Chapitre 8.2

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 Kiernan défonça presque la porte sous le choc de la panique qui émane de la voix de Léane. Elle ne pouvait s’en retenir, c’était comme pour masquer le trou qui s’affichait sur la glace en face d’elle. À hauteur de son visage.

— Quoi ? Que se passe-t-il ?

Elle en était consciente : sa tête échevelée ne posait pas de jalons sur la situation. Mais son doigt tremblant sur le miroir de son cabinet de toilette ne laissait aucune équivoque.

— Là… là… bégaie Léane.

— Quoi, là ? Y a quoi ?

Kiernan ne semblait pas pressé de s’approcher plus près. Tout ce qui équivaut à un reflet présente une réelle menace. Mais il fallait qu’il le constate. Il n’avait pas le choix !

— Elle n’y est plus…. Mais regarde, bordel ! Elle n’y est plus !

Le regard légèrement halluciné, il s’approche de deux pas. Puis détourne lentement vers Léane.

— Est-ce que ce qu’il y a dedans justifie que tu puisses crier comme tu viens de le faire ?

Sa voix tremblait. Les narines dilatées, Kiernan n’en menait pas large.

— Il n’y a rien dedans, gémit Léane.

Désespérée de se rendre compte qu’il n’appréhendait pas le problème à sa juste valeur.

— Il n’y a rien…

— Mais alors….

Kiernan serra les poings et s’élança pour décrocher le miroir. Vivement. Il le tint à bout de bras pour l’examiner.

— Ta blague n’est pas drôle du tout, j’espère au moins que tu le sais ? soupira-t-il enfin.

Aussi soulagé que sec.

— Mais… mais t’as pas vu ?

— Vu quoi ? Il n’y a rien à voir !

— Justement ! sanglote-t-elle. Justement !

— Léane, écoute je… je ne comprends pas ce que tu veux m’expliquer, là.

— Mon… mon reflet a disparu ! T’as bien vu, non, tu te reflètes dedans mais pas moi ! J’ai disparu !

Il inspira à fond.

— Léane… je te vois. Je t’assure que je te vois très bien. Tu n’as pas disparu. Tu es bien réelle. Je sais que c’est un cauchemar, ce qu’on est en train de vivre, mais…

— Arrête de me prendre pour une demeurée ! Je sais que je suis réelle !

Elle lui arracha le miroir des mains.

— Je ne parle pas de moi, mais de mon reflet, dans ce miroir ! Je ne m’y reflète pas ! On ne me voit pas !

Elle joignit le geste à la parole. Sa main s’agita comme une furie devant la glace. Aucune réaction dans le miroir. Pas un reflet. Ni le moindre clapotis de mouvement.


Kiernan croisa les bras.

— Tu veux quoi ? Me faire payer, te venger ? Tu veux que je t’apporte quelle réponse, présentement ?

Présentement ? Présentement ?!

— M’expliquer pourquoi ni ma main ni mon visage, ni le reste de mon corps n’est reproduit dans ce putain de miroir !

Il resta imperturbable.

— Ta main qui s’agite comme un moustique en mal de plasma, je la vois très bien, dans le miroir, perso. Alors si tu permets, je vais terminer ce que j’étais en train de faire.

Léane hoquette. C’est impossible… elle accroche le miroir. L’incline dans tous les sens. Le reflet capture le lavabo, le cabinet, ses accessoires de toilette, l’exaspération de Kiernan, son lit en arrière-plan, le bureau en acajou… mais pas une seule seconde il ne s’arrête sur sa personne. C’est comme s’il avait soudainement décidé de l’effacer de sa propre perception.

— C’est pas vrai !

Sa gorge se serre. S’enfonce dans sa poitrine.

— Léane… ça va ?

Kiernan sonne un peu concerné, quand-même.

Je ne me vois plus. Je crois que j’ai perdu mon reflet.


Je crois surtout qu’il reflète vraiment ce que tu es, maintenant. Rien du tout, ma belle.

— Natacha, pourquoi tu t’arrêtes ?

—Tu bloques le passage, il faut monter !

Dans la petite glace qui orne la console d’entrée se promène sa présence, lumineuse et frêle comme une araignée fluorescente, et pulpeuse aux longs filigranes. Elle se débat un peu, oscille mollement de gauche à droite, avant de repartir balayée par un courant plus vif vers la gauche, à l’assaut des murs. Invisible de nouveau mais palpable. Une chaleur palpitante tel un cœur. Elle la suit des yeux, attentive à sa prochaine réapparition.

— Natacha…

— Chut ! La revoilà !

— La revoilà qui ?

Elle colla sa paume contre la vitre. Fascinée. La créature lymphatique vint s’y frotter, un chiot en manque de caresse. Elle épousait chacune de ses articulations, embrassait les lignes des phalanges en amoureux transi. Mais c’était quoi cette chose ?

— Mais non, mais si elle pète un plomb elle aussi, on va pas y arriver !

— Moi je dis, y a pas photo, c’est la maison ! siffle Stephen en arrière-plan.

— Tu parles d’un endroit où t’avais jamais voulu mettre les pieds ?

— Natacha… tu fais quoi ?

Arthur paraissait inquiet. Il lorgnait sa main désespérément plaquée contre le miroir pour permettre à la… la chose de se lover.

— Dis-moi que tu la vois toi aussi, murmura-t-elle.

— Voir quoi ?

Elle retira sa main. La chose fut emportée de suite à la dérive et quitta le miroir. Elle apposa sa main sur le mur d’à côté. Il était brûlant.

Nat sentait qu’elle l’attendait, naviguant entre les murs, à la recherche d’un nouveau nichoir.

— Un miroir… il lui faut un miroir, mais bien sûr !

— Bon, arrête, tu fais flipper tout le monde, décréta Arthur en la tirant en arrière.

Elle le repoussa. Promena sa main et repartit à la charge. Elle courait presque, à suivre sur les tapisseries la trace vive qui flirtait avec elle, qui la devançait de loin, la précédait, l’attendait. Elle se reflétait à travers la vitre d’un cadre photo, se répercutait sur une timbale en argent, se matérialisait sur une glace de plain-pied. Haletante, Nat atterrit dans une salle. La salle de danse. La chaleur s’intensifiait nettement.


La chose dansait dans les lustres, elle le sentait. À son approche, elle quitta son perchoir pour se perdre dans le piano. Elle caressa quelques touches, puis embraya la pédale. Elle s’en alla virevolter autour des chaises, avant de s’enfoncer résolument dans les longues glaces. Et ne bougea plus.

Elle retint son souffle. Immobile, la chose l’appelait. La chaleur n’était plus, mais la créature elle, était bien réelle. La longue faille qui s’étendait sur l’un des miroirs la striait de miroitements bleutés, incandescents. De toute beauté.

Natacha tendit la main. Elle allait la toucher, elle le savait.

— Non !

Arthur et Bastien la retenaient chacun par l’épaule pour l’arracher à son entreprise.

— Nat, quoique tu puisses voir, tu n’y touches pas !

— Mais lâchez-moi ! Elle est inoffensive !

— Natacha, ce qui est dans les miroirs n’est pas inoffensif, martela Arthur en se débattant.

— Justement, vous non plus ! Lâ-chez-moi !

Ils s’exécutèrent, sous le choc de la surprise. Car elle disait vrai, au fond.

La chose s’agitait derrière elle.

Elle leva les paumes en l’air. Garance, Stephen et Thomas se tenaient en arrière, sur le seuil de la salle. Soufflés. Persuadés qu’ils l’avaient perdue.

— Du calme, d’accord ? Ça craint rien. Faites-moi confiance. Elle est juste terrorisée.


Les deux garçons aussi. Mais elle n’avait pas de temps à leur accorder.

Elle se retourna et posa sa main. Ses doigts s’écrasèrent sur une surface spongieuse qui fondait sous son empreinte. La paroi s’écartait et se liquéfiait, lui frayant une plongée plus profonde encore dans l’entre-deux du miroir. La sensation n’était pas désagréable, sans être agréable non plus au demeurant. C’était juste gluant un peu. Et chatouilleux beaucoup (la surface se tordait en fourmillements alors qu’elle fouillait). Et très très bruyant. Forcément, ils ne faisaient que hurler autour d’elle. Donc, ils voyaient ce qui se passait à présent.

Elle ne renonce pas. Sa main se balade dans les flots et attrape des formes étranges mais elle ne s’y arrête pas. Elle se concentre pour recueillir la chose, elle la voit encore qui sautille avec hargne. Elle souffle et son bras s’enfonce encore. La chose se colle à elle derechef. Elle saisit précautionneusement une de ses filigranes, c’est ce qu’elle voit en tout cas. Dans le miroir se reflètent ses doigts qui s’en emparent avec délicatesse. Prudemment, elle cale la chose dans sa paume et entame sa remontée. Elle retire son poignet. Elle a peur qu’elle lui échappe au passage du reste, mais non. La créature émerge sans difficulté du miroir. Blottie au creux de sa main. Une sorte d’aura éclatante mais frêle repose tranquillement.

— C’est quoi…ce… c’est quoi ?

Thomas avait eu la présence d’esprit de se ressaisir avant de manquer de respect à la sorte de ver coloré phosphorescent qui se tortillait dans la main de Natacha. Il était auréolé d’un halo de lumière peu commun qui le composait de centaines de petites tentacules filigranés.

— Et c’est le moment où tu nous expliques ce que c’est ?

— Le hic, c’est que j’en sais trop rien, répondit Natacha, à la cool.


Et tu le ramasses. Normal.


— Non mais… comment tu as fait pour le sortir, déjà ?!

Garance essaie de recentrer le sujet. Affolée.

— Ta main ne devrait pas… s’enfoncer dedans !

Elle court jusqu’au miroir et projette sa main fluette. La glace rebondit sous le reflet de ses doigts qui échouent sur la surface plane et se promènent à la recherche d’une faille.

— Le passage s’est refermé je crois, l’informe Natacha.

Comme si cette info était normale aussi.

— Depuis quand tu peux faire ça ? Depuis quand tu vois ces machins ? explose Bastien.

— Depuis maintenant. Je le vois dans les miroirs. Je le sens brûler.

Elle sursaute.

— Non, j’en ai senti un autre, la dernière fois, mais je ne l’ai pas vu. Il faisait un aller-retour.

— Un aller-retour ?

— Entre le corps de Mélissa et le tien, avoue-t-elle.

— Nom de Dieu !

Tonne Clément qui opère un bond prononcé en apercevant la balle géante qui s’ambiance toute seule dans la main de Natacha.

— Mais c’est quoi ce… ce jouet ?

Le jouet en question sautille furieusement sur place et semble se brouiller.

— Je crois qu’il n’aime pas que tu lui manques de respect, note Thomas, consciencieux.

— Je crois surtout qu’il n’aime pas ta présence, baragouine faiblement Stephen alors que la chose est en train de se tortiller sérieusement pour échapper à Natacha.

Elle fronce les sourcils et utilise ses deux mains pour encadrer la pauvre bestiole. Elle se fait l’effet de tenir une boule de cristal. L’aura n’est plus frêle, au contraire elle semble augmenter en intensité.

— Hein ? souffle Clément en perdition de voix.

— T’inquiète, c’est juste Natacha qui s’amuse à fouiller les miroirs pour récupérer les petites bébêtes qui hantent cette maison. Tu vois qu’elle a une utilité ! asticote Thomas en se tournant vers Bastien.


Bastien est juste gris. Son plan pour se débarrasser d’elle vient de tomber à l’eau, Natacha en convient. Ils savent tous les deux qu’elle fait bien plus que s’amuser à fouiller les miroirs pour récupérer les petites bébêtes.

Ils entendent dévaler en trombe.

— Les gars ! Les gars !

— Dans la salle de danse ! gueule Garance en échos.

Kiernan surgit au détour de l’encadrement, comme poursuivi par un monstre.

— Les gars… Léane dit que son reflet vient de disparaître et nous fait une crise de… c’est quoi ce truc ?!

Tous les regards convergent sur le « truc » qui semble paniquer grave. Avec des sauts exacerbés à faire rougir la plus écarlate des balles sautantes. Au rythme d’un cœur battant la chamade. Natacha ouvre sa prison et la balle vient tambouriner entre la distance écartée de ses mains face à face.

— Le… le reflet de Léane, manifestement, présente Bastien dans un toussotement gêné.


Nat ferme les yeux. Et merde, mais tu pouvais pas garder cette info pour toi ? C’était trop te demander ?


Clément a les yeux qui vont lui sortir des orbites à regarder la créature cogiter dans tous les sens. De plus en plus agitée.

— Non non non non non non non !

Ben si.

Léane arrive sur ces entrefaites. Complètement déboussolée.

Et pour simplifier la donne, le « reflet » ne trouve rien de mieux à faire que de se détacher de Natacha pour l’assaillir dans un bond monumental.

Nat a un recul important alors que la chose s’implante à même sa poitrine pour se laisser absorber par son organisme.

— Haa !

Elle la percute avec un impact chaud et saisissant. Elle la sentait s’embraser contre son cœur. Mais elle n’avait pas mal.

La chose se logeait entre ses côtes en pulsation chaleureuse.

— Natacha !!!!

— Tom, arrête d’hurler, c’est bon ! grimace-t-elle en se redressant. Je n’ai rien, ça va.

Elle palpe sa poitrine. Un rien incrédule. Était-il vraiment en elle ?

Elle leva les yeux. En face d’elle, Léane pressait la sienne, de poitrine. Un manque à perdre à la place du cœur. Impossible… souffle coupé, elle titube jusqu’aux grandes glaces pour reprendre appui. Quand elle rassemble son courage pour les affronter… Rien.

Elle n’est pas dans cette pièce. C’est tout comme. Personne, rien ne la calcule.

C’est tout comme. Seul son reflet les intéresse.

— Recrache-le tout de suite !

Clem s’égosille avec ferveur. Comme si gueuler sur Natacha allait faire avancer le schmilblick. D’un instant à l’autre, il va lui taper dans le dos pour l’aider à régurgiter.

— Et comment veux-tu qu’elle le recrache ? Elle ne l’a pas avalée, le machin lui a sauté dessus ! gueule Kiernan encore plus fort.

Léane ferme les paupières. Elle a mal. Elle ne saurait dire où, en plus.

— Je te vois, tu sais.

Mélissa se tenait depuis on ne sait combien de temps à côté d’elle.

— Ton reflet. Je le vois dans le miroir, dit-elle en tapotant la vitre pour preuve de ce qu’elle avance.

— C’est moi qui l’ai perdu !

Elle se déteste entendre gémir comme un bébé. Elle se déteste s’entendre se plaindre devant Mel..issa. Devant Mélissa.

Son amie se rembrunit.

— Ce n’est qu’une image, marmonne-t-elle.

Léane secoue la tête, hébétée.

Elle venait de perdre la seule image encore authentique d’elle-même. La seule qui pouvait lui souffler ses quatre vérités sans biaiser comme elle savait si bien le faire. Le « machin » que venait d’absorber Natacha, c’était juste une identité qu’elle avait cherché à renier. La sienne. Pourquoi personne ne s’en rendait compte ?

— C’est le problème. C’est l’image de moi que j’ai perdue !

— Je sais. Je sais ce que ça fait.

Elle se mordit la langue. S’apercevant trop tard de ce qu’elle racontait et à qui elle le racontait. Oh merde… elle et son « moi moi moi moi » …. quelle conne, pourquoi était-elle aussi insensible ?

— Oh… je suis désolée, ce n’est pas ce que je voulais dire, je… Mélissa, j’suis désolée. Si j’avais su ce qui t’arrivais, je…

— Tu n’aurais pas deviné, même si je te l’avais dit. Et moi non plus. Je n’aurais jamais deviné que tu perdrais ton reflet.

Elle ne venait pas de perdre son reflet. C’était pire. Elle avait bien vu ce tressaillement suicidaire qui l’avait agité avant de le faire plonger en Natacha. Son reflet choisissait de se perdre, il venait de la fuir.

— Léane !

Garance accourt, affolée. Elle jette son élan dans le dos de Léane, sur son image qu’elle voit en projection sur le mur. Elle parait se rasséréner un peu. Juste un chouïa. Elle dirige son regard anxieux sur Mélissa et s’y attarde, avant d’établir la comparaison sur Léane.

— Léane, tu as déjà entendu ton reflet te parler ?!

— Les reflets ne parlent pas.

Si elle avait suivi, Mélissa aurait émis un petit ricanement désapprobateur.

« Ah non ?

Oh tais-toi, lui aurait appuyé Léane. Laisse-moi me raconter ce que je veux. »

Garance ne s’en tenait pas pour dit.

— Arrête de faire ton abrutie ! Tu t’es fait pervertir par ton Reflet, oui ou non ? Tu as déjà fait un pacte avec lui ?

— Mais ces quoi ces conneries ? T’as peur que je me fasse posséder, moi aussi ?

Garance recule, et Mélissa ne riposte pas, n’est pas blessée comme Léane aurait tant aimé. Elle avait fait exprès, pour la secouer. Mais Mélissa n’écoute pas, n’avait même pas calculé Garance. Mélissa est ailleurs et fixe Cécile avec insistance. Dans ses iris défilent des lueurs zèbres d’espoir et de machination que Léane n’aime pas. Mélissa a une intuition que Léane aurait aimé absorber avant qu’elle ne pénètre le crâne de Mélissa. Mélissa lui fait peur.

— Mel… Mélissa… se reprend-elle à temps dans l’effacement du mauvais présage.


Rien. Elle n’existe plus pour Mélissa.


Mélissa avance vers Natacha, subjuguée.

Encore étouffée par les cinq garçons qui s’efforcent de vérifier, un qu’elle respire encore, deux qu’elle n’est pas possédée par le démon, ou trois, si elle peut recracher la chose pour la rendre à Léane – ce serait gentil –, Natacha la voit s’avancer avec une amorce qu’elle a grande envie de désamorcer. L’expression avide qu’elle affiche est un peu déconcertante sur Mélissa.

— Tu crois que je pourrais faire un test avec toi ? J’ai….

Elle déglutit fortement, pour contenir son excitation.

— J’ai besoin de vérifier si c’est possible.

Évidemment, Clément la voit venir à des kilomètres.

— Mélissa, tu crois que c’est le moment de pratiquer des tests entre vous deux ? T’es pas bien ?

— Je ne suis pas une malade en convalescence ! claque-t-elle à deux doigts de l’exaspération. Et c’est pas à toi que je m’adresse ! Nat, tu es d’accord, si j’essaie ?

Natacha hésite.

Regarde Clément, qui fait non. En regardant Léane.

Regarde Arthur, qui fait carrément la gueule, et plus encore si elle dit oui.

Bastien, qui la regarde.

Regarde en elle-même. Voit le reflet qui crépite contre son sein.

Bah après tout, si elle est le nouveau cobaye…

— Ok, vas-y. Je dois faire quoi ?

Mélissa sourit et son sourire atténue la lueur de folie de ses yeux.

— Ne bouge pas. Et dis-moi juste si tu le vois. Ou le sens.

Elle se concentre pour ouvrir ses vannes et atteindre son microcosme mental. La conscience de Clément ne peut dissimuler un frisson apeuré quand elle lui ouvre une brèche pour le laisser s’infiltrer à l’intérieur, gage de confiance et de sécurité. Elle le sent basculer à sa suite dans son univers imagé, aussi vibrant qu’éberlué en franchissant timidement le seuil.


 « Comment tu arrives à faire… comment c’est possible ?

— Tu n’es pas le seul à porter le secret des autres. On a gardé le mien aussi. C’est assez récent. Je… je peux partager ce que je vois si j’y mets assez… d’émotions. »

Mais cette fois l’émotion, elle la contrôle. Pas question de la laisser s’épancher.

Clément n’est pas rassuré par le concept, elle le ressent. Ses émotions à lui sont tout aussi friables que les siennes, elle n’est pas dupe.

« Tu n’es pas… ce n’est pas elle, hein ?

— Non je ne suis pas possédée. Mel… elle n’est pas revenue. Pas encore. Et ce test, c’est pour vérifier si je pourrais la capturer. La retenir dans le miroir.

— … en te servant de Natacha ? Pourquoi tu ferais…

— Je te demande juste de me protéger. De t’assurer que je ne dérape pas. S’il te plaît »

Elle le sent trembler de peur et d’excitation mêlées. Imbibé des siennes qu’elle lui insuffle en éponge. La connexion n’est qu’une quand elle fait défiler les souvenirs qui lui sautent à l’esprit. Elle doit leur tailler un chemin dans les broussailles qui la giflent, éviter les scènes qui lui font violemment de l’œil telles une escort-girl sur un trottoir baigné de rouge incandescent. À trois reprises, Clément balaye pour elle des visions trop tapageuses avant qu’elles ne l’entraînent.

Un truc simple… un truc simple….

Le vélo de campagne s’impose sans contraste. C’est pas vraiment… simple, mais…

— Il va niquer le parquet, Lucas va nous tuer, geigne Clément.

Elle grince des dents devant la pertinence, mais s’accroche avant que la vision ne se dilate. Elle ne veut pas s’attarder non plus.

Elle pose ses mains sur la selle et le sent se matérialiser à son contact, devenir de plus en plus tangible.

Natacha poussa un cri. Alerte et mobile.

— Tu fais quoi ? souffle-t-elle, les yeux au plafond. Ses mains grippées à son cou. Fébrile.

— Tu commences à le sentir ? interroge Mélissa, fermement focalisée sur ce qu’elle extirpe bout à bout.

Natacha hoche la tête, fascinée.

— C’est comme de la grêle…

— Qu’est-ce qu’elle raconte ? déraille Arthur, au bout de sa vie.

— C’est différent ! s’enflamme Natacha. Ça grouille ! Comme des particules qui s’assemblent entre elles !

— Ouais, exactement. La création. Il arrive, attention.

L’équilibre est fragile quand le vélo se détache de sa tête pour frôler le concret, elle ne doit pas éjecter Clément non plus. En suspension, Mélissa esquisse le vélo sans l’achever.

Natacha ne regarde pas l’objet se former sous leurs yeux en pointillés. Elle est déjà tournée vers la bête naissante, le cœur battant. La créature frétille faiblement sur la chaise, agitée de spasmes sporadiques. Elle ne la voit pas encore, mais son aura est plus vétuste que l’autre, et la sensation est définitivement différente. Le reflet ne semble pas avoir la force nécessaire pour se traîner jusqu’au miroir. Il n’est pas encore constitué.

— Tu attends quoi pour le créer ?! crie-t-elle par-dessus son épaule, sans le quitter des yeux. Étrangement frustrée.

— Je ne vais pas le créer.

— Hein ?

— Tu m’as très bien entendue, Natacha. Saisis-toi de lui maintenant.

— Je ne le vois pas !

— Non, mais tu le sens. Et tu sais exactement où il est. Saisis-toi de lui et repose-le dans le miroir.

— T’as perdu les pédales ? grogne Nat qui semble s’essayer à l’humour.

— Dépêche-toi, grogne Mélissa qui peine à faire durer le maintien précaire entre deux mondes.

Mais c’est quoi ce test à la con ?

Natacha presse ses mains en coupelle et imagine les contours de la chose inexistante. Elle la sent se recroqueviller entre ses doigts quand elle l’attrape, elle n’est pas chaude mais glacée. Elle se voit vaciller dans sa marche vers le miroir. C’est comme si le reflet aspirait quelque chose d’elle. Quelque chose qui le nourrit, le maintient en vie. Quelque chose qui le gonfle. Et elle comprend d’instinct ce dont il s’agit.

— Il est en train de bouffer mon ombre ! halète-t-elle.

— Plonge-le dedans ! Vite !

Elle obtempère et s’arrache à la prise du monstre qui s’entrefile à ses doigts. Elle le balance presque à travers la surface poreuse qui s’ouvre pour l’engloutir.

— Ha !

Le vélo fantôme s’éparpille et retombe dans le néant. Mélissa perd le contrôle, sa création lui échappe et se volatilise aussitôt de son esprit. Elle farfouille avec hargne à sa recherche. Rien à faire. L’image du vélo a définitivement disparu de sa mémoire. Et elle ne reviendra pas. Engloutie par le miroir.

— C’est impossible ! balbutie Clément qui a tout suivi.

Elle doit l’empêcher de se lancer à son tour dans les fouilles de son cerveau. Y a des limites à l’exhumation !

— Non. Il est parti. C’est trop tard.

Il ne répond pas. Il est blême alors qu’elle l’aide à évacuer son cerveau fourmillant.

Natacha examine le miroir. Il n’y a pas de halo, pas de boule tentaculaire qui se balade sous la surface. Rien de voyant ni incongru. Juste un bref éclat miroité. Un éclat qui vacille… avant d’exploser en myriades. De cet éclat, une ombre prend vie et s’étire sur le mur d’en face. Le format démesuré d’un vélo se profile sur toute la longueur de la pièce, il semble la traverser, sa noirceur les embaume. Et l’ombre s’enfuit par la fenêtre. En toute simplicité.

— L’allégorie de la caverne, chevrote Stephen.

Légèrement à court.

— Eh ben putain !

— Thomas ! s’agace Kiernan.

Plus pour se défouler que pour le gronder réellement.

— C’était quoi le but de ton test ? Tu cherchais à prouver quoi ?

Mélissa se tourna vers Arthur qui tremble toute.

— Ce qu’on sait tous maintenant.

Elle désigna Natacha. Qui retint sa respiration.

— Elle canalise les reflets et détruit les projections des miroirs. Voilà pourquoi la Bulle se détruit en sa présence. Voilà pourquoi les Fouchtras l’avaient choisie, elle en particulier, pour vous débarrasser des Fouchtris ! Voilà pourquoi ils l’ont utilisée ! Et la Brisure l’a juste révélé.

Chaque « voilà » bien serti, elle l’appuyait d’une pulsion de l’index dans sa direction.

Elle voulait la contredire. Mais elle n’en fit rien. Car Nat savait que c’était la vérité nue. Antoine avait vu en elle ce talent spécial qui l’avait distingué de ses frères et sœurs et c’était pour cette raison qu’il avait jeté son dévolu sur elle.

Ce qui signifiait aussi que les Fouchtras n’avaient jamais cessé de l’utiliser. Et qu’ils continuaient peut-être à le faire, à travers la Brisure.

Elle leva la tête.

Parmi les autres qui la dévisageaient comme on scrute une pierre tombale en quête de réponses, Bastien se détachait du lot. Elle voyait dans son regard effaré que la même pensée exacte le traversait.

— Je pense qu’elle peut m’aider à me débarrasser du reflet de Mel. Sans m’ôter le mien, révéla Mélissa. Mais pour cela… il faudrait que je passe de l’Autre-Côté. À travers le miroir.

*

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