drôles de choses. Comme amplifier nos capacités, ou nous donner beaucoup plus de pouvoir que les Fouchtras auraient voulu, parce que ça nous rend presque égaux, et ils détestent. Thomas, c’est le petit insolent qui parle comme un thug, il disait que les miroirs agissaient pour nous protéger des Fouchtras, mais il est naïf au max. Les miroirs ne font rien d’autres que de se protéger eux-mêmes. Autant des Fouchtras que de nous. Et nous ne sommes rien d’autres que leurs pantins, nous, les Fouchtris, et les Fouchtras. Tous des produits des miroirs. Ce sont eux les plus dangereux au fond. Oh…

Elle secoua la tête.

— Excuse, c’est un peu compliqué. Emm… disons que… en clair, on est enfermés dans une boucle créée par la malédiction. La Boucle. Nous avons tous en nous un fragment qui appartient au miroir. À chaque cycle, je veux dire à chaque nouvelle génération, ce fragment retourne se greffer au miroir en capturant un bout de l’âme du porteur. Pour repartir ensuite sur un autre cycle et sur un autre porteur. Un peu comme une réincarnation partielle sur sa propre descendance. Ce fragment contient la trace du tout premier porteur, et d’un autre, puis d’un autre, et en continu. Et la somme de tous ces porteurs contribue à alimenter la Voix, euh…, le monstre qui vit dans ta tête, c’est juste leur fusion, avec la marque de leurs identités corrompue par l’influence de la Boucle à force d’enchaîner les cycles. C’est un parasite. Elle essaiera de te manipuler, de renforcer son emprise, mais il ne faut pas la laisser prendre le contrôle. Car c’est le miroir qui est derrière, il se nourrit des émotions pour mieux nous posséder. Si tu cèdes, la Voix pourra toujours décupler ton pouvoir, te permettre de franchir des limites que tu ne pouvais pas dépasser, en tant que simple humain. Mais ce sera uniquement pour défendre ceux que le miroir considère comme tes coéquipiers, et pour détruire les autres qui ne seront plus que tes ennemis. Et là tu serais vraiment un instrument du miroir.

— J’ai vu. Je le sais. T’étais pas obligée de me refaire l’intégrale !

Ilian se mordit les lèvres. Elle palpitait, un pincement véritable en contraction douloureuse, la haine. Nichée au creux de ses pectoraux.

— T’es vraiment pas banal.

Dans un frisson, Ilian nota que Ninon avait quitté la protection de ses bras et l’observait depuis un petit bout de temps.

— T’as pas l’air surpris par ce que Cate te balance.

— J’ai déjà suivi l’essentiel.

— Ouais. T’as touché le miroir pour un exposé express, hein ?

— Ce n’est pas pareil pour tout le monde. Tu fais quoi de ceux que le miroir devrait considérer comme tes ennemis mais qu’il attire à toi comme… comme… ?

— Aaah…frenemy ! On sait très bien de qui tu parles !

Cate rit, d’un rire étouffé et fragile.

— Demande à Ninon, elle est bien placée pour te répondre ! Hein, les mecs que tu veux autant tabasser que suivre jusqu’au bout du monde !

Ninon se redressa et plongea son regard dans l’eau.

Vous trois, vous cherchez pas à vous entretuer, mais plus à fusionner en un seul morceau. Comme le médaillon. C’est tout aussi dangereux. Et d’autres, à la manière d’un aimant, se rejettent automatiquement, murmure-t-elle.

Tout ça c’est ta faute.

C’est celle d’Aurélien !

C’est tout comme. Lui, toi, et ses idées de symbolique. Je t’en ficherais, moi, des héliotropes !

— Et par contre… les Fouchtris et Fouchtras, c’est pas très explicite comme définition.

— Je croyais que tu savais ! le tagua Ninon.

— Les Fouchtras sont des anciens porteurs qui ont réussi à se libérer de leur cycle, l’éclaira Cate. Mais pas de la Boucle.

— Ils cherchent à la briser, et nous avec. En gros, des fantômes sadiques, résuma Ninon.

— Ils ont conclu un pacte qui concerne notre cycle. Ils nous ont manipulé pour nous rapprocher, pour laisser ensuite nos Voix nous éliminer entre nous. Non, quand je dis nous, on ne peut pas dire que notre groupe, à nous, ait vraiment été concerné, on s’est bien protégé en restant à l’écart – ta gueule, Ninon, on sait que c’est grâce à toi, tu veux une médaille ? – Et ils ont utilisé en partie les Fouchtris, pour les rameuter à la villa. Pour accélérer les choses. Les Fouchtris… Ce sont des… créatures… – la voix de Cate s’envola dans un filet crispé. Elle était prête à alimenter les canaux, filée d’eau dans ses intonations mélancoliques –… des anciennes victimes, aussi. Juste qu’ils n’ont pas réussi à… à sortir à temps de la Boucle.

— Quoi ?

— Ils sont la preuve qu’on peut devenir des miroirs à part entière. Devenir les reflets des peurs ancrées en ceux qui sont sur leur route, inspira Ninon, très émotive elle aussi. Ils n’ont plus d’identité propre, mais les miroirs s’amusent à leur faire refléter ce qui fait la nôtre. Enfin, c’était avant la Brisure. Maintenant, ils ne reflètent plus rien du tout, rien que nous, et y a pas plus explicite comme message. Les miroirs sont indépendants et se détachent de nous. Ils ne veulent plus nous obéir. Et ils savent nous montrer qu’ils ne sont plus à notre service et que les rôles se sont inversés.

— Alors… alors ce monstre de… de nuit…

— Ouais, c’est un Fouchtri. Une créature-reflet, si tu préfères. Il y a une petite touche d’ironie. On se demande qui, entre eux et nous, est le véritable reflet, non ?

— C’est horrible, expire Ilian.

Une sorte de brouillard cotonneux s’enroulait autour de son crâne comme une bande sous cellophane. Il ne saurait dire si c’était l’effet de sa rage ou un début de crise d’angoisse significative. Ou un signe de sa… ah non, terminé les conneries ! Laisse ton flanc tranquille !

— Ah ben attends, c’est pas fini ! Ils savent faire bien plus que ça ! Tu sais ce qui s’est passé après la Brisure, quand Léane a décidé de désosser le médaillon juste avant de se tailler ? Hein, champion ?

— Ninon, souffle Cate, comme exténuée par l’effort de l’explication.

Des perles scintillent sur son visage.

— Ninon, laisse-le encaisser, regarde sa tête !

— Trop tard ! Fallait pas se la jouer ! Alors, t’as une idée, monsieur le connecté au miroir ? Je vais te le dire, moi, ce qui s’est passé : les miroirs n’ont pas perdu de leur influence, au contraire. C’est comme si toute leur gentille solidarité de guimauve explosait en miettes. Comme si leur attachement n’avait jamais existé. Comme... comme si…

 Ninon bugguait grave sur ses mots grenats, comme autant de crachats dans sa colère poupine rougie par l’émotion.

— Comme si même tout ce qui les liait n’était qu’un produit du miroir depuis le début ! Mélissa s’est tapée une crise monumentale, comme si elle ne supportait plus de voir tout s’effondrer ! Et les miroirs en ont profité pour mettre en place leurs pièces de rechange, histoire de nous prouver à quel point justement nous étions interchangeables ! Tu ne peux pas te laisser aller à la panique totale, parce qu’autrement, ils te considèrent comme inactif et incapable d’assurer leur défense en cas de danger, et ils se mettent à créer une réplique complète en état de le faire, pouvoir inclus. Émotions… humaines… inclues... tout pour leur survie… à tout prix, articule Ninon, dents serrées. Et quand le porteur reprend ses esprits, quand ils n’ont plus besoin de copie, tu sais ce qu’ils en font ? Tu sais ce qu’ils font de leur création vivante ? Tu as une idée de ce qu’ils en font, sous nos yeux ? Imagines-tu la difficulté de feindre le détachement blasé envers une pièce de rechange quand tu sais qu’elle va se faire désosser en pièces ?

— Ninon, arrête, gémit Cate sans réagir.

Elle se laisse glisser par terre, le souffle coupé. On aurait dit qu’elle se faisait aspirer ce qui lui restait de force à la maintenir debout. Ninon jeta son attention sur son amie et cela empira. Elle planta ses mains dans le cou de sa proie.

Ninon ne criait plus, elle hurlait. Dans le silence environnant, elle hurlait sa frustration et ses pleurs, sa volonté d’appartenance bafouée. Une pointe coupable dans le cœur, et des ongles acérés sur la peau du cou, Ilian reculait mais le parapet le maintenait face à elle et son besoin irrépressible de vengeance.

— Ils se fichent de savoir si ceux qu’ils créent ont des sentiments, si on refuse de se voir imposer ceux qu’ils nous insufflent à la place, ils le font quand-même ! Tu entends ce que font tes miroirs, crevard ?! Ils n’ont tellement rien à branler de nous qu’ils peuvent même nous nier notre droit d’exister, ou nous rejeter comme des parias à nous interdire de croire le contraire ! Et toi… toi ! Tu t’amuses à les toucher !

— Ninon… – inspiration laborieuse de la part de Cate – Ninon, il n’y est pour rien, arrête !

— C’est pourtant lui qui a trouvé le miroir !

— Ce n’est pas lui, et tu le sais ! Lâche-le, tu joues leur jeu !

Ninon lâcha. En sanglots.

Si. C’est moi. C’est ma faute, Caitlin. Tout est de ma faute.

« Tu joues leur jeu ! » hurla au fond Aurélien. En tamponnant la vitre de rage. Au diapason avec les cris des autres, indistincts d’anonymat.

Des gouttes s’écrasent au sol. Ilian met du temps à réaliser qu’elles coulent de son nez. De ses yeux. De sa bouche. Ilian a toujours été celui qui attend qu’il se passe quelque chose. N’importe quoi, n’importe qui. Pour le réveiller. Libérer ce qui était coincé dans les tréfonds. Il pleurait. Il pleurait vraiment. Il mettait ses mots sur cet acte si banal : il pleurait. Toutes vannes ouvertes.

— Je suis désolé.

— Moi. Aussi.

Ninon essuya ses larmes d’un revers de la manche.

— Essaie pas de te débiner, mec. Reviens avec nous. On a besoin de toi. J’ai besoin de toi.

— Qu’est-ce qui te prend ?

Cate suffoque, comme assommée.

— Relève-toi, dit Ninon en lui tendant la main.

— Qu’est-ce qui vous arrive, à tous ? bafouilla Cate en se laissant tirer. Tout le monde devient son contraire et moi… et moi…

 Toi, tu deviens dingue, songea Ilian. Peut-être te rends-tu compte que tu as perdu de ta superbe. Que nos personnalités se sont inversées de nouveau. Comme deux faces contraires. Que, toi, tu vas te fondre dans l’espace, à vouloir disparaître. Rester passive. Et moi… moi, peut-être je vais enfin prendre le contrôle sur ma vie, reprendre la main sur ce qui m’a été pris. À cause d’un stupide pari. Dans une maison hantée.

— Ça va aller. Je te le promets, affirme Ninon en serrant brièvement Cate contre elle.

Cate ne se dérobe pas. Mais ne renchérit pas non plus. Elle ferme les yeux.

— Je suis fatiguée. Je ne sais pas pourquoi je suis aussi ko.

— On y va.

Ninon se tourne vers Ilian, qui regarde Cate avec horreur.

— On peut compter sur toi ? Il y en a deux qui seraient particulièrement ravis de te revoir.

Il détourne le regard avec peine.

— Et si je continue à être le salaud de l’histoire ?


Il revoit Arthur. La lueur de la promesse de Joseph qui brille dans les yeux d’Émile quand il la lui avait renouvelée. Il revoit Lucas. La prière dans sa voix désespérée. La même octave de désespoir chez Joseph quand il l’avait supplié de s’accrocher alors qu’il se mourait lentement dans ses bras.

— Si je suis le salaud d’une autre histoire ?

Ninon sourit. Douloureusement. Ses yeux ne suivent pas.

— On est tous le salaud de l’histoire d’un autre. Ne te crois pas plus spécial que tu l’es déjà.

*

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