Chapitre 7.1
« Après, son visage est devenu très soucieux et il a dit quelque chose que je n’oublierai pas de toute l’année, ou même jamais.
— Charlie, on accepte l’amour qu’on croit mériter.
Je suis resté planté là sans rien dire. »
Le monde de Charlie, Stephen Chbosky
Léane se plaqua contre le mur. Elle suffoquette. Après avoir largué les gosses en crash devant un film quelconque comme des colis encombrants, elle avait foncé à tombeau ouvert pour rejoindre la villa. Tenaillée par un sombre pressentiment. Découvrant une scène de chaos d’après fin du monde, elle avait voulu faire irruption sur la terrasse pour rejoindre Mélissa (qu’elle avait lâchement abandonné en choisissant d’ignorer son combat interne), mais la vision du dos de Cécile l’avait stoppé net dans ses envolées héroïques.
Elle aurait voulu aller au-devant d’elle et s’excuser, elle aussi. Elle aurait tant aimé. Mais à présent, c’était au-dessus de ses forces. Pas après avoir surpris leur conversation. Elle ne pouvait décemment se pointer et offrir ses excuses aux filles. Et elle restait planquée, plaquée contre le mur à épouser sa teinte, sa surface, ses aspérités. Et elle aurait pu continuer longtemps si Mathieu n’était pas passé par ce couloir.
— Nindidju ! Mais c’est pas vrai… viens par-là, toi.
Elle se laissa entraîner à sa suite à l’étage des filles… jusque dans sa chambre. À côté de la salle d’eau qu’elle partageait avec Mélissa. Qu’elle partageait avec Mélissa. Oh, non. Jamais elle n’oserait…
— Si tu cherches à éviter Clément, c’était pas la meilleure de tes cachettes.
Ah oui, y avait lui aussi. Cette maison était devenue un véritable guêpier.
— Mel va comment ?
— Elle a l’air… d’aller mieux, expira lentement Léane.
Il hocha la tête.
— T’as raté une sacrée scène.
— Je sais. Je l’ai senti venir. Mais je me suis barrée quand-même.
— On se protège comme on peut, commenta-t-il simplement. Et toi, tu vas comment, dans tout ça ?
— Hmpf … maintenant tu te sens concerné ?
— Tes cheveux, c’est… c’était déjà quelque chose, mais là, ça a atteint un niveau….
— Ta gueule.
— Je suis sérieux. Ça te va bien. De loin, ils donnent l’impression que tu prends racines. Je te trouve, dans le couloir, en train de jouer une plante verte pour fuir Mel et Cécile, et ce ne sont même pas les seules. Par contre, tu n’as aucun mal à causer à Lucas. Une maîtrise pareille de ton attitude, ça force le respect.
C’est qu’il se fout de ta gueule !
— Tu peux t’estimer heureux, que je me maîtrise…
— Et que ça ne touche que tes cheveux ?
Mathieu secoua la tête devant tant de stupidité.
— Il y a pas un an, tu m’en aurais collé une pour moins que ça.
— Tu la veux, cette gifle ?
— Tu ne vas pas bien, Léane. Et je ne parle pas de tes cheveux.
— Super, la remarque.
— Non seulement tu ne vas pas bien, mais en plus tu risques de faire plonger Clément encore plus profond.
— Fiche-moi la paix, avec Clément !
— Je ne demande que cela, et lui aussi, mais ce n’est pas lui qui commande et cela le rend très imprévisible. Il est furieux et tu le rends encore plus furieux. Qu’est-ce qui t’es passé par la tête pour t’infliger un tel épuisement ? Tu ne laisses jamais l’énergie sortir et tu la laisses te saturer ?
— J’essaye de garder le contrôle. Comme tout le monde ici.
— Tu ne veux pas garder le contrôle, Léane, lâche Mathieu, le visage sombre. Tu as peur de le perdre. Ça a toujours été ton problème.
— … je ne vois pas la différence, mentit Léane avec aplomb.
— Ha ! Bien sûr ! manipuler l’image que tu te donnes, ce n’est pas ta spécialité !
— Arrête…
— Mais même toi tu n’arrives plus à suivre. Tu n’es plus que l’ombre de toi-même, et même ton ombre est plus combative que toi. Je me demande si tu arrives encore à tenir les gens à distance. C’était même pas le cas il y a six mois.
— J’avais tenté de l’étrangler justement parce qu’elle me laissait prendre mes distan…
— Il ne s’agit pas de ça, coupa le garçon d’un ton sec. Juste avant. Quand tu l’as suppliée de t’aimer.
Elle sentit des sueurs la parcourir dans le bas du dos. Une vive brûlure s’étala sur ses joues et ses bras. Il a quand même pas osé ?
— Il… il en a parlé ?
— Il n’a pas eu à le faire. Son comportement, en revanche, était très parlant. Il t’a crue brisée ce jour-là. Il a cru qu’elle avait gagné en abattant tes défenses et que tu n’allais pas tarder à sombrer. La suite ne lui a pas donné tort.
— … tu… tu étais au courant ? Pour la raison derrière… pour les pâtes ?
— Tout le monde était au courant, soupira Mathieu. Bien avant cet épisode. C’était évident. Même chez toi. Le coup des pâtes, c’était un code catalyseur comme un autre. Pour sortir Clément de sa crise.
Des mouches dansaient sur ses rétines. Elle s’agrippa à son bureau, mortifiée. Elle ne pouvait flancher devant lui.
— Pourquoi tu es incapable de lui montrer que tu l’aimes aussi ? Hein ? Mais réponds !
— …
— C’était déjà pénible de te regarder jouer avec lui à la baballe que tu ne lancerais jamais, mais quand tu l’as enfin fait, tu l’as complètement…. – la colère ravala la fin de la sa phrase.
— Il l’a refusée, cette balle, murmura-t-elle en s’accrochant aux derniers débris de dignité qui lui restait.
Au bord de l’apoplexie.
— Et tu l’as cru ?
Mathieu l’épingla d’un ressentiment déçu. Et ce pieu lui transperçait le cœur. La déception. Elle avait tant voulu l’éviter de la provoquer chez les autres…
— Lui, il a vu que tu que tu étais totalement désespéré, que tu n’étais pas toi ! Et toi, t’as pas été foutue de penser une seule seconde qu’il serait blessé dans son amour-propre ? Et merde, il t’aimait tellement qu’il se serait laissé étrangler si on n’était pas intervenu, juste pour que tu redeviennes toi-même !
— … Je… il…
— Je crois en l’amitié garçon-fille, mais ce n’est pas ce lien qui vous concerne. Il te plaît. Depuis un bail. Mais tu ne le laisseras jamais s’approcher, parce que tu aurais trop peur de t’investir dans un genre de relation où il faut apprendre à baisser sa garde.
Il réduisit la distance qui les séparait.
— La vraie question, c’est… pourquoi ?
Elle gémit sourdement. Comme un soupir filé de verre.
— J’ai réalisé que peut-être je ne l’aimais pas. Sincèrement, je crois que je suis incapable d’aimer quelqu’un. Mais que je l’aimais uniquement parce qu’il m’aimait autant. Comme je n’y arrive pas, je me cache derrière quelqu’un qui en est capable. Mais c’est un peu comme essayer de remplir un puits sans fond, c’est insoluble. Et je ne peux pas lui faire un coup pareil, il mérite mieux. Ma Voix a raison, continua-t-elle en détournant son regard. Je suis juste une assoiffée d’attention, je ne cherche qu’à me plaire à travers les autres pour flatter mon ego.
— Tu… arrête de l’écouter !
Mathieu s’élança pour saisir ses épaules et la remettre dans son axe. Pour la forcer à le regarder. Elle ne se sentait plus en mesure de le faire. Plus vulnérable que jamais.
— Tu as vu ce qu’elle a fait à Mélissa. Tout ce qu’elle raconte n’est qu’un mensonge !
Elle découvrit un sourire amer sur ses dents effilées.
— Le miroir a toujours deux facettes, rétorque Léane. L’illusion… et la vérité, qu’elle n’hésite pas à nous balancer à la figure quand on cherche à nous draper dans ces illusions. Mais quand on sait, on ne peut se cacher longtemps des miroirs.
Il la tint à bout de bras sans réplique de confort à lui apporter. Comme un nigaud mal luné. Sa dissection d’elle était trop intense. Trop déportée aussi, comme s’il l’utilisait pour regarder au travers. Elle en mettrait sa main à couper, ce n’est pas elle qu’il fixait comme un halluciné.
— S’il te plaît… ?
Il la lâcha dans un tortillement malhabile. Comme s’il craignait s’être brûlé dans l’intervalle.
— J’espère juste que tu trouveras un jour quelqu’un qui pourrait te faire comprendre que tu as juste besoin d’être aimée pour ce que tu es réellement, et non pour ce que tu montres.
— Pour cela, il faudrait que je lui montre ce que je suis, ironisa Léane.
Mathieu encaissa, c’était de bonne guerre. Gêné, il reporta son attention sur ses doigts. Ils tremblaient.
— Tu me fais penser à ma cousine. Elle aussi, elle avait du mal à s’aimer.
Sauf qu’Anaé se sentait incapable de supporter l’amour des autres et avait fini par se suicider sous cette pression. L’agonie de la vie lui avait paru irrespirable. En écho troublant de cette souffrance, Léane s’efforçait au contraire d’attirer à elle une couverture d’attentions pour s’y camoufler sous la couche bien épaisse, soigneusement tissée par ses soins. Mais sa bulle de survie, où elle s’insufflait une vie artificielle par les interstices, était en passe de devenir, lentement, un étouffoir.
Deux créatures de son entourage qui avaient librement choisi leur propre isolement. Et il n’aimait pas la tournure que ce parallèle impliquait.
Il se trémoussa pour chasser son désarroi. Léane le regardait, la tête légèrement penchée, le nez plissé. Elle suivait sa comparaison sans en établir de rapport. Tapant presque impatiemment la mesure du pied.
— Elle est morte. Il y a un moment déjà.
Elle eut une convulsion violente, une seule. Mais elle n’acheva pas la corrélation. L’impulsive Léane attendait. Broyée par la foudre.
— Je voulais me convaincre qu’Anaé appartenait à la Boucle, elle aussi. Ça m’aurait permis, peut-être que probablement pas, mais avec un peu de chance, peut-être… de la retrouver. Mais je n’y crois pas vraiment, vu comme elle a fini. C’était une fin… trop calme. Il n’y avait aucune violence.
Il l’entendit déglutir.
— … Oui. Je vois ce que tu veux dire. Les morts silencieuses ne plaisent pas aux miroirs.
Mais les morts lentes permettent aux reflets d’y faire leur lit.
Le soubresaut de Mathieu l’emmena cogner sa main au bureau. Son petit doigt en vibra sous le choc, ankylosé.
Elle le confrontait. En silence. Les yeux chargés d’une profonde lassitude. Sans être tristes. Affolé, Mathieu ferma les siens. Trop tard. Sous ses paupières closes, la lumière se glissa en vision fauve et fugace.
La petite poupée grisaille le dévisageait de ses grands yeux mornes. Inhabités. En silence. Toujours en silence. Même dans ses cauchemars.
Pourquoi avoir remis Anaé sur le tapis ? À sa suite apparaissait irrémédiablement le souvenir de Claire. Léane ressemblait à sa cousine... et à sa petite sœur fantôme. Une autre enfant qui lui avait refusé son affection parce qu’elle était convaincue de ne pas le mériter en étant si fragile. Si inutile. Préférant devenir une autre pour effacer de sa mémoire que ses trois frères – elle se vantait d’en avoir trois, il s’en rappelle à présent – lui avaient fait défaut. Une changelin indestructible qui n’avait besoin de rien que d’attention sans affection. Une fillette impétueuse et insupportable dans le versant opposé, qu’il n’avait plus reconnue depuis ce jour.
La dernière fois qu’il lui avait vraiment parlé, avant, c’était pour se moquer d’elle et de ses bruyantes pleurnicharderies, encore. Elle n’en avait plus tiré une seule.
Qui était-il, Mathieu, pour reprocher à Léane de ne pas parler à Clément, à Clément de ne pas mettre au plat ses sentiments, alors qu’il gardait lui-même des distances ? Et Bastien… il avait capté dans son regard encore brumeux quand il avait trouvé Claire auprès de lui, à son réveil. Cet élan instinctif de dérobement. Claire pleurait. Non, elle pleurnichait. Et Bastien s’était dérobé en lui, pour ne pas avoir à lui parler. Revoir Claire sans cette fausse carapace contre-nature qu’il avait définitivement crevé en se tirant, c’était revoir le temps d’avant. Et parler du temps d’avant, ils en étaient tous les trois incapables. Encore moins avec le vide criant qui s’était d’autant plus matérialisé à présent que leur fantôme était réel.
« Et à Claire, tu lui en as présenté, des excuses ? »
Voilà pourquoi ils ne se parleront jamais.
Simplement du silence.
— Mathieu ?
— Ne finis pas comme Anaé, Léane. Je ne suis pas sûr de pouvoir le supporter. Et Clem encore moins.

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