Chapitre 6.1

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“Maybe there is a beast. Maybe it’s only us.”

Peut-être que le monstre n’existe pas. Peut-être que c’est seulement nous.

Sa Majesté des mouches, William Golding

C’était une fillette d’une dizaine d’années, enveloppée dans un long manteau molletonné qui lui descendait jusqu’aux genoux. Des collants noir, mangés par des bottines enfantines, complétaient sa tenue. Ses cheveux châtains bouclés en volutes, que deux fines mèches nouées en délicate couronne retenaient de tomber sur sa capuche rehaussée de laine, encadraient son visage aux traits fins et longilignes. Bien trop fins, presque distendus sur ses oreilles délicates et ses joues creuses.

De son abribus, elle le fixait debout sans faillir, plaquant sur lui ce regard calme qui ne cillait pas. Lui, planqué dans son propre abribus de l’autre côté, en sens inverse, n’aurait sans doute pas prêté attention à l’enfant, si ce n’était pour l’affiche publicitaire dans son dos qui l’avait trahie : aucun relief ne se détachait vraiment de l’ensemble, l’image et la silhouette de la fille ne formant qu’une seule et même continuité plate pour un spectateur averti, au point de fondre la fillette dans le décor de la famille installée sur son canapé de papier.

Thomas avait déjà rencontré pareil ensemble semblable à un fond vert très mal négocié, là encore sur trame d’abribus, et l’expérience de sa première dose d’irréel n’avait pas été des plus agréables. Aussi n’avait-il pu retenir un vent de panique quand la fille fond vert qui détonne s’était décollée de son univers pour faire déconner le sien, s’avançant au-devant de lui. Elle aurait dû s’abstenir : en plein soleil, ses contours mal incrustés tranchaient d’autant plus en saillie proéminente, comme rajoutés à la hâte par un technicien feignant. Ce n’était pas forcément visible, ni évident. Une fois le phénomène détecté, il n’en devenait que plus perturbant. Dès qu’il avait réellement posé les yeux sur elle, Thomas en avait eu les chocottes. Bien qu’elle tentât férocement de s’y accrocher comme tout Fouchtra qui se respecte, cette chose n’avait rien à faire dans sa réalité. Alors que lui existait dans celle d’Elsie. Comme une autre anomalie.

Par la suite, Elsie lui avait confié que le soleil était un de leurs ennemis parmi les plus imprévisibles. Quelle que soit l’apparence, il leur était difficile de prétendre s’intégrer dans la masse quand il était de la partie, révélant leurs ombres fausses aux délimitations mal définies et baveuses découpées à la rache par un enfant brouillon affublé d’une sévère dyspraxie. On peut emprunter un corps, on ne peut emprunter une ombre, trop glissante et impétueuse (quand elle n’est pas inexistante pour peu qu’on oublie de l’attacher avec un fil et une aiguille ou – plus radicalement – avec un bon savon). Pas étonnant que les fantômes préfèrent hanter les paysages froids et pluvieux, l’Écosse étant un bon exemple. Là, Thomas n’avait pas compris quand Elsie lui avait fait comprendre de demander à Natacha.

Elle n’avait pas l’air bien vieille (bon, elle dépassait sans doute les cinquante ans), mais son apparence juvénile ne trompait pas Thomas. Elsie traînait dans son sillage un grand froid suintant qui se délitait d’elle à regret pour enserrer ceux qu’elle choisissait comme proies. Elle jouait à tous les râteliers pour balancer tout son petit monde dans ses filets au nom de projets qu’elle comptait mener à bout. Elle maîtrisait à merveille la technique des Fouchtras, diviser pour isoler. Thomas le savait : Florian pensait fomenter une rébellion, Fanny la menait large en mode « hold my beer », alors qu’Elsie l’avait déjà balancée par dessus bord avec désinvolture. C’est ce détail qui donnait à Thomas la conviction qu’Elsie figurait parmi les plus vieilles ombres de sa contrée. Son jeune âge en était un indice supplémentaire : aux commencements, les miroirs s’étaient focalisés sur le rapt d’enfants, à l’image d’Émile, pour y ficher leurs fragments. Les enfants étaient très malléables… Trop. Des âmes vites fauchées trop tôt, dissoutes sans aucune réelle structure. Un enfant fuit d’instinct la douleur ; une fois revenus de leur cycle, ils choisissaient tous l’oubli, se réfugiant dans l’amnésie confortable pour fuir leur passé. Ils auraient pu constituer à terme de parfaits Fouchtris, à se laisser absorber aussi facilement par le miroir. Mais en vérité, les enfants étaient par trop vulnérables et leur autodestruction, très rapide, était vite devenue un obstacle majeur à la survie des miroirs, laquelle nécessitait un réceptacle aussi fiable que stable.

À l’inverse, les adultes étaient trop fixés sur leurs appuis, figés dans leurs croyances et leurs bagages émotionnels parfois trop encombrants qui les déséquilibraient dans la Boucle. Ils restaient plus fragiles au morcellement intérieur dans leur philosophie complexe, incapables de faire un choix, trop chargés de regrets et de peurs pour trancher entre la dissolution et la lutte. Ils s’éteignaient encore plus vite, à se diluer sur place en silence pour s’évaporer on ne sait où… avec leur fragment, obligeant une recomposition d’urgence et des « accidents » en chaîne pour rééquilibrer le tour. On les prenait encore occasionnellement pour cibles, en parfait bouche-trous d’attente et d’au cas-où, car ils avaient le mérite d’être plus simples à se faire tuer par les Fouchtras (les adultes étaient bien plus imperméables au surnaturel que les enfants, qui ne s’en laissaient pas tuer sans crier au meurtre. Ce qui la foutait mal quand on voulait orchestrer un joli petit incident de la vie du genre crise cardiovasculaire).

Par essence, le Miroir, ambigu, ne pouvait refléter que la transition ; les adolescents, instables et influençables à souhait et entre deux pôles représentaient ce dont le Miroir avait besoin : quelqu’un qui puisse se voir sans se figer, toujours en mouvement, en quête de sens ou d’une cause à laquelle il pouvait encore croire tel un enfant… mais aussi pour laquelle se sacrifier. Les miroirs recherchaient des êtres capables de choisir, suffisamment forts pour se renouveler, sans être trop effondrés encore. Ainsi naquirent parmi eux les premiers Fouchtras.

Rares étaient les enfants qui avaient choisi d’expérimenter le refus de la transformation et de l’après. Elsie était de ceux-ci, peut-être même la dernière survivante de son espèce, les autres déjà tous volatilisés à force de se raccrocher à un corps trop léger pour les ancrer indéfiniment. Elsie était une guerrière badassement hybride qu’on ne sait quel traumatisme la retenait à terre et dans l’hypermnésie.

Le fragment que Thomas abritait en lui appartenait à une âme aussi ancienne, bien que manifestement plus fragile, choisissant de se soumettre au lessivage des cycles sans rechigner. Au même titre que celles nichées en Rémi ou Clément, cette âme n’avait apparemment pas subi encore énormément de reboots, autrement Thomas ne serait pas. Elsie lui avait fait entendre que ce genre d’âme n’en avait pas pour longtemps et qu’apprendre la vérité l’avait temporairement sauvé d’une prochaine dissolution, ce qui arrangeait bien Thomas. Face à la Brisure, nulle créature, Fouchtra ou humain, ne savait ce qui adviendrait à présent dans la Boucle au moment du choix, un porteur contraint à la mort avec la connaissance en poche ne serait plus aussi manipulable. Les Fouchtras creusaient une autre option, les miroirs aussi.

Bien que Thomas sache Elsie totalement fêlée, il guettait les rencontres qu’elle fixait au gré des vents contraires : la pitié qu’il ressentait pour elle n’avait d’égale que sa fascination pour son monde et la longue chevauchée solitaire des Fouchtras à travers le néant en tentant de s’accrocher aux rescapés – à eux. Par dépit et perversion. C’était douloureux d’imaginer Florian s’accrocher pour ne pas finir dans cet état.

Plus il fréquentait Elsie et ses yeux mats dénués de la moindre étincelle de vie dont l’absence la trahissait, et plus Thomas considérait les Fouchtras comme des êtres purement pathétiques, ce qui était un comble. Elsie était déjà morte à l’intérieur et elle en était bien consciente. Thomas se savait indispensable à Elsie, autant dans le bon suivi de son plan intrinsèquement omnisciente et obscur, que dans sa tentative de retardement de l’échéance. Elle fréquentait le monde des vivants pour se raccrocher aux souvenirs qui l’étiolaient et la condamnaient trèèès lentement mais aussi sûrement qu’un cancer en phase de récidive. Désespéré, il avait besoin d’elle ; elle avait désespérément besoin de lui. Là résidait la nuance. Et il pensait que Kiernan l’avait bien saisi aussi. Ils la suivaient tous deux dans une compassion malaisée qui les gardaient dans son camp, car ils avaient compris que son insensibilité était une garantie qu’elle était la seule à pouvoir aller jusqu’au bout sans flancher.

« Ils ne faut pas leur en vouloir, lui avait-elle tranquillement seriné un jour, en parlant de ses camarades. S’ils sont aussi agressifs, c’est juste qu’ils sont pressés de se libérer au plus vite. En finir avec tout ça. Et trouver la paix ».

Elle avait sorti ça, pépère, sans l’ombre d’une ironie. En gros elle trouvait normal de justifier l’attitude outrageusement brutale de ses potos devant Thomas, sans user de considération ou de préoccupation morale.

Qu’est-ce qui la retenait alors dans son besoin de l’aider et de faire partie des Rebelles ? Hein ? À quel miroir appartenait-elle ?

« Il n’y a plus vraiment d’intérêt pour cette question. On s’est tous juré de vous anéantir ensemble. »

C’était quoi cet exposé sans aucune intonation ?!

« — Le pacte ? avait-il frissonné.

— Le pacte, avait confirmé la fillette. Le pacte des miroirs. À l’encontre de la raison d’être du médaillon, fondée sur une promesse. Celle d’un pacte de fraternité. Donc d’union. On a misé sur cette cohésion pour vous exterminer, en transgressant les règles du miroir. C’est une contradiction fondamentale de nous libérer par un moyen qui nous mènera à notre perte. C’est par ce même principe que les Rebelles existent et sont laissés exister ou qu’ils me laissent te voir. Nous avons tous une raison qui nous rattache à nos vies passées, parce qu’au fond, personne ne pourra jamais cacher qu’il a été humain pour commencer. »

Il ne pigeait pas grand-chose. Typiquement humain, ça aussi.

La dernière fois qu’il avait croisé Elsie, il s’en souvenait. Il était révolté et révulsé, écumé de rage et de culpabilité.

« Tu le savais ! Tu savais et tu as tout manigancé pour qu’elle tombe dans ton piège ! Tu t’es servi de moi pour la condamner !!!

Il s’était retenu de la gifler, il n’était pas con à ce poing-là, mais ça le démangeait.

— Jamais je ne ferai du mal à Cécile.

On pouvait lire dans sa voix une sorte de sincérité absente et sans relief, mais à l’émotion présente. Comme une relique du temps passé. Elsie manipulait la vérité mais elle ne mentait jamais.

Elle peut sauver Fanny et Fanny a sauvé son fragment. Donc jamais je ne lui ferai du mal.

— Alors… alors pourquoi ne sort-elle pas ? Pourquoi reste-t-elle prisonnière ?

— Il faut lui laisse le temps d’appréhender ce qui est attendu d’elle. Elle en est capable, c’est loin d’être une chose fragile.

— Donc ce n’est pas dangereux d’être coincée là-dedans ?

— Je n’ai pas dit cela, répondit négligemment Elsie.

Le cœur de Thomas avait bondi dans sa poitrine, avec un goût amer sur sa langue, comme un cheveu indétectable au toucher. Ce goût qu’il ressentait comme du carton sur tout ce qu’il mange ou qu’il respire. Faire confiance à Elsie impliquait des dommages collatéraux qu’il fallait assumer jusque dans sa chair.

— Maintenant que vous savez ce qui est normalement inaccessible aux humains, votre âme est plus fragile et encore plus réceptive aux reflets : Cécile est confrontée au miroir d’une double vision qui peut se révéler mortifère. Tout peut lui arriver.

« Se greffer dans un miroir plutôt que de basculer directement de l’Autre-Côté comme vous le faisiez, a parfois des conséquences désastreuses que même nous ne pouvons prévoir. Les miroirs ont la main, à présent ce sont eux qui distribuent les cartes. Je te préviens, Thomas, ne va pas te plaindre si tu joues avec les frontières entre le monde des hommes et celui des miroirs. La barrière est bien mince depuis la Brisure et ne manquera pas de se flouter fréquemment. Si tu la brouilles, si tu t’amuses à créer ce qui n’a pas lieu d’exister, les miroirs te le feront payer. »

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