Chapitre 6.2

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 Elle détaille tout avec une acuité impressionnante. Comme si tous ses sens s’étaient décuplés dans le processus. Elle s’observe s’agenouiller à hauteur de son petit frère, encore malhabile un peu. Les gestes sont un peu chancelants au départ, la voix manque de souffle, mais le change est donné.

Alex, je t’en supplie ! Ce n’est pas moi ! Réagis !!

Alexis la dévisage, pas convaincu par la prestation, mais aucun signal d’alarme ne s’allume pour autant dans ses pupilles sombres. Il se contente de reculer, légèrement déboussolé, pour attraper la main de Léane en repère fiable. Elle voit Léane frémir. Elle enregistre tout, mais elle est incapable d’esquisser le moindre geste, coincée dans le scénario d’une autre. D’ailleurs elle n’en a pas l’intention. Elle se sent étrangement détachée et désengagée, se laissant piloter en personnage téléguidé pour les besoins du décor – Un PNJ, c’est comme ça qu’on l’appelle, elle s’en souvient vaguement. Puis le terme retombe mollement dans le fond de sa conscience. – Et ce statut lui convient. Bien plus simple. La motivation de provoquer une réaction chez son frère est enfouie dans sa cage et frappe de loin en loin contre le carreau, glissant lentement à terre sa force aspirée dans l’effort. C’est trop tard, il s’en va.

Une fois son frère parti, elle se voit tomber le masque. Il coulisse le long de son visage, le sourire s’étire et se gélatine tandis que les muscles se raidissent et s’atrophient. Mélissa ressent ce pantin désarticulé, laissé en plan, que Mel abandonne violemment pour s’attaquer au véritable problème susceptible de lui faire obstacle. Et Mélissa se sent harponnée et propulsée par elle vers un ailleurs intrusif. Un ailleurs qu’elle déchire de part en part en s’y infiltrant, forçant l’entrée.

Bastien tressaille. L’invasion est suffisamment violente pour que sa Voix ne parvienne pas à en masquer la présence, même à travers le brouillard cotonneux qui commençait tout juste – et trop difficilement – son œuvre. Il faut dire que Mélissa n’est pas suffisamment discrète et dérive en essaimant des échos confus de son passage, emmurée dans un esprit qu’elle intruse contre son gré. Elle a beau hurler pour se sortir de son état second, elle continue sa colonisation sous l’égide de Mel, inlassablement.

— … Mélissa ? Mais qu’est-ce que tu… ?

À côté de lui, Natacha s’agite, détectant une anguille sous roche. Elle est la seule à réagir, les autres déjà sous emprise. Elle n’est pas le facteur le plus dangereux. D’abord lui. Le faire taire.

Mélissa se contorsionne pour s’échapper, mais Mel renforce sa prise et s’enroule autour de l’esprit de Bastien qui se débat, submergé. Pris de court par l’effet de surprise, sa défense est aussi faiblarde que réticente, n’arrivant pas à cerner la raison d’une telle attaque. Bastien tente un dernier réflexe désespéré pour atteindre Mélissa.

Le souvenir l’atteint comme une balle à bout portant qui perfore la paroi de sa prison.

[ — Alors c’était toi le gamin à la casquette.

Regard de côté.

Bastien avait soupiré, laissant retomber les assiettes dans l’évier.

— C’était vraiment le seul surnom disponible ? Vous êtes sûr ?

— C’est le seul que Rémi a utilisé en ma présence en tout cas. Et il délirait à ce moment.

Silence.

— Ils n’en ont jamais parlé. C’est l’unique fois où il a laissé échapper cette info. Je crois que tu les avais marqués.

Bastien avait reniflé, insistant sur le verre qu’il tenait en main. Elle avait grimacé, il allait finir par se briser entre ses doigts.

— D’une certaine façon, ils m’avaient marqué aussi.

— Tu as dû en baver dans ton enfance.

Il s’était redressé pour la regarder. Ses yeux perçants semblaient capables de déceler son cœur au travers de son armure.

— Toi, non ?

Touché.

Elle avait repris le rinçage sans mot dire.

— Je n’ai plus jamais porté de casquettes. J’avais commencé une collection à cause de mon frère, mais ensuite, ça n’avait plus de sens. Ça ne m’allait même pas.

— …

— Quand on était gamins, Math’ et moi passions notre temps à faire des conneries. Tu sais, du genre monter dans des combles inaccessibles bouffées par les tiques pour jouer aux aventuriers. Enfin, c’est moi qui décidais des conneries, Mathieu suivait. Et Claire aussi. Elle n’aimait pas la solitude, alors elle nous collait partout, même si elle était morte de peur. En pleurnichant. Elle pleurnichait en permanence, c’était chiant. Mathieu l’appelait la Clarinette, et c’est resté. Y a qu’Alec qui ne l’appelait pas comme ça. Il passait son temps à réparer nos conneries et à les couvrir.

Elle n’avait rien dit. Devinant qu’il avait juste besoin de vider son sac. Elle s’était saisie du torchon. À l’écoute.

— On était un trio. Mais quand Alec est mort, c’est Chloé qui a pris la place de Claire. Du jour au lendemain. Parce que, elle, elle ne chouinait pas. Chloé était intrépide et n’avait peur de rien et c’est pile ce qu’il nous fallait, à Mathieu et moi. Claire, on l’a brisée. Alors elle s’est mise à s’inventer un personnage bravache qui n’a peur de rien, bavarde comme une pie. Un peu comme Chloé, sauf qu’elle n’avait rien d’elle. Je crois que Chloé s’en est voulue, même si ce n’était évidemment pas de sa faute. Claire essayait juste d’attirer l’attention, elle ne voulait pas disparaître. J’ai… j’ai juste peur de la briser davantage.

Il s’était retourné pour lui faire face, brutalement. Le visage ardent, tourmenté.

— Je ne vais pas pouvoir rester longtemps dans les parages. On le sait tous. Pas à cause de l’Autre dans ma tête, mais à cause de moi. J’ai peur de ce que je suis capable de faire avec ma colère et de ma faculté à tout détruire autour de moi. J’ai trop de rage pour construire quoi que ce soit. J’ai besoin que vous me promettiez de veiller sur Claire une fois que je serai parti. Elle ne comprendra pas, c’est sûr, mais j’ai besoin de savoir que vous ne la laisserez pas se briser à nouveau. Pas à cause de moi.

— Attends, tu t’emballes, Bastien ! Bien sûr que tu as besoin de temps, mais de là à couper les ponts avec ta sœur, je trouve que tu…

— Je ne coupe pas les ponts. Je ne te demande pas, à toi, de t’occuper d’elle !

Il avait refermé le robinet.

— Mel, tu es tout le temps gentille avec les autres. Tu t’occupes de tout le monde en même temps, mais tu n’as pas à le faire comme ça. On dirait… on dirait que tu ne penses pas à toi, comme si quelque part tu t’obligeais à ne pas prendre de temps pour toi… ma mère fait plus ou moins la même chose, mais elle, c’est dans son travail. Tu fuis quoi, toi ?

— Je ne vois pas ce que tu veux dire !

Il avait secoué la tête. Vidé l’évier. Ils avaient regardé l’eau s’enfuir dans le siphon.

— Ce que j’essaie de te dire en te parlant de Claire, c’est : fais gaffe. Quand tu te crées un personnage qui n’est pas toi, c’est… c’est difficile de s’en défaire. Il te protège au début, mais s’il finit par te coller à la peau, il devient dangereux. Parce que quand il se brise, il emporte tout ce qu’il y avait en-dessous avec lui et tu te retrouves prise au piège. Tu sais plus qui tu es. Tu te fais dévorer par ce monstre et tu ne sais plus qui est de quel côté de la barrière. Je ne veux pas que cela arrive à Claire. C’est pour cela que je me tire.

Silence.

— Ne lui dis pas que je t’ai dit ça, avait-il marmonné. Et n’oublie pas de te protéger, toi aussi. ]

Elle s’en souvenait, de cette conversation, au détour d’un rangement de goûter. Elle s’en souvenait ! L’impression de ce moment restait dans sa tête, sans se dissiper cette fois.

Le message était limpide. Il flagelle, la remettant debout. Le trou lui faisait de l’œil.

Mel comprit qu’elle allait lui échapper dans le dernier coup d’éclat de Bastien. Elle insiste, resserre la vis.

Mélissa a vaguement la sensation d’elle-même qui creuse, en bas, mais sa présence est ténue, telle une mèche vacillante, que Mel a vite fait de souffler. Avant de reprendre le contrôle. Force la conscience de Mélissa qui replonge dans le vide. Et celle de Bastien s’éteint comme un interrupteur. Hors-jeu, l’élément perturbateur.

Natacha le secoue, totalement paniquée, mais Bastien ne bronche pas, ne tient plus debout que par la grâce de fils grotesques que Mel agite du plafond, joueuse. Natacha ne pèse pas dans la balance. Inutile et inefficace. Alors qu’elle tente de se frayer un chemin vers le seul individu qui bouge encore, bien qu’au ralenti, Mathieu semble repris par la Voix et s’immobilise en cours de route, groggy.

Cécile était tombée très facilement sous l’influence de la sienne, comme grisée par sa prise de parole soudainement désinhibée sans ressentir le poids de toute cette attention sur elle. Comme hypnotisée par son propre récit, elle le poursuivait d’un ton de plus en plus monocorde sans que personne, pas même elle-même, n’y trouve à redire, tous fascinés par cette attraction inconnue qui les poussait à boire ses paroles. Sans se soucier du réel qui les entoure.

Aussi Cécile ne réagit pas immédiatement quand Mélissa se jette mécaniquement sur elle pour la faire taire. Les autres non plus. Ils se contentent de regarder, bêtement, Mélissa étrangler Cécile.

Soudain privé de la volonté de Mel qui le maintenait debout, – extirpée de son cerveau pour lancer Mélissa contre Cécile – Bastien s’écroule, inanimé. L’illusion se brise.

— Bastien !

Claire se précipita sur son frère, Lucas sur ses talons.

— Qu’est-ce qui lui arrive ? gémit la sœur.

Lucas coinça ses mains sous la nuque de Bastien pour le redresser et se mit à genoux pour recueillir sa tête, lèvres tremblantes.

— C’est Mélissa, je ne sais pas ce qu’elle lui a fait, il ne répondait plus à rien ! glapit Natacha.

— Quoi ?

Rémi l’aperçoit. Il dévisage Mélissa. Au ralenti, il laisse ses yeux glisser sur ses mains et sur le cou de Cécile. Bouche bée.

— Mélissa ! Mais…

Le mécanisme se remet en branle, la machine repart. Mais trop tard.

— Non ! Arrête !

Elle sait qu’elle ne peut le supprimer. Elle peut l’ignorer, mais pas l’anéantir. Il brille d’un éclat similaire au sien, nécessaire à sa survie de Reflet. Trop concentrée sur sa tâche délicate, elle esquisse alors un geste. La barrière de verre tombe et englobe ses camarades sous un dôme avant qu’ils ne l’atteignent. Rémi est le premier à se heurter au mur infranchissable. Il s’abat contre la vitre comme un forcené.

— Mélissa ! Ne fais pas ça !

Elle accentue la pression sur la tranchée. Les yeux de Cécile s’écarquillent, passent de l’incrédulité à la peur. Elle a de si grands yeux, des orifices très clairs où défilent de grands nuages opaques. Mélissa continue, détaille les expressions de la fille avec un intérêt scientifique. La peau pâle se marbre lentement, les convulsions naissent, sa main essaie d’attraper celles de Mélissa pour les décrocher mais s’écorchent en vagues irrégulières. Et le bruit chantant de sa gorge qui bousille ses dernières réserves d’air. Mélissa observe avec amusement robotique ses propres mains qui blanchissent sous la tension exercée de ses doigts. La teinte a presque un effet jouissif.

Encore un peu de patience. Du coin de l’œil elle guette son apparition. Elle le devine, déjà, qui se forge inconsciemment dans l’esprit brouillé de Cécile.

— Mel ! Stop ! sanglote une fille.

— Mélissa ! Ne te laisse pas faire ! Arrête ! gueule toujours Rémi.

Non ! Pas ça, non !!

Oh ta gueule, toi.

Mélissa serre. Les pieds de la fille pédalent de moins en moins vite, se raidissent.

Le poignard se précise dans les tréfonds enfouis de la mémoire de Cécile.

Allez. Encore.

— Concrétise-le, grouille ! s’entend-elle grogner à l’intention de Cécile.

Cécile ne l’entend déjà plus. C’est étrange. Elle sait qu’elle va mourir et pourtant elle n’abandonne pas la lutte. Le poignard reste au stade d’évanescence.

Elle s’accroche encore.

Cède ! Allez !!

Elle ne peut pas mourir sans lui avoir cédé son poignard, ce serait vraiment…

Elle appuie. Plus fortement. Mel s’énerve, elle appuie. Mélissa appuie. Cécile est cramoisie.

Un scintillement se cristallise. Elle peut le sentir sans le fixer directement, de peur de le voir se dissiper. Juste en arrière-plan. Cécile a cessé de s’accrocher à l’espoir.

Encore un peu… voilà… et….

— STOP !!!

Mélissa fut projetée à travers la vitre qui se brisa sous l’impact. Des éclats de verre et de métal s’éparpillaient sur son corps, s’entremêlaient dans ses cheveux, griffaient sa peau. Elle tourneboula sous la violence du choc et s’en alla rouler jusque dans son enveloppe qu’elle investit dans un bruit sourd.

La douleur l’envahit. Celle des coupures multiples qui se propagent sur ses membres, ses jambes, ses bras, ses mains. Ses mains aux phalanges blanchies, crispées de serrer sans discontinuer pour maintenir la pression.

Mais… mais…. ?!

Saisie par ce qu’elle était en train de faire, elle lâcha prise.

Cécile cracha ce qu’il lui restait de poumons et retomba au sol, haletante.

— Huuuuuuuh, fut le seul leitmotiv qui émanait de sa bouche comme la lente succion d’un vieil aspirateur à l’agonie.

 Mélissa contempla ses mains dans une mimique hallucinée. Elle les voyait, elle sentait la fatigue des articulations le long des doigts, elle ressentait. L’émotion la gifla de plein fouet et les doigts se mirent à trembler. Elle porta son égarement vers Ilian qui la fixait au-dessus d’elle, épouvanté pour deux.

— Arrête ça, souffla le garçon, pas loin de flancher.

— C’est quoi ce bordel ? murmura Ninon derrière lui, les yeux rivés sur le mur de verre qui s’effaçait autour d’eux.

— Cécile ? Cécile !

Caitlin s’agenouilla auprès de la jeune fille qui s’évertuait à tirer des sons potables ne dépassant pas le stade de gargouillis.

Elle leva des yeux terrifiés en direction de Mélissa.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? hoqueta Caitlin.

Choquée, Mélissa n’eut pas l’occasion de répondre. Une brusque poussée l’arracha d’elle-même et elle se retrouva dans le néant. Un choc l’ébranla et elle se sentir basculer. Une pointe vint lui chatouiller le menton. Enfin ce qui lui servait de menton, elle imagine. C’était difficile de deviner ses contours.

Comment as-tu pu la laisser aller jusque-là ?! Tu as failli la tuer !

Garance écumait, sa lance brandie contre sa jugulaire presque, prête à frapper.

Ce n’est pas…

— Laisse-la !

Une plongée vertigineuse aspira Mélissa et la ramena à genoux, ses yeux toujours fichés sur ses mains, suffoquée. La douleur revenait.

Garance intégrait l’ordre de Lucas d’une secousse frissonnée et plissait ses paupières dans une rage folle.

— Ne l’amène pas sur ce terrain ! Contrôle-toi un peu, gronda Lucas en l’écartant d’une bourrade avertie.

Il pivota vers Mélissa qui se déroba. Il s’accroupit à sa hauteur et la scruta méthodiquement, à la recherche de ses traits. Il se détendit et lui tendit la main. Elle ne put réfréner un frisson.

— Que s’est-il passé ? Raconte… exigea doucement Lucas.

Mélissa regarda par-dessus son épaule. Rémi, Arthur, Caitlin et Ninon la dévisageaient, les yeux toujours emplis d’effrois. Autour de Cécile. Cécile et ses grands yeux, bien écarquillés, mais bien vivants, qui la fixaient dans une expression insondable.

— … eeeh…. Huuuh… et Bastien… ? Il est…

Elle ne le voyait pas.

— Il s’est réveillé, il n’a rien. Tu l’as mis juste ko.

Il attendait. Patiemment. Son doux regard fatigué sur elle entièrement. Elle déglutit. Avisa les longues traces rouges sur le cou de Cécile, en fines lignes bien symétriques. La trace de ses doigts.

— Je… je…

Et elle se mit à pleurer. Ce n’étaient pas des petites larmes, mais des gros sanglots. Énormes et bruyants.

….

Et le pire, c’est que cela s’écoulait sans vouloir s’arrêter.

— Et merde, marmonna Clément après un silence.

— Ça va aller, ça va aller ma puce, répéta doucement Lucas en la prenant dans ses bras.

Mélissa s’y abandonna, transie. Ses doigts chiffonnaient son haut, ses larmes le trempaient, ça n’avait pas l’air de le déranger.

— Ça va aller, c’est rien, assurait Lucas, comme avant.

Et elle voulait le croire. Malgré tout ce qu’elle avait fait. Et ce qu’elle n’avait pas fait. Elle expulsait toutes ses émotions refoulées dans une longue cascade qui ne s’épanchait pas. Il lui frotta le dos en ondes rassurantes. Elle ne voulait pas qu’il s’arrête.

Seulement, Lucas se rendit compte de la présence d’Ilian qui restait là, totalement ahuri, et il s’arrêta. Comme de bien entendu.

Arthur roula des yeux écarquillés. Sans lâcher la main de Cécile, il se redressa à-demi sur ses talons et darda sur Ilian sa stupéfaction.

— Tu es revenu…

— Je n’avais pas l’intention de faire autrement.

[10 mars 1871

— Tu es revenu !

— Je n’avais pas l’intention de faire autrement.

Le petit avait affiché un large sourire reconnaissant et Joseph avait secoué la tête, feignant le désappointement pour mieux masquer le soulagement.

— Il y a mieux à faire que de jouer au fanfaron. Viens plutôt t’asseoir, j’ai amélioré la soupe avec quelques ingrédients dont tu nous diras des nouvelles.

— Puisqu’on en parle…

L’apparition de deux carottes rabougries et terreuses arrachées au sol d’un quelconque semblant de potager de faubourg souleva une allégresse générale autour de la cheminée. Jamais encore on ne s’était autant régalé autour d’une soupe. Pour le trio, l’ambiance était à la fête et au recueillement, deux attitudes loin d’être incompatibles. La guerre leur avait appris ça. Ça valait mieux que de traîner un ressentiment amer comme chez la plupart des résidents.

— Maintenant que tout est fini et que le redoux est enfin là, je pense qu’il serait temps de partir. Tous les trois.

— Où ça ?

— Eh bien, en Normandie.

Émile en laissa tomber sa cuillère.

— Tu parles sérieusement ? interroge Aurélien, surpris.

— Oui. C’est une idée folle, c’est la seule qu’on a et l’occasion est idéale. Il faut retrouver la petite. Il n’y a plus rien pour nous à Paris.

— …

— Et puis, c’est mon anniversaire ! Qu’y a-t-il de plus excitant qu’une balade en province !

Émile écarquilla ses yeux ronds, n’osant y croire encore. Aurélien avait éclaté de rire sous le contrecoup.

— Je me demandais aussi, pourquoi l’idée te prenait de te mettre à la cuisine ! Bel anniversaire, camarade ! Et je t’en souhaite plein d’autres à l’avenir ! Mais… plus sérieusement, tu nous vois nous en aller sur les routes encore gelées, tous les trois ?

— Cela prendre le temps qu’il faut, admit Joseph, mais c’est faisable. Tout au plus une dizaine de jours de marche. Sortir de Paris ne devrait plus poser de problème. J’ai entendu dire à l’étal que les barrières d’octroi étaient totalement désorganisées à présent. On peut circuler comme un rat dans un cellier vide.

— Ne parle pas de cellier, encore moins s’il est vide, soupira Aurélien en revenant à sa soupe. Bon, admettons. L’idée est belle et folle, donc elle ne peut pas me déplaire. Et puis, on a une promesse à tenir.

— On va… on va vraiment retrouver Nine ? souffla Émile.

— En tout cas, on va s’y essayer, oui.

— … !

— Eh beh, quoi ? Tu nous pensais vraiment indignes de parole ?

— Ce n’est pas parce qu’on te l’a promis quand tu étais incapable de nous entendre qu’on ne va pas tenir nos engagements ! Et puis, continua Joseph en agrippant Aurélien par les épaules, ce gaillard en a été témoin, du mien, tout comme je l’ai été du sien ! On va s’y rendre, à P****. Ensemble.

]

Lucas blêmit jusqu’à la racine de ses cheveux.

Ilian n’était pas tellement doué pour déchiffrer les signes sur le visage des gens. Il espérait juste que le sien n’affichait pas en oriflamme cet air aussi désespéré qu’abruti.

Clément capta l’échange silencieux et se para d’un soupir ineffable.

— Je prends le relais… au cas où, tous les trois, vous souhaiteriez discuter… à votre façon, glissa-t-il dans un marmonnement. Non, mais sans blague…

Il s’empara du bras de Mélissa qu’il arracha à demi de Lucas pour la forcer à se lever. Du reste, Lucas ne bougea même pas.

Clément n’eut aucun mal à traîner Mélissa qui suivait en sanglotant toujours. Les autres les regardèrent passer, dans un silence religieux.

— T’inquiète, ils vont pas te sauter dessus.

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