Chapitre 8.1
« Si vous vivez à la place des autres, il n’y a personne à votre place. »
Auteur inconnu
— Elsie lui a montré ce qu’elle voulait voir, et à toi aussi par la même occasion ! Il n’existe pas de verrou sur le plan astral, c’est du flan, une mise en scène pour mieux emballer Cécile. Juste un autre tour pour nous diriger comme elle l’entend. Ce qui rend ton projet casse-gueule !
En réponse, Claire avait simplement nimbé sa personne de cette délicate description attristée réverbérée de sa palette indéfinie de gris vert bleu. En principe, rien à voir avec le charbon pétillant que posait sur lui Clarisse. Et pourtant, la même teinte de ressentiment doux apte au pardon ressortait chez elles quand Thomas venait détruire d’une réplique tous leurs efforts. Putain, cette comparaison lui retournait l’estomac. Thomas avait l’habitude de décevoir. C’était comme inscrit dans ses gènes. Mais ça n’en restait pas moins un coût supplémentaire à chaque fois. Sur le marché de la trahison, sa valeur s’accréditait chaque jour un peu plus.
Elle s’était massée le poignet par réflexe, trafiquant le bracelet qui reposait au calme. Sur la défensive.
— Si c’est une illusion d’Elsie, que dire de tes projets à toi, hein ? Qu’est-ce qui te fait dire que tu ne te fais pas manipuler depuis le début ?
Rien justement. Mais pourquoi ? parce qu’il la décevait elle aussi ? Elsie ne jouait pas dans l’exclusif.
Et c’est cela qui t’emmerde le plus
Jiminy Cricket, va faire ta sérénade dans la tête d’à-côté !
Thomas était vénère. La déception de Claire l’avait brièvement douché manière écossaise pour ranimer son esprit et garder la tête froide. N’empêche, il était vénère. Parce qu’elle avait raison.
Les susurrements suggestifs d’Elsie de part et d’autre n’étaient pas forcements incompatibles (l’intervention dans le passé et tutti quanti), mais ils n’étaient pas les mêmes non plus. Il commençait sérieusement à croire que cette décérébrée de sentiments se payait effectivement de sa tête. Ce qui était vrai en y repensant.
Et si Mathieu avait raison ? Si leur intrication avait causé une catastrophe énorme sur le plan cosmique et dégommé la vie de quelqu’un en effet papillon ? Il se sentait déjà assez patraque à y repenser. Et maintenant Claire en souhaitait rajouter une couche, avec un effet immédiat sur leur temporalité actuelle ? Thomas était pourtant particulièrement bien placé pour savoir que le plan astral, c’était de la mouise pétrolée.
Ce qui l’inquiétait, c’est qu’elle se fasse intoxiquer à son tour, tout comme Cécile.
— Non mais Claire, tu peux y réfléchir deux secondes ? Si tu le fais, t’as un impact direct sur aujourd’hui ! Bastien risque de ne pas être ton frère !
Elle sonnait à la porte, concentrée sur cette tâche. Elle aimait se concentrer sur la moindre petite chose.
— C’est le but. C’est ce qui pourrait nous arriver de mieux à tous les deux.
Ce n’était pas une boutade. Ou une pique pour faire réagir, comme elle aimait à le faire par provocation. Avant la Brisure.
Il se souvient l’avoir fixée. Ses cheveux détachés. Longs et raides. Chocolat, méchés de caramel macchiato. Spongieux aux endroits où ils venaient gifler ses yeux graves, glacés par le froid qui s’y exfiltrait.
— Je ne supporte plus de le voir souffrir en permanence, parce qu’il est trop attaché à moi jusque dans son fragment. Je ne veux pas qu’il se donne ce rôle.
— C’est ridicule ! Parle-lui, pour commencer !
Une larme perla peut-être. Allait-elle réussir à fondre le bloc ? Quand c’était le cas, la fonte des glaces s’éternisait, à faire disparaître la calotte toute entière.
— Il refuse de me regarder. Alors, lui parler ?
Elle pivota vers lui.
— Ne lui dis rien.
Il le devrait. Mais il sait qu’il ne le fera pas. Claire voulait apporter sa pierre, se sentir utile. Bastien donnerait tout pour Claire. Mais il avait tendance à oublier qu’elle en ferait de même. Et c’était tout le nœud du problème. Au fond de lui, Thomas sait qu’il était lui-même prêt à tout sacrifier pour sauver ses parents. Même sa propre incarnation.
Les sacrifices ne cesseraient pas. Non parce qu’ils étaient tous manipulés à loisir, mais parce qu’ils aimaient trop dans cette vie pour ne pas le faire. Le rapprochement manigancé pour nourrir la haine et les retourner ensuite par leur Voix les uns contre les autres avait eu un double tranchant imprévu : donner naissance à de possibles sacrifices en pagaille, plus puissants que la discorde programmée. Et ce que les Fouchtras n’avaient pas prévu, ils l’exploitent.
Mais exploiter dans l’ombre, à l’insu des miroirs eux-mêmes est une gageure pour les Fouchtras.
Les meurtres orchestrés par les Fouchtras n’éveillent plus les soupçons des miroirs, étant basés sur des valeurs propres au fonctionnement de la malédiction : trahison, haine. Violence.
Mais les miroirs ne connaissent pas le code source « sacrifice » ou « désintéressé ». La moindre détection d’une erreur de programmation sous ce motif, et c’est tout le système qui plante pour relancer un nouveau cycle. Dénué d’imprévus.
Voilà pourquoi, selon Thomas, les Fouchtras s’attacheraient prudemment à pousser les porteurs à réparer les cycles précédents, à déverrouiller des fail-safe (quelle appellation pourrie mais digne d’un programme informatique buggué à mort).
Voilà pourquoi ils intoxiqueraient Claire et Cécile, et tous les autres avec eux.
Pour renforcer la Boucle, pour retarder son implosion avant qu’ils aient réglé la question. À l’aide de cette drôle de chose humaine et exploitable qu’on nomme « émotion ». Thomas croyait dur comme fer que ce n’était qu’un os à ronger de plus, de la poudre aux yeux, pour pouvoir les tuer tous sans prendre le risque de relancer un cycle. Qui obligerait les Fouchtras à tout recommencer depuis le début. Caramba. Encore raté.
Du temps, les Fouchtras en avaient. Au pire. Mais le temps même jouait contre eux. À rogner le reste de leurs âmes égarées sur un plan astral bilocatoire justement, qui ne faisait pas que du bien, aux humains comme aux fantômes, puisqu’il faisait oublier la notion du code source « émotion ». Ou « humanité ». Jusqu’à devenir une donnée du multivers. Échec système. Game over.
Comme pour Alec bientôt. Ou Elsie.
Voilà ce qu’il pensait, Thomas, et ça le déprimait plus qu’autre chose mais il ne pouvait s’en empêcher, vu qu’on restait dans la logique. Parce qu’Elsie, elle, ne croyait pas en la puissance du sacrifice. Elle croit uniquement au calcul, à la stratégie... Et à ses propres intérêts. Dans la maîtrise complexe de la Boucle.
Mais noooon, bien entendu que faire sauter les verrous sur les cycles à coups de jolis sacrifices inversés et de dépouillements identitaires allaient sauver tout le monde et réparer les miroirs. Ben voyons. C’est ce que devaient se dire les premiers Fouchtris quand ils se sont dépouillés, eux, de leur identité.
Bien sûr que probablement pas !
Thomas fronce les sourcils. Merde. Si sa Voix était d’accord avec son raisonnement, c’est que son raisonnement raisonné n’était pas raisonnablement dicté par la raison mais par…
Et merde. Il ne savait plus où il en est, ni comment réfléchir à nouveau par lui-même sans se donner l’impression d’avoir pris de la drogue dure. Y avait de quoi se faire sauter le caisson.
— Thomas, insiste Claire. Rien n’est fixé. Ne lui dis rien, d’accord ?
— À qui ? interrogea Garance en venant leur ouvrir.
Il se tassa quand elle darda sur lui son haussement de sourcils impliqués. Son fameux projecteur.
— Vous complotez quoi, vous deux ?
— Tu nous laisses entrer ? tenta Claire.
— Vous n’allez jamais en cours ?
Stephen se profila de derrière la porte. Allons bon.
— C’est mercredi après-midi.
— Et vous ? Tu dors ici, ou quoi ? attaqua Thomas.
Stephen se tourna vers Garance qui n’en avait pas terminé avec l’inspection méfiante de ses troupes. Thomas nota un truc chez lui : la tension sévère qui semblait étirer les muscles de ses bras et palpiter les veines de son cou se radoucit quand il la constata dans la même veine sur Garance. Il posa doucement sa main sur son bras. Elle sursauta. Et balaya sa mèche derrière son oreille. Comme pour rassembler son calme.
— Il vaudrait mieux se séparer pour un moment, finit-elle par stipuler. Limiter les contacts directs entre nous, entre les différents… miroirs.
Claire ne bougea pas.
— Ce serait suivre le principe des miroirs. Ce n’est pas leur influence qu’on voulait éviter ?
En réalité Thomas ne jugeait pas l’idée trop mauvaise, les réunions groupir ne les aidaient pas. Mais il était trop obnubilé par le détail de la main de Stephen sur le bras de Garance.
Aucune tension romantique là-dedans. Juste une mesure préventive. Mais qui en disait long. Stephen et Garance étaient bien plus proches qu’il n’y avait paru.
Guère étonnant quand on y pense. Transiter des gens en bilocation nécessitait de connaître certains détails, comme une idée de localisation par exemple. L’ajout combiné de la téléportation additionnait en calque les précisions et comblait les lacunes, mais celui qui dirigeait la bilocation devait cerner le point de départ comme d’arrivée pour y guider les téléportés. Garance avait su dès le début que Cate, Stephen et Kiernan créchaient dans la ville. Ils avaient même peut-être sympathisé autour d’un verre parfois, en compagnie d’Alix. Pas avec Ninon, fallait pas trop rêver non plus.
Le flou était permis sur la question de Lucas, la téléportation reproduisant et concrétisant des coordonnées imprécises de bilocation en aveugle, tâtonnant le long du fil sans avoir le recul du parcours. Il était plausible que Lucas sache également, ou non. Une incertitude que ce dernier n’avait ni confirmé ni infirmé. Et on comprenait pourquoi.
Quelques mois auparavant, une fois qu’il avait tout mis bout à bout et renoué les connections (il lui avait fallu un certain temps), Rémi était monté au créneau. Limite s’il n’avait pas traité Garance en traîtresse pour passage à l’ennemi dans ses violents sous-entendus. Lucas n’avait pas voulu subir le même traitement indélébile. Il avait déjà du mal à rester impartial pour mettre le holà avant que Rémi ne se mette à embrigader Léane et Mélissa à qui il en fallait moins que ça pour se laisser emporter.
Garance avait rétorqué que ce n’était pas à elle de révéler le secret d’autres et qu’elle s’était justement appliquée à respecter leur farouche désir de rester à l’écart, sans sourciller. En faire autrement aurait constitué une raison supplémentaire pour faire dire à Ninon qu’il était impossible de leur accorder une quelconque confiance. Et on est d’accord, ç’aurait été catastrophique. Ninon n’était pas réputée pour sa confiance prodigue dans les autres.
L’argument n’avait pas fait mouche sur Rémi, souvent trop sous emprise pour faire la juste part des choses.
Ensuite, mis au parfum, Clément l’avait rejoint dans sa croisade sans trop de chichis. C’était fascinant, la relation qu’entretenait ces deux-là. Marrant comme c’était pour engueuler les autres qu’ils étaient de nouveau meilleurs amis.
L’ennui c’est que Clément ne décolérait pas depuis, ni contre Garance, ni contre le trio britannique. Thomas pensait que c’était en raison de son allégeance instinctive à son groupe, à la blessure d’avoir été mis à l’écart.
Alors oui, il comprenait qu’avec la moindre de ces blessures secrètes, tout était prétexte au dérapage non contrôlé et à la possession arbitraire. Mais comme d’hab, quoi. Sans blague, c’est pas la situation de Mélissa qui allait changer pour Thomas son alimentation bourrée de cakes au citron. Il y reviendrait quand même.
Tu t’enfiles ses gâteaux sans problème. Mais pour t’enfiler ses problèmes, tu te défiles. Joli score, si tu veux mon avis.
Thomas serre les dents. Champion.
— Sérieux les gars, revenez un autre jour, dit doucement Stephen. Le temps qu’on s’organise pour la suite. Avec la théorie des fail-safes…
Y a pas de doute, c’était plus classe dans sa bouche.
— Et vous, vous vous donnez le droit de rester ici ?
Le ton mordant de Claire avait un goût de frustration intense. Et nul n’ignorait ce que pouvait donner la frustration chez eux.
Stephen eut un geste de dédommagement qui ne voulait rien dire du tout. Il avait l’air coupable mais vague. Comme pas certain d’être à la bonne place.
— On évite les trop gros rassemblements. Limiter les contacts directs… donc il vaut mieux se séparer en attendant…
La même formulation bidon….
Ouais en clair ils filtrent le passage. À savoir s’ils s’étaient investis de cette tâche ingrate. Ou si quelqu’un le leur avait suggéré… hum… ça demandait réflexion.
Claire arborait sans aucun doute la même indignation éméchée de doute. C’était quand même loin du style de Lucas. Et ça collait pas. Mais il se tramait un truc pas net dont on voulait les écarter.
— Ne vous séparez pas. Pas avant de vérifier s’il est là.
Ils sursautent de concert. Oh non, revoilà la petite chieuse. Sacrément butée cette fille. À en croire Mathieu, elle n’avait pas cessé de venir durant ces derniers mois de carence. On ne pouvait lui reprocher de ne pas essayer.
Clémentine se tenait dans la cour. Fière et altière, elle avait un je-ne-sais-quoi de défi dans l’œil qui incitait au respect. Elle n’était pas venue seule comme à son habitude. Une autre jeune femme de bleu vêtue les toisait, déterminée à dégainer s’il le fallait. Une blondeur torsadée en une queue de cheval sévère, des yeux bruns emprisonnés sous une monture d’acier, elle n’était clairement pas ici pour se gondoler. Tant mieux, ce n’était pas l’ordre du jour.
Clémentine se pointa devant Thomas.
— Ben tiens, t’es revenu toi aussi. Pff… on dirait que tout le monde est là à vos réunions, sauf mon frère, quoi. J’imagine qu’il est toujours pas dans le coin ? tenta-t-elle.
— Ben non, toujours pas. Je sais pas où est ton frère, je vis pas ici, moi.
L’autre fille eut un long soupir théâtral dépité. Clémentine piétina du pied.
— Je croyais que c’était le tien, aussi.
Ah, un test. Elle le regardait, une expression chafouine sur le visage. Il avait envie de lui en mettre une, elle lui rappelait un type qui la méritait.
— Oui, ben tu vois, comme quoi… ça va, ça vient…
Sa réponse n’eut pas l’air de lui plaire tout particulièrement. Elle chiffonna ses doigts dans une drôle de torsion exaspérée.
— Personne n’est jamais capable de me dire où il est ! lança-t-elle à la cantonade.
— Personne ne connait son emploi du temps, c’est surtout ça l’ennui, releva Garance après un long silence révélateur.
Claire écarquilla les yeux, sidérée par l’aplomb.
— Ah oui ?
La fille s’interposa pour s’immobiliser face à Garance, dans une attitude menaçante.
— Oui. En théorie il vit ici, mais dans les faits, il n’y passe presque jamais.
Oh, le bel euphémisme.
— On lui a déjà dit, précisa Garance en désignant une Clémentine renfrognée, c’est inutile de venir le chercher ici.
— Mais alors, où est-ce qu’il vit ?! s’emballa la blonde, très remontée.
— Alors là, aucune info. Il est grand et en âge de se débrouiller tout seul. T’es sa sœur aussi ?
— Non, c’est sa cousine.
Arthur vint s’incruster lui aussi sur les marches. Affable certes, mais fermement campé devant l’entrée. Au cas où c’était pas clair.
— Bonjour, Gabrielle. Salut Clémentine.
— Mais… mais t’es le cousin ! s’exclama Clémentine, pas au bout de ses surprises. Tu habites ici ?
— Pas vraiment, non. Je rendais visite à… à Mathieu en fait.
Clémentine hocha la tête.
— Tu sais, Mathieu, c’est son coloc, explique-t-elle à sa cousine.
Gabrielle n’en a rien à faire. Gabrielle a aperçu Arthur et les voyants sont passés au rouge chez elle. Elle est pas loin de charger, tête baissée. On peut distinctement observer la précision de sa raie sur son crâne. Elle a de jolis cheveux, c’est sûr, mais ça valait pas le coup de tête qu’on s’y attarde.
— Et allez, toi aussi ! Quelle surprise !
Sa mâchoire s’angula au carré de façon sidérale.
— Vous foutez quoi avec Florian ? Tu lui as fait quoi ?!
— Ho, du calme ! tança Stephen.
— Rien du tout. Et ce qu’il fait maintenant n’a plus trop de rapport avec nous, si tu veux savoir.
— Euh… essaya de préciser Claire qui se prit un regard dans la face très explicite.
— Je sais pas si tu vois le tableau.
Gabrielle inspire à fond.
— Mais il ment à ses parents, qui sont persuadés qu’il vit toujours ici, dans cette maison et qui paient toujours le loyer ! Clémentine vient ici depuis des mois, tu piges ?
— Oui, je comprends bien le problème, on est dans le même délire en fait, on ne sait pas non plus ce qu’il fabrique. À nous aussi, il ne nous dit pas tout. Mais Florian est majeur, il fait ce qu’il veut. Et pour Clémentine, on lui a déjà dit d’arrêter, mais elle ne sait pas où chercher son frère autrement, j’ai saisi. Pourquoi vous ne lui demandez pas directement ?
Pourquoi vous n’appelez pas la police aussi ? Histoire d’enquêter sur un cadavre sans corps ?
Gabrielle n’en peut plus, de se faire pigeonner.
— Tu captes rien, toi ! Je veux parler à son colocataire, il est où, lui ?!
— Manque de pot, il est sorti, je l’ai raté, avance Arthur. C’est pas lui qui saura te renseigner, je t’ai dit, il n’a pas dû le voir depuis des mois.
Bon. Pieux mensonge, mais on ne va pas balancer les détails, ou Gabrielle se gonflera comme la tante de Harry Potter. Elle en prend le chemin, déjà. Faut dire qu’Arthur ne fait pas beaucoup d’efforts pour la ménager.
— Tu te fous de moi ? Ils sont venus le voir la semaine dernière, et tes potes leur ont servi le goûter, ici-même !
Le coup de grâce qui fait flancher Arthur.
— La semaine dernière ? répète Garance d’une voix faible, pas loin de la syncope. Ici ?
— Ben évidemment, ici ! postillonne Gabrielle.
— Y’avait Mathieu. Et aussi votre copine hyper sympa, celle qui fait de super gâteaux au citron.
Clémentine en rajoute, des potes, des boissons, des accessoires à foison sur cette après-midi idyllique, en survolant du bout des yeux sans l’enregistrer l’hécatombe qu’elle provoque. Claire s’assied sur une marche et enfouit la tête dans ses genoux, abandonnant la manche. Stephen lâche un « putain » qui se passe de commentaires. Même si un « fuck » serait passé crème dans le contexte. Heureusement, Clémentine ne cite aucune des personnes conviées sur ce perron qui auraient été présentes à la petite sauterie, Thomas n’aurait pas supporté une audace aussi déloyale de la part de Florian. C’est qu’il était doué pour donner le change, l’animal. Bah, après l’avantage d’être un fantôme, c’est qu’il y’avait pas trop de limite à l’illusion. Thomas était scié du culot, mais un peu vert sur les bords. Il aurait bien voulu que Florian se donne cette peine avec eux, tant qu’à faire.
Les longs cils de Clémentine papillonnent incidemment. Encore un battement et Arthur s’effondre.
— Finalement, vous le voyez moins souvent que nous alors ? Vous pouviez pas le dire plus tôt ?!
Aucune réponse. Tant pis, c’est pas cela qui arrête Clémentine. Elle est décidée à les achever, avec un peu d’aide de sa cousine. Si la cousine y mettait plus du sien.
— Nous, il passe nous voir, souvent ! affirme Clémentine avec la candeur de ses onze ans.
— Comment ça, il passe ?!
Oh merde. Bastien qui bondit comme un diable dans le but clairement avoué d’empoigner Clémentine si Stephen ne l’avait pas retenu discrétos.
— Ben comme je dis, il vient nous faire coucou, parfois. Il va même nous raconter des histoires ou nous border, enchaîne Clémentine qui ne voit rien du tout.
À se demander où se trouve l’écart entre la candeur et la stupidité.
Bastien crispe ses poings très forts. La goutte d’eau de trop pour lui : que Florian se complaise dans une comédie qu’Alec n’avait même pas essayé de jouer.
Gabrielle plisse ses yeux, sur le qui-vive. Elle a l’air autrement plus futée. Et ne compte pas s’arrêter sur sa lancée alors qu’elle les a déstabilisés : elle est venue vider son sac et elle le videra.
— Je peux savoir ce qui ne tourne pas rond, chez vous ?
— C’est-à-dire ? interroge poliment Garance, seule encore en poste pour donner l’impression que rien ne cloche par ici.
— Ce que je sais, c’est qu’il est en roue libre totale depuis qu’il vous connait, laisse tomber Gabrielle en dégommant Arthur de ses yeux éclairs.
— Ouais ben grâce à lui, on est totalement dévissés. Et ça, tu peux lui dire !
— Thomas, tais-toi ! siffle Bastien.
Gabrielle n’a pas l’air ravie. Elle n’a pas vu Florian, elle n’a pas eu de solution à son problème. Mais allô quoi ! Ton cousin est mort, abrutie ! Kaput, finito, basta ! Ce n’est pas compliqué, si ?
Elle attrape Clémentine par la main et tourne les talons. Clémentine virevolte sous l’impulsion. Étourdie, elle lâche la main de sa cousine. Elle dévisage Arthur. Qui est toujours blanc.
— Dis à ton frère qu’il me doit toujours une danse ! Je l’ai pas oublié !
Cela sonne comme une accusation bien plus sonore.
Arthur hoche la tête, au ralenti.
— C’est vrai. Désolé. Je lui dirai.
Elle a un petit sourire malin, ses yeux brillent. Elle adresse à Thomas un petit signe. Elle est cruche ou quoi, cette enfant ? Elle n’a qu’un an de moins que lui, mais un fossé les sépare.
Arthur et Bastien échangent un regard. Bastien détourne le sien, maussade, évite la présence de Claire et s’empresse d’aller ratisser de ses pieds tout aussi pesants les graviers lourds.
Scritch. Longue traînée.
Scritch. Autre longue traînée parallèle.
Clémentine l’observe dans une grimace circonspecte. Gabrielle lâche l’affaire.
Le portail s’ouvre sur un claquement et ne se referme pas.
Natacha s’engouffre dans la trouée que lui tend Gabrielle. Non sans ramasser au passage sa part de foudre dans ses yeux en joue. Elle parait désarçonnée.
Voir dans la foulée Bastien jouer au petit train la secoue. De toute évidence, elle n’était pas venue pour se taper ce genre de spectacle.
— Mais qu’est-ce que tu es… ?
Elle s’arrête dès qu’elle a Clémentine en champ de vision.
— … bonjour ?
— Bonjour, répond Clémentine.
Très polie.
L’apparition de Natacha a la bonne initiative d’extirper Bastien de son retour régressif à l’enfance. Il semble étouffer un juron dans sa barbe et la saisit fortement par le bras. Elle grimace mais ne bronche pas. Bastien ne connait que ce genre de violence gratuite pour démontrer son affection.
— Je t’avais dit de dégager !
— Tu t’attendais à ce que je t’obéisse, bien évidemment !
Elle sourit à Clémentine. Qui capte plus la coercition oppressive qu’exerce Bastien que le sourire de Natacha.
— Tu es…
— Clémentine.
— Ah.
— La sœur de Florian. J’sais pas si tu situes.
Natacha déglutit.
— Si. Je situe. Ton frère est…
— Je sais. Il n’est pas là, assène Clémentine, les yeux fixés sur Bastien. Il est pas en train de te faire mal, lui ?
— Oh tu sais, c’est une question d’habitude, tempère Natacha sans prêter attention à son tortionnaire.
Erreur numéro une.
Clémentine acquiesce lentement.
— Je commence à comprendre pourquoi Florian perd un peu les pédales en ce moment.
Elle ne sait pas pourquoi, elle le jure. Mais à cet instant précis, Natacha éclate de rire.
— Ouais, c’est à cause de cela, sans doute.
Clémentine ne riposte rien. S’en va à reculons. Tout à Natacha qui s’étouffe de rire. Puis fait volte-face pour courir à toute allure jusqu’à la grille.
— Comment vont les filles ? s’enquiert finalement Natacha en s’essuyant le coin de l’œil.
Pas la réaction escomptée. Bastien grogne et l’attire un peu plus vers les marches.
— Tu n’as rien à faire ici !
— Tu n’avais qu’à pas venir me chercher jusqu’à chez moi pour commencer ! Et maintenant, tu veux que je dégage ? Et notre accord ?
— Il y en a plus ! Tu as bien vu l’autre jour, que tu n’étais d’utilité à personne ! Tu es incapable de les empêcher d’agir !
La remarque est délibérément blessante. Suffisamment pour ne pas la faire réagir. Elle commence à bien le cerner, dommage pour lui.
— Oui, je suis nulle dans la fonction. Et alors ? Tu n’as pas à me donner des ordres ! Je reste si je veux ! Et tu m’as promis de me débarrasser de tout ce bazar si je venais avec toi !
Elle cherche du soutien en face. Claire la regarde se faire molester par son frère. Elle se relève et rentre dans la maison. Et personne ne l’arrête. Thomas s’efface pour la laisser passer. Stephen et Garance la regardent passer.
Arthur est à l’ouest. Il contemple le lointain. Livide.
— Il cherche à faire quoi, exactement ? Jouer le rôle d’un adolescent pendant des années ? Mais qu’est-ce qu’il s’imagine ?
— Techniquement, c’est un adulte, déjà, le reprend Thomas.
— …
— Il se passe quoi ? On parle de Florian ?... Thomas, tu m’expliques ?
Comme prévu, Thomas se fait un plaisir de la mettre au parfum des derniers potins en cours depuis la dernière.
— Florian joue la comédie des vivants pour sa famille. En prétendant organiser des goûters ici.
Il semble réfléchir à la question. Concentré.
— Soit il les a vraiment organisés dans une dimension parallèle, soit il leur fait croire qu’il les a organisés… en mémoire projetée ou implantée, ça doit être faisable… non ?
Personne ne lui fit l’aumône de son avis. Stephen arborait l’expression de celui qui regrettait réellement de devoir réfléchir au débat. Comme si ce dernier l’anéantissait.
Natacha ne dit rien elle non plus. Pas si surprise. Florian misait gros et il allait en payer le prix, à gaspiller ses dernières cartouches d’énergie pour un tel pantomime. Il chercherait à disparaître qu’il n’agirait pas autrement. Or, c’était la dernière chose que Florian voulait.
— J’imagine qu’il veut en profiter au maximum. De la comédie des vivants, murmura-t-elle. Ou alors il compte sur vous. Assez pour croire que vous pouvez briser la Boucle.
Arthur remit une couche de blanc sur son front.
— Tu en sais pas mal, dis donc, souligna Stephen.
— Je te signale qu’elle a pas mal côtoyé Alec. Elle s’y connait, en comédie des Fouchtras, rétorqua Bastien non sans sarcasme.
— Et allez, encore parti sur ton frère.
Bastien eut l’obligeance de libérer son bras meurtri en roulant des yeux assassins. Façon, il avait capté le message : elle n’avait pas l’intention de se barrer.
— Et si on parvient à la briser, cette Boucle, il devient quoi, Florian et les autres Fouchtras ?
— …
— ….
— En soi, il est déjà mort, non ?
Un hurlement strident perça à travers la maison. Bref et aigu. Modulé de terreur.
Des élancements à l’assaut des escaliers.
Natacha n’hésita pas. Léane avait besoin d’aide.
Elle se rua dans l’entrée. Kiernan gravissait déjà quatre par quatre les escaliers en colimaçon vers le quartier des filles.
Nat allait lui emboîter le pas. Du plafond, le courant flotta au-dessus d’elle dans un laps fugace, la nappant de sa chaleur insolite et brutale. Elle se rappelait. C’était ce qu’elle avait ressenti à deux reprises sur ses épaules, l’autre jour. Avant que Bastien ne se fasse disjoncter. Et avant que Mélissa ne disjoncte. Une enveloppe de chaleur. Comme le transfert invisible d’une chaleur corporelle. D’un corps à un autre.
Elle se figea. Le courant continua sa route, l’effleurant tout juste. Elle se retourne. Et manque de hurler elle aussi.

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