Chapitre 7.2
Étendu sur le ventre comme un poisson harangue, il laissa sa main se promener sur sa hanche jusqu’à trouver la bosse osseuse qui saillait à l’avant de son bassin. Sa paume s’y cala instinctivement mais ne s’y agrippa pas comme à son habitude. Il n’était pas l’heure de dormir. Et quand bien-même il l’aurait voulu, les vibrations qui résonnaient jusque dans son corps avec un ressac cyclonique ne l’aideraient en rien à le bercer. Il n’était pas sur un radeau oscillant au rythme des vagues.
Son bras libre lança un autre arc-de-cercle, le cinquième en moins de vingt minutes. Il gifla de nouveau la cuisse de Stephen. Sans prendre la peine de lui parler, ce dernier le lui renvoya le long de son flanc : négatif.
Il n’avait pas besoin de l’info. Les coups ne retombaient pas, ils accéléraient en ampleur et en tempo. Bastien ne s’était pas défoulé de sa colère. Il n’y arriverait donc jamais ?
Thomas se risqua à décoller son torse de la pile de tatamis, juste en suspension latente. Un rapide jeté circulaire pour une analyse de la situation :
Assis en tailleur sur le même tapis, Stephen lui tournait toujours le dos, observant Bastien balancer ses droites sur le punching-ball avec la régularité d’un suricate hyperactif en hypertension. En face, juché sur une autre pile, Kiernan ne le quittait pas des yeux, Thomas, le couvant de sa vigilance tendue. Ho, mais détente ! il n’allait pas lâcher son secret aussi facilement, m’enfin !
Debout en retrait, Claire faisait la potiche. Dans son recoin sombre, elle tenait de la groupie aussi passionnée que lamentable, avec un petit grain de pathos, follement calquée sur les moindres tournures de son frangin dans un élan désespéré. Quand il se penchait, elle en faisait tout autant, déportant le poids du corps en avant, trop en avant, comme au bord d’un trou Dantesque.
Heureusement pour lui, Thomas n’avait ni frère ni sœur. Enfin, il avait bien essayé, bien que très brève l’expérience, mais rien de comparable dans les faits. Il n’avait jamais connu cette relation sous-jacente fusionnelle, cette accroche presque maladive. Il y avait qu’à applaudir ou s’apitoyer de la ferveur avec laquelle Clémentine s’acharnait à venir sonner à la porte. Elle n’était pas revenue de la semaine, tiens.
Ce mimétisme décalqué de Claire ne frappait pas Bastien qui prétendait tout simplement depuis son réveil que sa sœur n’existait pas. Il ne lui avait pas adressé un mot. Et elle, continuait à le suivre comme son ombre.
Bastien se déchaînait comme un malade. En dépit d’un léger film de sueur qui perlait sur son front et trempait ses cheveux, le reste de son corps restait désespérément sec. Comme si la sueur ne voulait pas s’attacher à lui et s’évacuait plus rapidement que sa rage. Et ce phénomène semblait l’énerver encore plus. Et il cognait. Comme s’il voulait purger son cerveau des restes de filaments gluants parasitaires.
— Je crois que c’est largement suffisant ! tenta Stephen finalement.
Bastien ne reconnut pas sa défaite.
— C’est loin de me suffire !
— Je pense que tu n’iras pas beaucoup plus loin. Garde ton énergie pour te noyer dans la baignoire si tu veux.
Thomas ne pouvait qu’approuver. Perso, évacuer sous une bonne douche était une bien meilleure remise à niveau que vouloir s’empiffrer de sueur. À ce sujet…
— J’ai faim.
Bastien capitula sous la pression de la simple remarque. Le punching-ball rebondit sans retour tandis qu’il s’emparait de sa serviette tout en décapitant Thomas de la main.
— T’es pas un estomac sur pattes. Des pattes ne pourraient pas supporter le poids de ton estomac.
— C’est la crise. De croissance.
La serviette l’empêcha de juger les effets de sa fine répartie sur Bastien. En revanche, Kiernan salua la prestance de Thomas en lui jetant une autre serviette dans la figure. Le coin rêche s’en alla frapper sa joue.
— Aïe.
Stephen et lui regardèrent la serviette turquoise retomber et glisser à terre dans un même élan de langueur indescriptible. Stephen eut comme un geste pour la ramasser mais n’alla pas jusqu’au bout de son idée. Il regarda Kiernan qui haussa les épaules. Croisa le regard de Claire qui se tortillait une mèche dans son coin. Pivota la tête pour contempler Thomas avec une expression taciturne.
— Tu crois que tu pourrais avoir fini ? demanda-t-il à la serviette de Bastien.
— Avec vous comme baby-sitters ? Oui, totalement.
Le visage de Bastien émergea après plusieurs va-et-vient décapants. Ses cheveux étaient toujours trempés. Ses yeux l’étaient plus encore, trempés d’une encre profonde bleu nuit d’avant-tempête. Bastien en avait peut-être fini avec l’exercice, mais pas avec sa colère. Pire, elle avait enflé entre-temps.
Finalement, le fait qu’il commence par virer Natacha – la seule qui n’était pas de taille à se défendre contre une colère supranaturelle – n’était pas une si mauvaise idée, dans le fond. Bastien savait que s’il venait à déraper, c’est surtout elle qui trinquerait. C’est un peu un ratage, son idée de l’infiltrer parmi eux pour l’aider à se canaliser.
Stephen fit claquer sa langue dans le silence pesant.
— Okay, then... conclut-il pour tous.
Les poussant à réagir. Thomas essayait d’y mettre du sien, mais son corps était encore étrangement lourd et difficile à mouvoir par instants. Un drôle d’effet secondaire de la possession sans doute.
La procession muette qui emboîta le pas à Bastien dans la « remontée » menant à la cuisine se heurta sur le seuil à Ninon. Garance et Caitlin déployées autour d’elle tel un éventail.
Aïe bis. Les cheveux de Bastien dégoulinaient sur sa serviette. Il s’arrêta calmement et fixa Ninon en se séchant les cheveux. Garance haussa un sourcil, guère séduite par la prestation. Ninon, elle, n’en perdait pas une miette, promenant ses yeux dorés de la pointe noire de ses racines au bleu brume des iris de Bastien, qui s’adoucissaient sous son étude. Thomas recula à la hauteur de Claire. Non pas que Bastien dégageât une virilité particulièrement écrasante, mais il émanait au contact de ces deux-là une tension étouffante. Une sorte de moiteur de mousson, lourde et amère. Latente comme une bombe prête au dégoupillage, mais sans prévenir quand ni sur qui. C’était une affaire de polarité. Une pulsation indistincte mais palpable pour tous.
Certes pas aussi cash que celle qui poussait toujours Lucas, Arthur et Ilian à se dévorer des yeux dans la cuisine sans même oser respirer.
Aïe trissé. Il faudrait songer à les séparer avant qu’ils se mettent à causer d’autres catastrophes. Visiblement, Stephen eut la même pensée, car il se mit à faire signe à Garance de lui dégager un passage, tout en exerçant une légère pression sur l’épaule de Bastien. La fille lui lança un regard vide et Bastien ne bougea pas d’un iota. Échec. Stephen adressa une mimique bien explicite à Kiernan, lequel détourna les yeux, soudain fasciné par ses baskets. Bastien et Ninon occupaient toute la place. Dans tous les sens du terme. Et personne ne se bousculait pour les déloger.
— Faut toujours que tu attires l’attention sur toi.
La pique de Ninon n’émeut pas Bastien qui ne la quitte pas des yeux. Et ce vide de réaction agace encore plus Ninon. Caitlin se mordillait la lèvre si fort que des minuscules perles de sang giclèrent des crevasses sèches. Elle sursauta et flageola sur ses jambes aussi sûrement que si elle ressentait les assauts qu’ils se projetaient l’un l’autre. Elle apparaissait plus menue encore, plus friable que dans ses souvenirs. La vache ! Que lui avait fait ces deux semaines au juste ? Ses traits anguleux s’étaient accentués, faisant fondre ses joues et raviver l’éclat de ses yeux verts de gris, comme deux pierres fines enchâssées dans un sertissage clinquant mais opaque. Ses cheveux blonds flottaient épars sur ses épaules, renforçant cette impression de folle égarée larguée dans la mauvaise dimension.
Thomas ne savait pas quel plan Kiernan avait concocté avec Elsie, mais là il comprenait bien l’urgence de la chose : encore deux semaines supplémentaires et Caitlin serait à ramasser à la petite cuillère.
Bastien détaille à son tour Ninon. Très lentement.
— Et ça marche ? J’ai ton attention ?
Elle gronde, Ninon. D’autant plus que Bastien réussit la prouesse d’avoir l’air de se foutre d’elle tout en restant des plus sérieux.
Puis, il semble remettre Caitlin. Caitlin qui tremble presque de fièvre et qui se met à bredouiller. Bredouiller des excuses que ni Bastien, ni Ninon ne se donneraient jamais la peine de se formuler.
— Je suis désolée pour la fois… pour avoir voulu te briser les côtes la première fois que… la première fois que je t’ai vu…. Huuuh…
Elle pleure. On dirait Claire, mais en blonde.
Thomas voit Ninon prendre une grande inspiration par le nez pour s’inciter au calme. Bastien endossa derechef la mine bouleversée qui ne comprend pas ce qui se passe.
— Cate… mais qu’est-ce que t'as ?
Il chercha à l’atteindre, mais Ninon s’interposa dans un pas. Un seul pas altier mais sans équivoque.
— Elle est juste fatiguée de sa journée. On l’est tous. Laisse-la respirer.
Il secoua la tête, perdu.
— Ce n’est pas de la fatigue. C’est autre chose.
Il sonda l’air ambiant à la recherche d’un aveu, mais un bref sanglot de Caitlin le déstabilisa davantage. Il s’attacha sur Ninon, qui le toisait sans flancher. Sûre d’elle. Trop sûre d’elle dans l’instant présent.
Bastien était rapide. Il capta les failles avant qu’elles ne disparaissent. Ninon trop assurée. Kiernan sur le qui-vive. Sur la tangente pressée de se dérober. Stephen trop sur ses gardes. Et cette atmosphère qui se condensait lentement, chargée d’une agitation familière indéfinissable. Mais comme... électrisée.
Il devait exister parmi les miroirs une détection spéciale tarif de groupe, parce que le profil de Bastien se durcit et ses yeux se rétrécirent en deux fentes noires, sauvages.
— Vous lui avez fait quoi ?
— Rien du tout, contra doucement Ninon en s’interposant toujours plus en avant.
Claire recula dans le passage, Thomas aussi. Mais Bastien n’eut d’autre frémissement que celui de la haine. Aimanté sur Ninon.
— C’est de ta faute !
— Non, c’est la mienne.
Ilian se détacha de sa bande pour s’immiscer parmi eux. Sous le coup d’une émotion incontrôlée, il tremblait tellement qu’il allait en faire vaciller Caitlin à l’équilibre d’une quille. Du reste, les deux trembleurs côte à côte donnaient le rendu d’un énorme flan en gelée.
Putain, il avait faim, Thomas. Comment peut-il avoir faim dans un moment pareil ?
— C’est moi qui l’ai rendue comme cela.
— Quoi ?
Ninon repoussa Bastien avant qu’il n’atteigne Ilian pour plus d’explicitations… sans doute brusques. Dans le même mouvement, Arthur venait empoigner Ilian par la peau du cou pour le tirer en arrière.
— Il n’a rien à dire. Pour lui, tout est de sa faute, alors, hein… affirma Arthur en dépataugeant son camarade comme il le pouvait.
Bastien feula. Toujours de mauvais poil. Il avança. Ninon en fit tout autant. Collés l’un à l’autre par le nez presque, on aurait dit qu’ils étaient prêts à se le bouffer. Juste sous leurs yeux hébétés.
— Ho, Tom-Tom et Nana, c’est pas bientôt fini ? aboya Lucas en les départageant chacun d’une poussée tendue de ses bras.
Les concernés se départirent de leur courroux pour le poser sur Lucas. De manière conjointe. Leurs yeux semblaient lancer des éclairs.
Arthur tira Ilian une nouvelle fois pour l’empêcher d’intervenir.
— Y a rien à voir ! Perds pas ton temps avec ces idiots !
— Mais… je…
Ilian s’en reporta à Lucas qui renchérit.
— Cherche pas, ils sont complètement ravagés pour l’instant.
Lucas notifia la serviette de Bastien et ses cheveux mouillés. Son indignation se rétracta dans la foulée.
— T’étais pas censé te reposer, toi ?
Furieux, Bastien dégagea son bras de son ventre.
— Tu n’es pas en mesure de me donner des ordres !
Ilian sentit une écume de rage déferler de sa tête à sa poitrine. Mais il ose lui parler sur ce ton ?!
Sans l’avoir escompté, il s’apprête à s’élancer pour tacler Bastien. D’une main posée sur son torse, Arthur l’arrêta avant qu’il ne mette ses plans à exécution. En équilibre, les poings crispés et les yeux fermés, comme s’il se retenait dans le même instant de faire pareil.
— Dommage. Ce serait pratique si on pouvait leur en donner des ordres, à tous les deux, marmonna Garance très distinctement. Tiens, monsieur l’Indécis ! Déjà de retour ?
Ninon ricane et chope le regard d’Ilian. Qui comprend le sous-entendu et frémit : il n’y a plus de Monsieur l’indécis. Jamais encore n’avait-il été aussi certain de lui. Si seulement Arthur voulait bien le laisser…
« N’y pense même pas ! » clame la flamme de défi dans les yeux d’Arthur. Oui, il a raison. Il n’est pas revenu pour rien.
— Tu sais que tu as sauvé Cécile ? Et Mel aussi. Accessoirement, relance Garance à l’attention d’Ilian.
Les yeux de Bastien s’arrondissent sous le coup de la surprise. Comme s’il venait d’établir la corrélation. Il s’entête à vouloir se diriger vers Ilian, animé d’un autre but, mais c’est au tour de Lucas de lui barrer la route, bien que quelque peu réticent.
Une voix claque, sèche et inattendue.
— Il n’y a plus de Mel, Garance. C’est Mélissa.
Rémi surgit derrière elle pour apposer la réflexion d’un ton inflexible et irréfragable.
— Qu’est-ce que ça change ?
— Ne l’appelle plus Mel, un point c’est tout. Pour elle, c’est… C’est comme cela que s’appelle l’Autre.
Garance bat frénétiquement des paupières et ne réplique plus rien alors que Rémi s’éclipse, aussi fugace que son apparition.
Bastien non plus. Il regarde Cate, puis Ninon. Et s’arrête enfin sur Lucas. Qui ne le lâche pas pour autant.
— Tu as l’intention de jouer le rôle du chef de famille encore longtemps ?
Lucas tressaille. Fait le tour du groupe qui est presque exclusivement composé des membres d’un seul et même miroir. Le sien. Tous le regardent en chien de faïence, dans l’attente.
— Non, confirme-t-il d’une voix rauque en revenant sur Bastien.
Droit dans les yeux.
Il le délaisse à regret et se tourne vers Arthur et Ilian.
— Allons-y.
Arthur acquiesce et Ilian ne peut retenir la boule dans sa gorge de se desserrer soudainement. Comme s’il se sentait à nouveau capable de respirer librement.
Au moment où ils tournaient les talons, Ilian crut déceler dans les yeux de Ninon et Bastien la même lueur de folie à son encontre : de la haine ou de la… convoitise ?

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