Chapitre 6.3

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Il la précipita dans le jardin et la fit s’asseoir sur les marches.

Elle avait oublié à quel point le magnolia était sublime en automne, en dépit de ses feuilles défraîchies, jaunies, mais encore vaillantes.

La lumière déclinante la frappa de plein fouet. Elle éclaboussait sur les murs et la végétation son aura qu’elle étalait sans vergogne. Plongeant l’atmosphère dans l’heure dorée, paisible et suspendue. On se serait cru en Louisiane, sans y avoir jamais mis les pieds.

Il s’écarta de quelques mètres et s’assit lui aussi, dans un chuintement appliqué.

Le calme s’étendait sur eux comme un fil à couper le beurre. À force, les sanglots ne secouèrent plus sa poitrine, comme lassés.

— Je suis en train de disparaître.

Cette confession, à peine évoquée dans un murmure rauque, ne fit qu’un trait sur le silence. Clément le laissa s’étirer, prit son temps.

— Je sais.

— Toi ? Que sais-tu réellement de ce que je traverse ? siffla-t-elle, envahie d’une frustration abasourdie devant l’inattendu de sa réponse.

Une réponse qui n’était pas celle qu’elle attendait de lui.

— Toi et moi, on sait exactement ce que ça fait, de disparaître en nous, asséna calmement Clément. Viens pas jouer la victime comme si t’étais unique, j’ai fait pire que toi.

— Je me suis fait posséder ! elle explose, devant l’injustice de sa phrase. Et j’ai presque tué Cécile.

— Oui mais tu ne l’as pas fait, Ilian est intervenu au bon moment, rétorqua Clément sans s’émouvoir. On s’est tous fait posséder pour ne pas intervenir. Et moi, j’ai fait bien mieux : j’ai quand même essayé de tuer deux fantômes en même temps, Alec et Florian. Et j’étais pas loin de réussir avec Arthur. Alors niveau palmarès sur l’échelle de la possession, je te domine sur le podium, ma grande.

— Comment peux-tu… comment… bégaye Mélissa.

— Je ne suis personne pour te juger, hein. Mais t’aurais dû me le dire, que tu perdais pied.

— J’ai essayé.

— Pas assez, l’enfonça Clément.

— Je… je n’arrivais plus à démêler ce qui était vrai et ce qui était faux dans ce qu’elle me balançait. Je…

— Tu passes ton temps à te demander ce qui est réel et ce qui ne l’est pas dans ta tête.

— …

— Fais pas ta tête de merlan frit ! C’est exactement pour cette raison qu’on pète une durite plus rapidement que les autres. Nous deux, on ressasse littéralement le passé sans pouvoir le concrétiser tout à fait, même de l’Autre-Côté. Et on y est bloqué. À force de recréer des scènes ou des choses qui n’ont plus lieu d’être, on en vient à s’effacer de notre réalité, à confondre les deux.

— Ce n’est pas pareil. On a deux manières différentes d’aborder notre pouvoir, et le passé. Toi, d’après ce que j’ai compris, tu te sens investi d’une glorieuse mission de le réparer en le portant comme un fardeau sur tes épaules, et en gardant tes sentiments pour toi. En refusant de l’oublier, le passé, quitte à y laisser ta raison. Et moi, je ne cherche qu’à le fuir, mais je ne parviens pas à lui échapper.

Clément soupira.

— Je dois admettre qu’Arthur a raison sur certains points. En fait, je… J’ai le sentiment débile que si j’arrête de porter pour moi le poids de ce qui est arrivé, je trahirais la mémoire d’Alec ou d’Alix.

— Ça pour être débile, c’est totalement…

— Je sais. T’imagine, mon arme préférée est un pistolet. Tu as une idée de la raison ? Je hais ce machin. Je le hais parce que je sais je sens qu’il a servi à tuer quelqu’un. Mais quelque part, je me dis que si je ne le porte pas, j’oublierai celui qui est mort de ses mains. Parce que, une part de moi a une responsabilité dedans.

— … t’es le roi des masos, murmure Mélissa.

— Pff, venant d’une fille qui est bien placée dans le classement, je prends cela comme un compliment. Toi et moi, on n’est pas si différents. On est des masos, mais des masos responsables. Attends… attends une seconde… soyons honnête l’un envers l’autre, pour une fois. Léane et Rémi ont peut-être le beau rôle, à se prétendre les chefs et à agir comme tels, mais nous, on sait ce qu’il en est réellement. Nous deux, on endosse cette figure de responsabilité mais dans l’ombre, en leur laissant le soin d’en tirer tout le profit, parce que ça nous arrange mieux. On est les seuls « parents responsables » de cette famille atypique. Enfin, il y avait bien Lucas, mais, alors lui…. Pfiouuuuu. J’suis quand même content qu’il soit revenu… va pas lui répéter, hein ! Mais tu vois… on commençait à perdre la boule.

Ha ha. Mais elle voyait ce qu’il voulait dire. C’était trop de pression. Elle n’avait jamais voulu être une petite maman.

— Alec était pareil, exactement comme nous. Sérieux, je crois que tu l’aurais adoré. Mais c’est aussi ce genre de responsabilités qui l’a tué. On dirait bien qu’on est destinés à vivre ainsi, avec ce pouvoir, à recréer sans jamais créer et à mourir en surréagissant à l’extrême.

— Arrête, tu deviens glauque.

— Je t’envie, avoua Clément. Même si tu n’as pas dû passer un moment agréable, un court instant tu as sans doute oublié. Je me rappelle de cette sensation… et, j’ai pas honte de le dire – même si tu n’as pas intérêt à le rapporter non plus – que c’est… enivrant. La meilleure des drogues possibles. L’oubli. L’oubli de nous-mêmes en nous effaçant derrière les autres.

— ….

— ….

— Il s’est passé quoi, cette fameuse nuit ?

Clem se referma comme une huître.

— C’est passé. On parle de tout ce que tu veux, mais pas de cette nuit.

— Tu parles comme Rémi, constata-t-elle, amère.

— Oui. Je parle comme lui. Et je remercie le ciel que ce ne soit pas l’inverse. Comme je te l’ai déjà dit, cela ne me concerne pas, ce n’est pas à moi d’en parler.

— Ça concerne Rémi alors… à quel point se sent-il coupable ?

— Je t’ai rien dit, conclut Clément en fouillant dans sa poche.

— Ça, ça te tuera, dit-elle en le regardant s’en griller une.

— Pas assez vite, j’en ai bien peur.

— …

— Heureusement que vous donnez un coup de pouce, alors.

Ils tressaillirent de concert. Cécile l’observait depuis le seuil de la véranda. Une des serviettes de table en lin masquait son coup de vaguelettes bleues et blanches. Des taches parsemaient ses joues et ses paupières de traînées parme en manque d’oxygène.

Sans rien ajouter, elle vint s’asseoir entre eux sur les marches et contempla le magnolia, lèvres serrées. Clément se releva précipitamment.

— Hem… je… je vais vous laisser toutes les deux en tête à tête et je m’en vais, hein. Histoire de chercher une justification à la raison de mon départ. Voilà. Pardon….

Non !

Son cœur explosa, puis rata le virage, puis s’étala avant la ligne d’arrivée, en sueur.

Cécile ne dit rien, elle ne paraissait pas s’intéresser à elle, elle qui se ratatinait jusqu’à glisser de sa marche.

— Elle est partie de ta tête, pas vrai ? Plus assez d’énergie.

— … [souffle coupé].

Elle se leva de sa marche en fusion. Cécile ne bougea pas d’un iota.

— Je ne lui ai pas donné ce qu’elle voulait, elle ne reviendra pas tout de suite, tu peux me remercier. Bon, après, tu ne peux plus t’enfuir, c’est sûr, dit-elle.

Le disque éraillé sautillait sur quelques syllabes par endroits et s’éraflait sur les accents aigus, mais la voix était bien la sienne. Parfois elle s’arrêtait, entrecoupait ses phrases de sifflements ou de déglutitions peinantes à entendre, et relançait d’une octave basse réduite en un souffle.

— J’ai menti, tu sais, lança Cécile au magnolia. Tout ce rapport que je vous ai sorti, tout n’était pas vraiment de moi. Je ne faisais que réciter le script que ma Voix me soufflait. Je n’ai pas dit la véritable raison pour laquelle je me suis volontairement constituée prisonnière. Et ce n’est pas plus mal, parce que je ne sais pas comment je me serais sentie si elle m’avait fait déclamer ce que je voulais cacher. Quoique, vu qu’on était tous shootés, je ne pense pas qu’ils l’auraient forcément intégré, mais on ne sait jamais.

Elle étouffa un ricanement et secoua la tête. Pas trop fort. Et dans une grimace douloureuse.

— Jamais je n’avais eu un tel public suspendu à mes lèvres. J’espère que mes chevilles vont rentrer dans mes sandales.

— …

— La première chose dont je me souviens en sortant de ma transe, c’était ton visage. Toi, j’ai tout de suite vu que tu y étais encore. Et ton expression, du début, quand tu m’as aperçue… je ne savais pas que je t’avais autant fait souffrir.

— Tu ne vas quand même pas me présenter tes excuses ! s’indigna Mélissa à l’adresse du magnolia.

Cécile ferma les yeux et expira un rond de fumée imaginaire.

— Quand Bastien est revenu à lui, la première chose qu’il a fait, c’est de demander comment tu allais. Il a vu mon cou, il t’a vue complètement stone sur le plancher, retenue par Garance, puis il a viré Natacha… et il est descendu direct à la cave pour se venger sur le punching-ball. Enfin, avant cela, Mathieu a dû l’empêcher de tabasser le miroir tellement il avait la haine contre ta… ton reflet. Ils ont été plusieurs à le suivre, pour vérifier qu’il ne ferait pas de dégâts.

Mélissa battit des paupières pour évacuer les larmes qui revenaient. Mais Cécile continuait.

— Quand il est parti, avant de s’enfuir, c’est à moi qu’il avait demandé de soutenir Claire, si besoin. Il ne voulait pas que tu ressentes l’obligation de t’impliquer. Mais surtout, il m’a sauvé la vie. Apres le départ d’Arthur, j’ai… je suis tombée dans le vide. Il m’érodait vraiment fort, il allait me dévorer de l’intérieur. Je pense que Bastien le savait. Aider Claire m’a aidée à m’en sortir, à me trouver une raison de me lever le matin. J’ai ensuite découvert que j’étais capable d’assurer, que j’étais beaucoup plus forte que je m’en étais cru capable. Et au lieu d’en tirer de la fierté, j’ai été terrorisée, encore. Je crevais de peur et je ne pouvais rien dire. Je crevais de peur parce que je craignais de retrouver le vide qui se terrait en moi sous cette force nouvelle, peur que tout s’écroule par ma faute et que j’entraîne Claire dans ma chute. Comme si elle dépendait entièrement de moi.

« Ce jour-là, en assistant à la scène du sacrifice de Fanny, je ne me suis pas vraiment fait capturer par Elsie, même si elle m’y a délibérément aspirée. Je me suis capturée moi-même dans ce reflet. Après avoir vu ce que Fanny était capable de faire pour sauver quelqu’un comme moi, j’ai imaginé mes amis, je vous ai imaginés vous sacrifier pour moi de la même façon et l’idée m’a paru intolérable. Alors… alors j’ai choisi librement de m’effacer en quelqu’un d’autre pour ne plus ressentir cette peur immense, pour ne plus être un poids dans ma propre vie. J’ai fusionné avec mon double jusqu’à absorber sa culpabilité de survie afin d’oublier la mienne. Sa douleur s’est confondue en moi et je l’ai endossée comme mienne. Elle m’a happée dans cette prison que j’ai choisi de prolonger comme une punition que je m’infligeais. En échange, cette… cette fille me délestait de ma vie, et c’était comme regarder un film en spectatrice désabusée, pouvant zapper autant de passages que je le souhaitais. Je n’avais pas de contrôle et cela me plaisait. C’était un truc… génial…, soupira Cécile sur son souffle rauque. Je n’étais plus vide. Même si j’étais condamnée à assister encore et encore au même dénouement qui me cisaillait encore et encore, ça m’allait, vu que je le méritais. Et je vous assure que ni toi, ni Léane, n’y êtes pour rien. Je l’aurais fait même si vous aviez été là, pour tout dire. L’occasion était trop tentante.

— Tu… Tu parles pas sérieusement ?!

Cécile sourit simplement.

— Revivre en continu ce spectacle m’a arrachée de moi-même et dépouillée de ma propre conscience. J’ai même failli franchi la limite de la conscience humaine tout court. J’ai été aspirée. Je flottais, comme en bilocation, mais c’était plus… je ne me rappelle plus des sensations mais c’était justement comme s’il n’y en avait plus une seule. J’étais juste là et je n’étais pas, dépouillée de tout, même de mon rôle à jouer. Et puis, à cet instant, je l’ai vu. Le cycle. Son cycle.

— Quoi ?

— Ce n’était pas linéaire, s’emballa Cécile, les yeux fixes. Ce n’était pas non plus une boucle, c’était bien plus… transcendant, comme au-delà des limites tangibles. Tout se crochetait et s’imbriquait à la perfection, comme un point de croix prévisible mais perfectible, c’était magnifique. Sauf à un point, un point précis. On aurait dit un sac de nœuds immonde, une grosse rature au bout d’une phrase. Et il n’y avait pas de reste.

— Cécile, je… je ne comprends pas.

— Je croyais comprendre là-haut, mais je crois que je ne comprends plus non plus, regrette Cécile. L’esprit trop étroit. Mais c’était… une sorte de verrou, tu vois ? Et il a… il a sauté devant moi. Et s’est éparpillé en minuscules fragments. En paquets de possibilités. Je n’ai pas pu en retenir une seule. Elles se sont dissoutes avant. Elles sont retournées dans le miroir.

— Il y avait le miroir ? Tu as vu les miroirs ?

Elle hocha la tête.

— J’ai vu Elsie s’y refléter dedans. Elle non plus, elle n’a pas réussi à attraper une seule des possibilités. Mais elle avait réussi à m’attraper, moi, pour que je fasse sauter le verrou du cycle. Elsie avait anticipé ma logique d’effacement. Et que je perde mon ego dans l’histoire. Il n’y a qu’en se dépouillant d’une identité individuelle qu’on accède à une mémoire collective du miroir, et qu’on accède au cœur de la Boucle. J’ai pu voir le verrou. Que j’ai pu faire sauter, grâce à mon abandon. C’est ce qu’Elsie voulait m’amener à comprendre.

— Je… tu n’as pas seulement vu le cycle. Tu l’as infléchi, souffla Mélissa.

— Non. Je l’ai juste laissé reprendre sa course en libérant le fragment de Fanny qui le verrouillait. C’était elle, en se sacrifiant, qui avait cassé la programmation immuable des Miroirs.

— …

Cécile parlait comme si elle avait vu le code-source de l’univers. Et Mélissa essayait juste de suivre.

— Un miroir ne comprendra jamais complètement les émotions humaines, même s’il cherche à les manipuler. Il suit un plan schématique, par étapes. Et quand il a vu Fanny mourir à la place d’une victime programmée, il a planté, en quelque sorte. Comme un bug informatique. Et créé le verrou, une sauvegarde fail-safe, afin de se protéger de la suite qu’il n’avait pu anticiper. Le fragment de Fanny s’est figé en plein cycle, provoquant l’interruption immédiate de celui-ci. Le miroir a directement enchaîné sur le cycle suivant, le nôtre, sans pouvoir clore le sien.

— Mais… le cerveau de Mélissa moulinait sec. Mais… les autres porteurs, les autres fragments…

— Ils ont tous été rebootés, oui. Pour nous laisser la place. Sauf Fanny, qui est restée figée dans le passé sans d’autre option que de devenir un Fouchtra. Le miroir ne lui a pas laissé le choix. Il ne voulait pas qu’elle pirate à nouveau son système. Les milliers de possibilités qui se sont échappées du nœud, ce sont toutes les anticipations élaborées en fonction de nos réactions possibles d’humains, s’il n’y avait pas eu sa mort non planifiée. Mais son fragment avait été bloqué par la même occasion, et il n’y a pas de remplaçant dans notre cycle actuel. Théoriquement, Fanny appartient aussi à notre cycle et son pouvoir était en veille et inaccessible. Le pouvoir de dissimulation, résume Cécile. Voilà pourquoi ce cycle est corrompu dès le départ, voilà pourquoi les Fouchtras ont décidé de s’allier pour nous détruire. Ils pensent que la destruction de notre génération peut restaurer l’équilibre et briser la Boucle.

— Mais c’est faux puisque tu as tout fait rentrer dans l’ordre ! Pourquoi toi en particulier, d’ailleurs ?

— Parce que c’est mon fragment que Fanny avait sauvé en se sacrifiant pour son ancienne porteuse. Et moi, en retour, je me suis sacrifiée en me dépouillant à l’intérieur de cette porteuse pour sauver le fragment de Fanny. C’est ce que j’essayais de dire, avant que tu m’étrangles. L’unique façon de faire sauter les fails-safe créés par les miroirs, ces verrous qui déterminent notre libre-arbitre, c’est de les inverser avec d’autres preuves de notre libre-arbitre ! Il n’y a que comme cela qu’on plantera le système entier de la Boucle ! En retournant chaque fail-safe contre lui-même !

Cécile se releva en souriant de toutes ses dents.

— Tu vois, j’ai réussi à le dire sans que tu me sautes dessus. Ton ombre maléfique est bien partie !

— Plaisante pas avec ça ! gémit Mélissa.

Cécile hausse les épaules.

— Bah, de toute façon, Bastien, Claire, Thomas, Kiernan et Stephen étaient déjà au courant, énumère-t-elle sur le bout de ses doigts. Ce n’est pas vraiment qu’elle voulait m’empêcher de parler, c’est plus qu’elle voulait me court-circuiter pour avoir atteint une strate de leur vérité et démêlé le nœud. Et pour récupérer mon poignard aussi, accessoirement.

— Ton poignard…

Mélissa s’engourdit de nouveau dans les muscles, tétanisée par la question. Oui, le poignard, elle se souvenait qu’elle y avait pensé, mais c’était imprécis dans son esprit.

— C’est juste la représentation physique de notre âme. Et on ne peut l’obtenir que par-là, expliqua Cécile en découvrant sa gorge encore cisaillée. Le dernier souffle de vie. Maintenant qu’on sait, avec la Brisure, on est capable de concrétiser le poignard avant de mourir complètement. Celui qui possède ce poignard peut influer sur notre choix entre l’oubli de la Boucle ou la transformation en fantôme. Et si ton double l’obtient, il obtient avec la capacité du libre arbitre qu’ils nous envient et peut devenir un humain à part entière en se libérant de sa condition de Reflet. Une entité indépendante.

— Elle avait inversé nos rôles. C’était moi son reflet. Et si elle avait réussi à prendre ton poignard, elle m’aurait ensuite effacée. À jamais.

— Oui. Mais pour qu’ils puissent l’obtenir, il faudrait le leur céder, ils ne peuvent le prendre par eux-mêmes. Quand on le cède…

— C’est qu’on a abandonné l’espoir, termine Mélissa, lugubre. Tu croyais donc en moi à ce point-là ? Tu espérais quoi, que je me réveille à temps ?

— J’attendais un miracle. Et j’ai bien fait, la preuve.

— T’es cinglée. Que va-t-il se passer pour nous, maintenant que tu as débloqué le cycle précédent ?

— Aucune idée. Une dimension parallèle peut-être. Je préfère ne pas y penser pour l’instant. Mais ce qui est certain, c’est que Fanny est libérée de son fragment, à défaut de l’être encore de la Boucle. Le fragment est retourné en circulation. Et c’est ce que projetait Elsie.

— Elle doit avoir un lien avec elle dans le passé...

— Ouais… ou alors un plan bien structuré, nuance Cécile. En contrepartie, il y a un risque que les miroirs sélectionnent prochainement un autre candidat parmi les victimes des Fouchtras pour abriter le fragment…

— Si ce n’est déjà fait… ironise Mélissa. Dans la fiction, quand les héros reçoivent des pouvoirs, ils sauvent des gens à la pelle et se mettent en péril pour les autres. Et ce qui me tue, c’est que nous, on doit surtout lutter contre nous-mêmes. Et nos pouvoirs à la con ne sauvent personne, et les gens meurent autour de nous, à cause de monstres que personne ne voit.

Cécile la regarde, le visage grave.

— S’il y a une chose que j’ai appris en luttant contre moi, c’est que la vie est un combat quotidien. Seulement, tout le monde le sait et personne n’en parle jamais parce que c’est tabou. Il n’y a pas de petit combat. C’est une grande force que de se relever chaque jour, jour après jour. Et parfois ça suffit. On montre l’exemple, en étant là. Chaque jour est pour proclamer : regardez, j’ai survécu à cette journée-là. Les jours sont pour ceux qui survivent et qui continuent. C’est ça, être humain.

« Tu sais, je suis la première à comprendre. Alors ne te juge pas trop sévèrement pour ne pas être une super-héroïne. Ni pour la dernière fois, ni pour aujourd’hui. Il est dur de fuir une personne, et quasiment impossible quand il s’agit de nous-mêmes. Quand on n’est pas à la hauteur de ce qu’on espérait. Et cela n’aide pas, de croiser son reflet. Aucun Reflet au monde ne nous le fera oublier, le vide, même s’il parvient à t’effacer.

— Donc, notre mission, c’est de découvrir et de retourner les autres fail-safe. Simple comme chou, dit comme cela !

— … Si j’ai réussi à sortir, enfin, si j’ai enfin choisi de sortir, c’était à cause de vous. Grâce à vous tous. J’ai vu les efforts qu’ils déployaient pour me convaincre. Autant je refusais de voir mes amis se sacrifier pour moi, autant les voir prêts à se battre pour ma liberté a été la clef pour me décider à sortir. Il ne s’agit pas de nous, seul. Il s’agit de nous avec les autres. Ne l’oublie pas.

— …

— J’espère que t’as capté et que je n’ai pas parlé pour rien parce que je n’ai plus de voix, acheva Cécile dans un filet tari de son audible. Et je commence à avoir mal.

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