Chapitre 5 (8/8)

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— Je sais comment briser la Boucle.

Elle avait sorti cette tranquille assertion comme une déclaration de guerre. Les tranchées étaient creusées, les miroirs bombardaient des rumeurs haineuses qui s’infiltraient dans leurs attitudes, sournoises et fourbes. Mathieu dut retenir le premier réflexe de bondir sur Cécile pour la faire taire : il se doutait bien que ce ne serait pas une opération très empreinte de courtoisie. Il broyait lentement sa cigarette en charpie – cette fois il ne l’avait pas oubliée – ses doigts aux pulsions assassines sagement camouflés dans sa poche. Rémi s’était remis à gueuler, et ni les impulsions assagies d’Arthur qui mourait d’envie de connaître le secret de la Boucle, ni les imprécations de Lucas envers Rémi s’il ne se taisait pas n’avaient de réel impact sur son comportement. Par ailleurs, Mathieu veillait à ne pas trop se concentrer sur les actions des autres, trop consciencieux et pétri de – trop de bons – principes pour vouloir se laisser aller à un monstre. Arthur et Lucas qui ne l’avaient pas aussi impétueux pouvaient toujours œuvrer pour la paix, lui se concentrerait pour ne pas œuvrer à la destruction, et c’était suffisant.

— J’ai été aspirée par la scène, explique Cécile, le silence revenu et les bases posées sur Fanny (une Rebelle en chef, ancienne porteuse de son miroir, qui avait fricoté avec pas mal de monde – ok, ça c’était pas de Cécile ni de Mathieu, mais de son importune grossière Voix de fausset). Au début, c’était juste une recréation, hein Mélissa ?…. Euh, je… et donc… quand j’ai vu que Fanny se sacrifiait pour mo…, enfin, j’ai comme ressenti la souffrance de mon… de mon ancienne porteuse. Et là, j’ai été comme… aspirée en elle, comme dans une sorte de prison corporelle. J’étais comme… le fragment, coincée dans un de mes anciens reflets, jusqu’à ce que je ne parvienne plus à discerner ce qui était encore moi et ce qui était elle. C’était… affreux… comme dissociation.

Elle blêmit. Arthur écumait de rage derechef. Lui seul partageait avec elle cette sensation oppressante de se sentir enfermé par la vision de son double. Sauf que Cécile y avait été enfermée à dessein par Elsie comme elle le souligna, quand son esprit, s’éparpillant de douleur et de culpabilité, avait été vulnérable et donc incapable de résister à un tel rapt.

 Thomas se trémoussa sur son tabouret, inconfortable.

 Mathieu remarqua que Mel n’émergeait pas de la léthargie où elle avait replongé une fois son frère passé la porte. Le sourire qu’elle avait revêtu pour son départ était toujours inscrit sur son visage, mais flottant en demi-teinte, traversant son visage de travers et s’abaissant en grimace peu reluisante.

— Parfois, j’entrevoyais des bribes de ce qu’il se passait à l’extérieur, de mon propre corps, mais c’était de loin en loin, comme d’un point de vue différent du mien, loin de celui de la fille qui avait été cachée derrière une voiture de parking.

— Mais c’était toi, cette fille ! s’insurgea Garance en s’incrustant de véhémence indignée.

Cécile hocha la tête.

— Oui, je crois que c’était moi. Enfin, c’était moi, mais c’était comme si je ne l’étais pas. C’est difficile à faire comprendre. C’était comme si cette image était restée sur pause en attendant que je la reprenne, que je redevienne la fille planquée derrière la voiture regardant Fanny mourir. En attendant je n’étais pas elle, donc tout ce que je vivais dans mon propre corps, ce n’était pas moi, puisque la vraie moi attendait dans ce parking.

— On comprend rien, ou c’est juste moi ? osa demander Stephen.

— Chtt, le tance Claire.

 Mélissa était toujours ailleurs. Ce n’était pas bon du tout. Ce qui n’était pas normal, c’est qu’elle avait beau se tenir au centre du groupe, en plein visu, personne ne calculait sa drôle de nonchalance éteinte. Tout en écoutant Cécile, Mathieu essaya de se décaler vers Mélissa.

Mais qu’est-ce que tu fabriques ?

Que fabriquait-il en effet ? Pourquoi se trouvait-il en plein milieu pour le coup ? Mathieu tressaillit et se récolta une bourrade intriguée et concernée de Rémi.

— Ça va ?

Non, ça n’allait pas. Il fallait qu’il le rencarde sur... sur quoi, en fait ?

Oui, sur quoi ?

Il dodeline de la tête, perdu. Le tumulte s’y est enfui, la Voix ronronne en un seul unisson apaisant. En arrière-plan, un brouillard se diffuse lentement en une couche cotonneuse… qui brouille ses méninges ! Ho !

— Depuis quand tu n’es plus en colère, toi ?

— Je ne vois pas ce que tu veux dire, rit Rémi sous cape, l’air calmé. Tais-toi, je veux comprendre ce qu’elle raconte.

On dirait le Rémi d’avant. Celui qui n’est jamais en colère et a l’air de prendre tout à la rigolade. Même si c’était un gigantesque mensonge.

— Ce n’est pas normal, bafouille Mathieu, la bouche pâteuse.

— Oh, laisse tomber et laisse-nous écouter ! le sermonne Thomas à voix basse, la concentration braquée sur Cécile.

— Mathieu ?

Difficilement, il s’arrache au discours de Cécile et croise le regard paumé de Natacha à l’autre bout de la pièce. Elle roule des yeux abasourdis en tentant de se ramener dans sa direction. Pourquoi fournit-elle autant d’efforts ? Le ridicule de ses mouvements désordonnés pour avancer vers lui le contrarie inexplicablement. Elle l’empêche de se concentrer sur Cécile et ses explications.

— J’ai eu la vision de cette fille. Elsie. Elle m’est apparue et m’a avouée qu’elle avait fait en sorte que je me retrouve emprisonnée dans cette vision, que j’y assiste, pour que je m’imprègne du sacrifice de Fanny. De la douleur de mon double, aussi. Jusque dans mes os. Ses os à elle. Mon… double…

 Elle faisait traîner ce mot, ne pouvant se résoudre à y mettre un prénom. Mettre un prénom, c’était faire revivre cette personne et Cécile ne pouvait pas s’y résoudre. Parce que maintenant, elle était, Cécile. Et elle ne voulait plus disparaître de nouveau au profit d’une ancienne réflexion. Il comprend, Mathieu. Il comprend moins que Natacha vienne le secouer par les épaules en tenant de lui siffler un truc à l’oreille.

— Chut, je n’entends rien !

— Et j’ai compris. Ce qu’elle voulait me dire, sans en avoir le droit à cause de la malédiction. C’est pour cette raison que j’ai continué à revivre la scène, de mon plein gré, et à m’éloigner de moi-même. C’était volontaire. L’unique façon de briser la domination des miroirs, c’est de rester dans une logique de…

 Dans un bel élan souple, Mélissa se jeta sur Cécile et la renversa comme une quille. Ses bras se nouèrent autour de son cou pour une accolade qui glisse, glisse et encercle de doigts le tour de cou dans un beau contraste bronzé sur de l’ivoire diaphane.

Et ce collier de doigts serre serre serre…

*

Cécile l’avait percutée avec sa bouche en cœur et sa démarche de coupable ambulante. L’effet retour en pleine poire de l’ancienne Cécile apitoyée d’exister alors qu’elle était la victime de sa bévue lui avait retourné la cervelle, Mélissa ne pourrait le nier. Elle revenait la hanter, une paralysie décapante qui s’abattait le long de ses membres engourdis et l’empêchait de réfléchir. Pourtant ses méninges pédalaient furieusement pour la faire déguerpir, seul son corps refusait de suivre, enraciné.

— Je sais comment briser la Boucle.

 Et là tout était plié. La Voix braillait dans son crâne, incompréhensible par la pression qui montait en puissance à regretter de ne pas être sourde. Et Mel se détachait nettement sur fond nasillard par touches personnelles bien senties, triturant les failles de son esprit pour s’y engouffrer à la plus petite occasion. Face à l’assaut d’un monstre qu’elle contrôlait de moins en moins et qu’elle craignait ne pouvoir contenir jamais très longtemps, Mélissa se sentait paniquer de toute la force de son cerveau, mais tout son organisme se figeait au rythme de sa cage thoracique qui semblait se décoller au ralenti pour sombrer dans les profondeurs.

Elle cherche à se détacher de la cohue, de l’emprise de Mel, du poids sur elle, Cécile, Léane, Thomas, Alexis même, Alexis qui la tanne de son regard inquiet, et elle panique.

Laisse-moi prendre le contrôle, je peux t’en débarrasser si tu m’y autorises.

Dégage de ma tête !

Ce n’est plus un ordre, mais un marchandage oppressé dans une pire détresse dont elle ne peut se protéger. La première bouée qui s’offre à elle est une grande trouée qu’elle invoque par réflexe sous un ciel céruléen tapissé d’une prairie dorée. Un champ de blé brûlé dans lequel elle se laisse plonger en vrille, dégringolant la pente qui lui fouette ses pensées pour les raviver, noyant enfin les hurlements et les accusations grotesques de la Voix. Elle atterrit dans un calme intense qui lui remet les idées en place, et savoure en goulées son échappée d’elle-même et de ses jugements de fautive. Elle ne sait pas d’où elle garde la souvenance d’un champ de blé désertique, mais elle parvient à s’en foutre. Pour la première fois depuis un sacré bout de temps, Mélissa parvient enfin à penser par elle-même sans être imbibée d’elle et cette sensation la réjouit. Elle a retrouvé son univers dans un bel élan libérateur, aussi instinctif que spontané. Pourquoi s’était-elle retenue aussi longtemps ?

C’est alors que le sol granuleux se dérobe sous ses sens. Elle se sent couler, progressivement avalée par les épis qui se referment sur elle pour l’enterrer. Profond. Plus profond encore. De la terre refoule un effluve fugace de pétrichor qui lui chatouille l’âme et s’enroule autour de sa jambe. Elle l’enfonce violemment sous la surface et la tire dans des escaliers que son crâne dévale, heurtant chaque marche sur un ricanement qui se répercute dans chacun de ses muscles pétrifiés. Et plus elle s’enfonce, traînée dans cette descente en spirale, plus Mélissa retrouve la pleine conscience de ses sens qui s’alourdissent dangereusement, l’enferment au plus profond de son propre corps aux allures lentes de tombeau vivant.

Elle ressent tout, tous ses sens en éveil. Chaque battement de son cœur affolé qui cogne comme un fou. Elle se voit tambouriner de derrière la vitre, comprenant trop tard qu’elle s’est constituée prisonnière de son monde créatif, en réalité une recréation dont elle n’a jamais été l’inventrice. Son refuge imaginaire se retournait contre elle.

Mais c’est comme si elle ne pouvait rien faire. Avec horreur, elle se voit amorphe, inerte tel un jouet qui la contemple de ses yeux grands ouverts. Vides. Non comme une personne, mais comme une image. Une création des miroirs.

« Tu croyais quoi ? Pouvoir fuir là-dedans, comme à ton habitude quand tout déraille ? » ricane Mel.

Elle se tient aux côtés de la poupée et offre un sourire triomphant au reflet que forme péniblement Mélissa.

Non !

Elle s’arc-boute contre la paroi, devinant ce qui va suivre. Mais elle ne peut bouger le petit doigt de celle qui la compose, en face d’elle.

Sans la quitter des yeux, Mel fait le tour de la créature de chiffon avec des airs de propriétaire.

Je t’en supplie ! Ne fais pas ça ! Tu n’as pas le droit !

« Au contraire. C’est toi qui m’as autorisée à entrer, petite idiote. »

Les yeux se plissent, rieurs quand son visage se colle au sien.

« Pauvre, pauvre petite prévisible idiote. À t’accrocher à ton pouvoir, en oubliant qui te l’a donné. C’est ce qu’on appelle l’ironie du sort par excellence, non ? »

Mel…

De derrière le miroir, Mélissa regarde Mel enfiler sa tenue comme un gant qui lui colle à la peau, se pavanant devant la glace. La marionnette s’anime et cligne des paupières.

Elle sent son corps réagir à l’impulsion, ses mouvements collent aux siens. Son propre corps n’obéit plus qu’à elle.

C’est avec son propre visage que Mel se tourne vers elle.

« Ne t’inquiète pas, va, lui susurre sa propre bouche. En retour, je vais te donner exactement ce que tu désires.

Laisse-moi faire, et effacer cette image de petite fille parfaite. C’est ce que tu détestes le plus chez toi, pas vrai ? »

Non !

Impuissante, elle ne peut que la contempler qui remonte à la surface, la laissant seule à cogner comme une folle dans le noir.

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