Chapitre 8.3

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— Alors…

Le médecin s’installa contre son dossier, le bilan sous ses yeux. Perplexe, il se replongeait dedans comme s’il n’en avait pas eu connaissance. À la recherche d’un détail qui lui aurait échappé.

— Tu m’as dit que tu allais mieux, ces derniers jours, si je me souviens bien ? mâchonna-t-il.

— Il dort beaucoup mieux, et il me parait plus en forme.

— Maman, je peux parler tout seul ! Oui, enfin surtout j’ai plus d’endurance. Alors qu’avant, rien que le 100m m’épuisait, vous voyez.

— Mmmh…

Monsieur Brunel lui lança sa roquette numéro 3 spécial discernement en rade d’infos de derrière ses lunettes.

— Et tu le ressens en général, ce mieux ?

Disons qu’il ne se sentait plus un zombie. Ce qui était pas mal, même s’il se faisait parfois l’effet de se tenir dans un univers apocalyptique de temps à autre.

— Je me sens plus… vivant. Et c’est plutôt cool.

— Cool, répète le docteur.

Pensif.

— ‘Pour ça que j’étais ok pour un autre bilan. C’est rude, comme symptômes. Et pas mal rapprochés.

— Qu’entends-tu par rapprochés ?

— Euh, je veux dire, des pics très hauts, comme mes cauchemars et le reste, et des pics de bien mieux d’un coup. Sans trop de transition.

Il s’agita sur sa chaise. Conscient d’être trop confus de fébrilité.

— Vous pouvez pas nous dire le résultat tout de suite ?

Monsieur Brunel parut au sixième en-dessous. L’espace d’un instant.

— Quelle impatience, dis-moi ! Alors, tes déductions sont très justes. Je… c’est assez rare dans le cas présent, et je ne vais pas vous mentir, certains marqueurs sont très déroutants… c’est juste un premier retour des analyses, et comme je l’ai dit, la situation peut évoluer très rapidement, il n’est pas exclu que la variation soit passagère, mais…

— Je vous l’avais bien dit ! Son traitement est inadapté à sa situation !

— Maman, steu plaît, laisse-le parler ! Ça signifie quoi, concrètement ?

— Concrètement ? Que tu entres dans la phase « lune de miel ». Il arrive chez les jeunes diagnostiqués, comme toi, où les besoins en insuline chutent drastiquement pendant une période. Mais c’est temporaire, on est d’accord, Ilian ?

— Mes besoins en insuline sont en baisse ? C’est ce que vous disent vos résultats ?

— Moui et je sais que c’est étrange. Impressionnant, même. En réalité Madame, Ilian ne fait pas d’hypoglycémies nocturnes. Bien au contraire… tenez, regardez… vous voyez, on note plusieurs pics d’hyperglycémie inhabituels, pour un traitement inchangé, ce qui expliquerait ses cauchemars et son agitation de ces derniers temps. Ce n’est pas une guérison franche, bien entendu, mais son corps se révolte un peu contre sa dose d’insuline actuelle, comme si elle était trop élevée pour lui. Et sa manière de réagir, ce sont ces pics ici.

— En clair, il n’a plus besoin d’insuline ?

Sa mère était franchement incrédule. Ilian voyait son raisonnement de manière très limpide : son fils était victime d’une erreur de diagnostic flagrante.

— Non, ce n’est pas aussi simple. Ilian est clairement diabétique et c’est à vie, hélas. Il doit apprendre à composer avec et à s’adapter. Parfois, il faut du temps pour trouver le bon traitement, chez les ados en particulier, mais on y arrivera. Là, si vous voulez, son métabolisme déborde d’énergie et brûle le sucre bien plus vite qu’avant, il n’arrive pas à tout stocker, et cela donne un effet boosté. Résultat, il lui faut moins d’insuline, et sa glycémie est plus stable. Il en a toujours besoin, mais son corps en demande moins pour l’instant. C’est un répit, pas une guérison.

— L’effet lune de miel.

— L’effet lune de miel, oui. Qui peut durer de quelques semaines à quelques mois. Mais elle n’est jamais permanente. Donc, ce que je vous propose, à tous les deux, c’est d’envisager de revoir progressivement à la baisse la dose d’insuline. Histoire de voir comment le corps va réagir pour commencer. Ensuite on avisera de la voie à suivre. Tu en penses quoi, Ilian ?

Ilian n’écoutait plus. Son cœur se déployait en résonance par-dessus les dialogues. Son intuition était bonne.

— Ilian ? On t’a posé une question !

— Je sais que cela fait beaucoup. Serait-il possible que nous ayons une rapide discussion en tête à tête, lui et moi ? S’il avait envie de me poser certaines questions ?

Et revoici l’attitude paternaliste.

Sa mère adopta l’attitude déphasée oscillante de la compréhension du système médical et du souci du bien-être de son rejeton.

— Vas-y, maman, c’est bon. Je te rejoins.

— Très bien. Je… on se retrouve dans la salle d’attente.

Il échappa à l’ébouriffage de justesse.

Monsieur Brunel quitta la blouse blanche pour le fixer. Franchement désorienté.

— As-tu envie de me donner des détails que ta mère n’a pas forcément à connaître, Ilian ? Sur ton alimentation, ou même sur la prise de ton traitement ?

— J’ai tout respecté à la lettre, docteur. Ma mère, elle prend tout trop à cœur. Je voulais juste faire ces tests pour l’apaiser.

— Mais elle n’avait pas tort.

— Vous ne la connaissez pas, grince le garçon. Pour elle, c’est la preuve que le traitement est mal dosé dès le début.

— Et… ce n’est pas ton avis…

Ce n’était pas le traitement. Ce n’était pas une insuffisance médicale. C’était lui. Lui et son afflux perturbant d’énergie.

— Je… je peux vous poser une question qui va vous sembler sûrement cash ?

— Je t’écoute.

— Honnêtement, avant, vous me trouviez passif ou éteint ? Avant ce… il eut un grand mouvement circulaire des plus vagues… ce coup de boost ?

— Tu as des problèmes, mon garçon ?

— Non, je cherche à comprendre ce qui m’arrive, c’est tout. J’ai l’impression d’être plus dynamique que je l’étais avant. Enfin, j’étais énergique, gamin, très vivant, mais, ensuite…

— Tu sais, le diabète épuise beaucoup de ressources.

Alors, oui. Mais le diabète avait été diagnostiqué un an auparavant. Et Ilian se demandait si de sept à quinze ans, il avait eu l’air aussi pathétique que l’était Caitlin. Pas jusqu’à cette extension de gélatine, parce que, elle, elle se faisait aspirer le peu d’énergie qui lui restait, mais quand-même. Il se posait vraiment la question du regard extérieur qu’avaient pu porter les autres sur lui. Sur son obéissance passive, son mutisme inébranlable. Son indécision constante. Il se souvenait que l’un de ses professeurs, de loin le plus perspicace, avait soulevé une étrange catatonie qui frappait souvent Ilian sans raison valable. Comme s’il se figeait face à un danger invisible, incapable de réagir. L’hibernation forcée du corps plongé dans une forme de vide énergétique chronique.

Et Cate qui, à terre, glissait lentement dans l’inertie, épuisée de peur pendant que Ninon maltraitait Ilian.

L’instinct du caméléon. Le double sens était d’autant plus traître.


Monsieur Brunel le regardait.

— Ça a l’air de tourner pas mal là-dedans.

Ilian pianote sur la table. Il ne tient pas en place.

— Supposons… si on compare mon corps à une voiture, mettons il se prend un décor vraiment méchant, un trauma assez marquant, et en réaction il se met en veille. Il se met à bugguer, et se vide peu à peu de ses batteries sans savoir comment fonctionner. Est-ce que… serait-il capable de déclencher le diabète en réponse à ce trauma, un peu comme un mécanisme de survie, par exemple ? Pour s’éviter de finir à la casse ?

— … euh… que veux-tu dire par la casse ?

Ilian inspire à fond.

— Je reformule. Pour se protéger d’un déséquilibre prolongé qu’il ne comprend pas, le corps serait-il capable de tomber en panne pour ne pas imploser ?

— En réaction auto-immune ?

— Oui. Voilà.

Monsieur Brunel, toussota. Rassembla les papiers en un tas bien délimité. Puis leva les yeux pour se concentrer sur lui.

— Et si on continue avec ta métaphore, ça donne quoi, par rapport aux résultats d’aujourd’hui ? interrogea-t-il, son stylo en plongée taccatante sur le rapport d’analyses.

— Eh bien… la voiture a ingurgité un bidon d’essence bien survitaminé, trop chargé même. L’essence absorbée lui permet de mieux fonctionner mais elle déborde. Elle démarre au quart de tour. Et c’était pas prévu par le conducteur. Parce que la voiture est en surcharge, complètement débordée. Elle s’emballe trop. Trop vite.

— Alors, le conducteur va s’adapter au nouveau système, le temps de s’y habituer ?

— Il faudra bien. C’est juste qu’il devra apprendre à gérer un trop-plein. Après avoir survécu sans moteur, avec la panne sèche.


Le médecin s’appuya sur ses coudes. Songeur. Sans doute était-il en bonne voie de l’orienter vers un psychiatre. Mais Ilian ne pouvait décemment pas lui dire la vérité, ni qu’il avait parfois la persistante sensation d’avoir 25 ans et que c’était difficile à contextualiser.

— Je dirais au conducteur de ne pas oublier de faire réaliser ses contrôles techniques. Régulièrement. De faire confiance à sa voiture. Et de se faire confiance. Il ne faut pas avoir peur de la nouveauté, Ilian. Cela ne signifie pas que la panne ne va pas réapparaître. Mais reste à l’écoute de ton corps quand il te parle.

— Il ne disparaîtra pas. Le diabète.

— Non. C’est un fait. Cette épreuve fait partie de toi maintenant, mais tu peux l’apprivoiser. Tu y arrives déjà très bien.

— Je ne sais pas comment faire. C’est… j’ai beaucoup de responsabilités.

Il lui sourit.

— Tu n’as qu’à continuer. Et te laisser porter sur la route.

Au retour, il largua sa mère et se laissa porter par ses pas… qui l’orientèrent cap sur la maison. Après le portail, il enclencha la première à gauche sous l’arcade cochère et retrouva le jardinet au magnolia. L’escalier et sa balustrade blanche en grès. La terrasse en pierre grise. Il longea la première porte-fenêtre : la salle de danse, il préférait l’éviter, et pénétra par la deuxième. L’imposante salle à manger n’avait pas bougé. C’était lui qui avait changé entre-temps.

Détail intéressant, il n’y avait personne. Et lui qui, pour une fois, cherchait du monde pour le renseigner. Rien à faire, il était toujours aussi mal loti.

Un arrière-goût de violation de domicile sur le bout de la langue l’incitait fortement à faire machine arrière, Ilian s’engagea donc plus en avant. Il avait arrêté sa décision, irrévocable (nota bene, penser à fêter plus tard cette radicale prise de position) : il ne partirait pas avant d’avoir parlé à Caitlin.

Ninon avait spécifié qu’ils avaient besoin de lui. Et Caitlin était bien placée sur la liste. Ilian ne comprenait pas encore tous les rouages techniques mais un point était certain : si lui-même possédait la capacité de s’effacer ou de se matérialiser à loisir, il ne voyait pas pourquoi y en aurait pas au moins un dans l’affaire qui ne serait pas capable de transférer une énergie d’un corps A à un corps B. Ça ne devait pas être sorcier.

À la croisée du damier géant du vestibule, il buta sur Mélissa qui marchait en équilibre sur le grand liseré noir. La seule qu’il ne tenait pas à croiser dans cette maison. Mais oui bien sûr !

— C’est moi que tu cherches ? D’habitude, tu cherches plutôt à fuir.

— Je… je souhaitais voir Caitlin. Si elle est toujours là.

— Ouais, elle est là-haut, dans ma chambre. Elle dort, l’informa Mélissa d’une inflexion tranquille comme s’il était normal de dormir à 17h passées. Elle est fatiguée.

— Tu m’étonnes.

Mélissa recula d’un pas. La présence impromptue d’Ilian posait un sérieux problème de sécurité.

— Par où t’es rentré ? Le portail n’était pas fermé ?

Ohoh. Y en a un qui allait en prendre pour son grade.

— Je… je ne voulais pas déranger plus que nécessaire.

 La pensée même de faire punir un autre pour sa bravade paraissait le faire transpirer. Ce garçon était adorable. C’est simple, on aurait dit un toutou perdu. Bon ok, on parle d’un type qui pouvait lui ordonner de sauter par la fenêtre si l’envie lui prenait, mais franchement ? Elle avait du mal à le considérer comme un chef tyrannique. Et ce n’était pas plus mal. Il avait l’air tellement emprunté et empêtré par sa taille qu’elle ne pouvait que se décider à l’apprécier. Apres tout, qui mieux qu’elle comprenait le poids dangereux d’une étiquette apposée par les autres ?

Elle choisit donc de ne souligner ni ses répliques étranges et inappropriées, ni ses gaffes. Elle choisit de lui sauver la mise.

— Merci de m’avoir sauvée.

Il rentre sa tête, mal à l’aise.

— Je ne t’ai pas sauvée. Je t’ai donné un ordre.

Et il n’était pas en paix avec cette réalité non plus.

— Un ordre qui m’a sauvée, et sauvé Cécile. Ce n’est pas donné à tout le monde.

— Oui, et moi je n’aime pas cela. Ce n’est pas…

— Tu n’as pas compris ? le coupa Mélissa. Sans toi, je l’aurais tuée et cette erreur m’aurait hantée pour le reste de mes jours dans ma prison. Et je n’en serais jamais sortie ! Le seul truc qu’on peut te reprocher, à la rigueur, c’est cette deuxième partie. Si on m’avait laissé le choix comme pour Cécile, je ne serais jamais remontée à la surface. Quel en est l’intérêt ? Je m’enfonce encore plus profondément ici. Plus j’avance, et plus le monde me parait contondant, tranchant. Réel. Mais c’est juste moi qui m’efface.

— Tu ne penses pas ce que tu dis, s’affola Ilian.

Mais sous l’éclat de braise, il lisait combien elle l’était, sérieuse. Il revoit les mêmes pupilles, atones et sans couleur, qui disparaissent, et un élan le traverse.

Un élan, inconnu et ravageur, de tendresse et d’envie de la protéger veut le pousser à entourer Mélissa de ses bras. Il se doit de le réfréner, mais la pression provocatrice est tenace. Putain, l’instinct protecteur du miroir, comme si Mélissa était sa chose cassable et à la simple utilité d’assurer la prolongation de son existence !

Mais bouleversé, il l’était déjà, par la simple volonté de cette femme de se renier dans un acte désespéré.

— Et si… et si je t’interdisais de t’effacer ?

Il se rendait bien compte à quel point l’ironie entourait la proposition. Lui qui avait passé la moitié de sa vie à s’effacer.

— Si je te l’interdisais, tu crois que ça suffirait ?

Mélissa écarta ses bras désabusés.

— Je doute que ce soit aussi simple, Ilian.

— Et pourquoi pas, parfois ça peut l’être ! Il suffit d’essayer.

Si ça peut lui faire plaisir…

— Tente ta chance.

— Ne t’efface pas. S’il te-plaît, ajoute doucement Ilian après le tintement du silence derrière la sentence.

Comme pour lui laisser le temps d’imprimer un ordre qui sonnait étrangement comme une prière.

Elle ferma les yeux. S’en imprégna lentement. Haussa les épaules.

— C’est noté. Je pense que mon inconscient s’en souviendra. Je suppose que ça devrait marcher, hasarda-t-elle.

— Et comment que ça va marcher ! rugit Thomas, à fond les ballons dans son trip sans avoir rien suivi de la conversation.

Sautillant sur place avec une énergie galvanisée à décaper les murs, le garçon se propulsa contre l’épaule de Mélissa. Il s’y blottit dans un ronronnement satisfait, visiblement prêt à recevoir un câlin en retour.

— Mais… Thomas, qu’est-ce que t'as ?

— C’est le pied, marmonna l’intéressé, dans une bouillie typique de celui qui venait de s’éprendre d’une cuite. Ouais, c’est vraiment ma came, ajouta-t-il sur un sourire flou en titubant dans une tentative – foirée – de se tenir droit.

— Thomas !

Thomas tendit les mains devant lui pour les admirer. C’était fascinant. Même cet acte anodin l’emplissait d’une jubilation sans bornes. Les mots étaient justes : c’était exactement le pied de faire bouger ses mains. Il en donnait l’ordre, mais c’était l’Autre qui exécutait, qui en ressentait la moindre terminaison nerveuse à sa place.

Et ce flow… ouah, il aurait dû se douter qu’il allait en devenir accro, mais il ne s’attendait pas à ce que les effets soient encore plus apaisants que la première fois. Peut-être parce que cette fois-ci, il était au courant. Et initiateur en plus.

Il gloussa malgré lui mais c’est l’Autre qui se trémoussait.

— Thomas…

Ilian le réceptionne tant bien que mal.

— Qu’est-ce qui te prend ?

— J’ai largué les amarres ! rit-il, enchanté.

Thomas avait largué les amarres qui le retenaient dans la peur de cet instant. Totalement baigné d’euphorie grisante de l’état second, il vacillait, totalement ivre et libre du poids de l’appréhension des réactions ou des répercussions.

Pourquoi ne lui avait-il pas demandé plus tôt de prendre les rênes ? Quand il pense que rien n’était aussi simple. Juste d’instaurer deux trois lignes de conversation badine et elle lui avait gommé toutes ses élucubrations pessimistes et ses hésitations plombantes d’un coup conciliant de baguette magique. Le désolidarisant du fardeau de son corps par la même occasion.

Aucune barrière ne le freine. Et dès qu’on prend de la vitesse, c’est étourdissant. Exaltant d’excitation. Thomas était exalté par l’excitation de toucher au but.

— Il faut qu’on cause, toi et moi ! s’entend-il prononcer enfin. Ici et maintenant ! Parce qu’il est temps !

— Thomas, tu as bu ou quoi ? s’énerve Mélissa en le secouant sans ménagement.

Il lui échappe d’un bond pour aller se poster sur les marches, bien identifiable.

— Écoute-moi bien, Mélissa, je suis très sérieux.

Et il se tord de rire. Le fait d’aborder ce point le comble de bonheur. Et elle l’encourage, s’apprêtant à le lui déclarer à sa place.

— Attends, tente-t-il de se reprendre entre deux larmes. Je commence et il faut que tu m’écoutes jusqu’au bout, parce ce que je veux te dire est très important !

Mélissa ouvre grand ses yeux. Peu réceptive à la solennité du moment.

Elle essaie de le rejoindre mais c’était sans compter Ilian. Ilian et son foutu instinct de chevalier servant qui se ramène au galop.

— Non, recule ! Je crois qu’il s’est fait posséder !

Mélissa engrange un gros rétropédalage machiné qui manque de la faire tomber. Ilian avale un juron interne en s’empressant de lui rétablir un équilibre, tout en surveillant Thomas.

— Tout de suite les grands mots ! conteste Thomas qui ne s’arrête pas pour si peu. J’en ai besoin pour m’exprimer, Mélissa, c’est juste une broutille. Alors laissez-moi parler !

Ilian sent Mélissa qui tremble contre lui. De peur ou d’humiliation, il ne saurait le dire.

— Non, attendez ! Stop !

Cécile déboule de nulle part et s’immobilise elle aussi sur la montée des marches, entre les deux camps. Elle se tourne vers Ilian et Mélissa, haut les mains.

— Il n’est pas possédé ! Enfin, si, il l’est, mais pas comme vous le croyez ! Il laisse sa Voix s’exprimer à sa place ! C’est lui qui l’a voulu !

Chancelante, Cécile rétablit la bandoulière de son sac.

— Croyez-moi, je sais ce que je dis. Je connais cet effet.

— Pourquoi voudrait-il la laisser le commander ?! s’étouffe Mélissa sans daigner s’adresser directement à Thomas.

Elle ne le commande pas, elle l’aide à révéler ce qu’il a sur le cœur. Je crois qu’il a dit qu’il voulait te parler.

— La gribouilleuse dépressive a raison ! Mais faudrait qu’elle dégage, elle bouche le passage !

Il se mettrait presque à se marrer, le voilà qu’il se mettait à rimer.

Le dos de Cécile se tend. Ses épaules remontent sensiblement alors qu’elle inspire profondément. Elle pivote et pose sa déception indifférente sur lui.

— J’essaie de t’aider, tu pourrais faire un effort.

Il voudrait bien, mais elle parlait pour lui avec des pensées qu’il aurait pu avoir, sans s’embarrasser du souci de l’impact qu’il abattait sur les autres à bout portant. Thomas n’arrivait pas à se soucier du mal qu’elle infiltrait volontairement en Cécile de derrière sa façade faussement revenue de tout alors qu’il l’avait blessée. De même, il voyait le col roulé jusqu’au menton, les taches rouges encore vivaces sur les joues et dans ses yeux. Mais ce constat à peine effleuré, le voilà emporté dans le flot mouvant, et la négativité s’efface instantanément pour ne pas encombrer son esprit. Ouep, c’était vraiment planant, de ne plus culpabiliser.

— Je vais pas faire d’efforts pour ta tronche, sort sa Voix qui prend un peu trop la confiance.

« Mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Je n’ai jamais pensé ça ! »

— Bon, c’est juste l’envers du décor, reconnaît Cécile dans une nuance ombrageuse.

Elle le désigne en référence à ses camarades.

— Il est juste désinhibé, mais globalement il a encore toute sa tête, vous pouvez l’écouter sans crainte. Vous devrez juste décortiquer un peu.

— Hein ?

Ilian en reste les bras ballants. Il arrive plus à suivre. C’est très mal parti.

— Il est sans filtre, c’est comme s’il était bourré.

— Je sais ce que désinhibé veut dire !

— Oh, pardon.

Cécile se rétracte d’office.

— Excuse. Je suis Cécile, d’ailleurs.

— Oui, j’ai cru comprendre, salue Ilian en venant lui serrer la main. J’essaie de retenir les noms, petit à petit.

— Oui, on est nombreux. Tu… je n’ai pas eu l’occasion de te remercier pour…. – elle dévie vers Mélissa, rougit, et ses dents se calent sur ses lèvres – Enfin, merci, se reprend-elle en retirant sa main.

— Je t’en prie. C’était normal.

Elle plisse les yeux comme pour retenir des larmes, et offre son visage au plafond pour les faire rentrer. Ce qu’elle distingue dans les hauteurs des paliers supérieurs la frappe mais l’aide à se redresser. Elle se carre sur ses appuis. Ilian lève les yeux à sa suite, mais ne remarque rien.

— C’est bientôt fini ces messes basses ? s’indigne Thomas. J’ai un truc à lui dire !

— Oui c’est bon, je m’en vais. Vous auriez vu les garçons ?

— La cuisine, dit Mélissa en pointant la direction du doigt.

— Merci.

Cécile lui sourit franchement avant de s’en aller. Mélissa la suit d’une fierté non dissimulée. Cécile avait été à deux secondes de fuir la gêne, la gaffe, et la peur de mettre les pieds dans le plat. Mais elle s’était ressaisie et affronté le sens de la réalité, et d’elle-même. Elle était venue pour un rendez-vous, elle s’y rendait sans détour.

Cécile revenait. Elle était sauvée. Merci mon Dieu. Qui que vous soyez.

— Comme tu sais de quels garçons elle parle ?

— Arthur et Bastien font paniquer Rémi dans la cuisine, explique-t-elle pour Ilian. Au sujet de Natacha. Donc Cécile doit venir à la rescousse. Faut pas croire, elle parait douce et discrète mais elle a un fort caractère.

— Toi aussi.

Mélissa ne saisit pas la perche.

— Eh, je suis là ! rappelle Thomas qui avait perdu son envie de rire. Si tu pouvais me laisser en placer une, avant que les effets se dissipent !

Elle se focalisa sur le benjamin.

— Pourquoi t’es obligé d’en venir à ta Voix pour pouvoir me parler, Tom ? murmure-t-elle.

Elle en connaissait très bien la raison. Sauf que Mélissa, elle, n’avait pas eu le cran d’utiliser sa Voix pour vider son sac.

Silence pesant.

— Parce que sinon j’y arrive pas. Et toi non plus.

— Tom…

— Alors à ce propos, je sais que c’est pas une bonne soluce. Qu’on brouille les frontières et que c’est dangereux, je sais, Elsie m’a déjà fait la morale. Toi, tu connais, tu t’es fait entraîner aussi, tu veux y entraîner Nat, lui là, il est en plein dedans, à nous donner des ordres à tire-larigot…

— Je n’en donne pas à tire-larigot ! proteste Ilian faiblement.

— Laisse-moi finir, bordel, ou je n’arriverai pas à continuer !

— Okay, okay vas-y.

— Bref, tout ça quoi. Et même si on se fait manipuler à chaque fois, tant pis, parce que je dois dire ce que je dois te dire, sinon te regarder en face devient impossible et je sens que c’est la même de ton côté. Mélissa… je ne t’ai jamais fui. Tu n’es pas un monstre. C’est… j’avais mal, ma douleur à moi… Tu vois, mes parents sont morts juste sous mon nez, et j’ai rien pu faire, moi non plus. Quand j’ai vu, je ne savais pas quoi te dire. C’était juste trop dur. Parce que je sais que les mots ne veulent rien dire dans ce cas, « désolé » sonne ridicule. Alors j’ai rien dit, et toi non plus, mais c’est pas comme s’il y avait rien et pourtant, entre nous, ça faisait comme un fossé… mais j’ai pensé que si je m’aidais de… si j’utilisais ma Voix pour moi, pour une fois, j’arriverais à te le dire, et tu vois, ça marche bien, sauf que je dis n’importe quoi et que je n’arrive pas à ressentir ce que je dis, enfin, au moins je peux te parler sans me débiner, pour te dire que ce n’est pas toi le problème, et jamais, et que te voir penser que c’est ta faute, ça me rend malade. Mais je connais ce sentiment moi aussi... se sentir responsable d’un désastre, quand on n’y est pour rien. Arthur avait raison, sur ce qu’on n’arrive pas à dire… et moi, j’essaie. Même si c’est trop tard. Même si c’est fichtrement maladroit et pourri…

Mélissa fondit en larmes.

— J’avais peur de t’avoir traumatisé… peur de rejeter ma douleur sur toi… ou sur Alexis ! C’est pour cela que j’ai pas… que je n’ai pas le courage de te regarder, renifle-t-elle toute dégoulinante.

— Traumatisé ? Mélissa, rien de ce que tu pourras me montrer ne sera plus traumatisant que ce qui nous arrive, rigola Thomas malgré lui.

Elle repiqua une fournée de sanglots amers.

— Mélissa…

Il descendit les marches pour se poster au-dessus d’elle. La force qui le désertait peu à peu l’encouragea à nouer ses bras pour réconforter son amie. Il décida d’y céder.

— Ce que tu as montré, c’est toi. Et je n’ai pas peur de toi.

 Ilian s’écarta pour leur laisser de l’espace dans leur intimité. La gorge curieusement sèche, soucieuse de boucher l’évacuation de ses cornées pour ne pas en rajouter. Il leva le menton pour se perdre dans l’évaluation du plafond. Et nota ce qui avait perturbé l’œil de Cécile.

Sur le premier palier se tenait Mathieu, à-demi dissimulé par le contre-jour. Il arborait de grands yeux tristes qu’il promenait sur le duo de Mélissa et Thomas.

 Mathieu se concertait avec lui-même sur les raisons qui amenaient à la condition extrême de s’en remettre à la Voix pour ouvrir son cœur. Et en débattait pour trancher si cela en valait la peine. Malgré les risques encourus, il aurait été hypocrite de prétendre que non. Pas après que Thomas ait choisi de se déballer devant Mélissa en laissant le soin à son monstre de dégager ce qui lui faisait obstacle, que ce soit l’égo ou les blessures.

On se bourre de filtres et de faux-semblants. De tout ce qui peut emballer de pudeur des sentiments trop réels, trop réellement effrayants pour autrui. C’était là une autre forme de prison bien plus subtile : vivre à travers les barreaux des autres, et la terreur de les scier en blessant les gens qu’on essaie de protéger, malgré soi. Malgré ce que l’on est, au-dedans et qu’on ne pourrait dévoiler pour cause de chagrins trop lourds à partager.

Mais parfois vaut-il mieux se dépouiller de cette volonté de vivre pour les autres afin de mieux se libérer. Dire ce qui pèse, sans vouloir ménager.

Et ce constat l’achevait. Lui, le mec loyal. Polystyréné de bons sentiments empathiques pour se construire, sans s’arrêter sur les siens. Le mec qui n’aurait pas la force de scier ses barreaux, conscient qu’il y en a qui protègent autant qu’ils emprisonnent. Même sous influence, il aurait du mal à lâcher prise. Par peur de tout abimer chez eux.

Ninon avait raison.

Lui, le lâche. Dont la seule évocation d’une discussion à cœur ouvert avec Claire ou Bastien relevait d’une utopie irréalisable. Même s’il en crevait d’envie.

Ninon avait tort. Elle considérait la loyauté comme un choix, sans réaliser la lourdeur de la chaîne qu’elle formait et qui l’enferrait.

Il croisa le regard inquisiteur et curieux d’Ilian qui le sondait d’en bas, et un courant passa entre eux comme un secret sous scellé. La même vibration franche qu’il avait ressenti en lui serrant la main, lors de sa présentation. Mais une sensibilité commune, une même réaction démunie qu’ils ne parvenaient pas à nommer. Toujours dans l’ombre. En retrait.

Puis Mathieu se détourna et disparut du palier de l’étage.

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