Chapitre 9.1

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« J’vis des romans-fleuve, il faut qu’j’oublie, pour être toute neuve, les souvenirs,

C’est du poison au goût citron. »

Corynne Charby, Boule de flipper (1986)

— Et pile maintenant, tu tiens le timing parfait pour faire étalage de ton autorité.

Ilian déclina la suggestion que Stephen lui offrait sans la moindre anicroche d’animosité.

— Désolé, mais non. Je ne verse pas dans la dictature et je suis contre la brime du libre arbitre, donc…

— Encore un mec bien, note Stephen en gratifiant d’un coup de coude appréciateur celui qui avait passé son test haut la main.

Kiernan avait préféré se rengorger sur le passant de son jean pour mieux camoufler la rougeur honteuse qui montait à l’assaut de son front. Bastien le matait, éhonté dans l’attente impatiente qu’il nous sorte une ébauche de plan de la bouche d’un Fouchtra, mais Kiernan ne soufflait mot : ni pour, ni contre, il préférait se défiler dans l’abstention complète. À la grande exaspération de Bastien, qui, lui, devait préférer que Kiernan se range dans son camp par association. Vu que lui-même n’avait pas de contre-argument valable.

Ha ! La bonne blague. Bastien n’avait pas compris que les Fouchtras Rebelles se tiraient eux aussi dans les pattes ?

Rémi chopa au vol la consternation de Mathieu dans un rictus dissuasif. Mathieu ne voulait pas en tenir compte, mais à dire vrai, c’était surtout parce que sa conscience professionnelle en avait, elle, l’intention. Pour être tout à fait honnête. Mais c’est la prudence, de mise, qui l’invitait à se tenir coi.

Rémi s’intéressa à Bastien regardant Kiernan, puis resta perplexe devant les scrupules gênés de ce dernier face à l’encensement d’Ilian.

— J’imagine qu’il est inutile de te demander ton avis, finit-il par héler Bastien.

Bastien tomba des nues.

— Quoi… alors maintenant, j’existe pour toi ?

— Commence pas, Bral, le rature Rémi, rongeant une claque perdue sur le bout de la langue.

— Évidemment qu’elle a le droit d’exprimer son opinion, encore heureux ! Et je saisis qu’elle se sente menacée par un Reflet qui peut la rendre dangereuse, vraiment. Elle doit s’en libérer, c’est un fait. Mais je ne pense pas que ce soit la meilleure option que de se réfugier là-bas, justement. Et elle n’a pas à entraîner Natacha dans son combat, qui n’est pas le sien. Voilà ce que je pense.

— Et ma liberté d’expression à moi, t’en penses rien, quoi ? le tacle Nat. Je lui ai dit que j’étais d’accord.

— Elle ne t’a pas laissé le choix, présenté comme elle l’a fait !

— Je te signale que toi non plus !

— Stop tous les deux.

Rémi croisa les bras, l’air partagé. Dans le reflet de ses lunettes écaille, il pesa la balance un instant… puis la répartit en équilibre dans ses yeux dans une lueur de respect apposée sur Ilian, qui, du coq à l’âne, ne savait plus auquel se vouer. C’était nouveau, ce genre d’attention de la part d’un mec taiseux depuis le début. Mais dans cette vibe silencieuse, c’est comme si Rémi lui accordait pleinement le feu vert, d’ébranler aussi profondément les fondations vestiges de son autorité aujourd’hui effacée.

De l’ongle, Mathieu s’écorcha le pouce. Rémi et Ilian sur la même longueur d’onde… il devinait que ce qui allait suivre n’allait pas arranger l’humeur de Bastien.$

— Ilian a raison. Il n’est pas question d’obliger Mélissa à renoncer à son projet, d’autant plus qu’elle est une adulte. Surtout si l’éventualité de sa disparition est en jeu. Et si Natacha a accepté de l’aider, je ne vois pas d’inconvénient à la question. En théorie.

Rémi posa sa voix dans une note grave, presque guindée.

— Cela dit, il faut peser le danger que cela représente, pour vous deux. Natacha, sans vouloir prendre le risque de m’attirer tes foudres encore une fois, tu sais ce que tu risques dans l’affaire ?

Il s’était adressé à elle avec une douceur contenue qui la plaçait d’office sur un pied d’égalité. Parce qu’elle avait amplement gagné sa considération lors de son dernier éclat contre lui. Et impressionner Rémi n’était pas vraiment donné à tout le monde.

— Pas grand-chose, en ce qui me concerne. Je ne me déplace pas, j’ai juste à attraper son reflet.

— On parle de t’injecter un reflet maléfique, Natacha, pas le reflet de Léane, merde !

Juste à côté d’Arthur qui soutenait mordicus son opinion, Thomas eut du mal à réprimer un gémissement sourd. Il dégrisait lentement, avec une gueule de bois lamentable qui couvrait d’un voile épais la conversation houleuse autour de lui. La répartie tranchante brillait comme le grondement brûlant d’un éclair sur fond de brouillard, et ce n’était pas pour une partie de plaisir.

— Ce serait juste temporaire, nuança Rémi pour calmer le jeu. Le temps d’un aller-retour, pas vrai, Mélissa ?

— Natacha ne sait pas comment le faire sortir ! clame Arthur qui n’en démordait pas. Il va la bouffer de l’intérieur, ou pire !

Parce qu’il y avait pire ?

— Je pense que le miroir agit comme un tamis sur les reflets. J’aurais juste à m’y infiltrer pour y remettre… Mel une fois que Mélissa sera revenue, et elle se retrouvera piégée à l’intérieur, proposa Natacha.

— Pas… question ! appuya sauvagement Arthur. Tu ne rentreras pas là-dedans !

 Bastien partageait le même avis sans équivoque. On n’avançait pas.

Il était triste de constater à quel point Arthur avait été transformé lui aussi par cette année. Il avait troqué son flegme protecteur qui lui permettait de se fondre dans la masse pour une révolte permanente. Pas un jour sans le voir péter son câble. À l’opposé, Léane se surpassait par son absence. Mélissa était pourtant sa meilleure amie, en même temps que son pendant inversé. Et elle savait particulièrement combien sa quête identitaire avait du sens. Mais elle aussi avait changé. Perdue dans la sienne.

Pour une fois qu’elle se souciait plus de sa personne que des autres et de ce qu’elle s’imaginait être leur jugement, voilà qu’elle ratait une occasion de se montrer sous son vrai jour et de démontrer combien elle pouvait aussi se montrer affectueuse et…

Loyale ?

Va te faire foutre, rétorque Mathieu.

Stephen contra toute nouvelle tentative d’incendie.

— Lucas, c’est à toi de décider. Après tout, c’est toi l’aîné. Et c’est ta maison.

Aucun rapport.

Lucas sortit de ses sombres pensées pour rétablir un fait sur le non-rapport.

— Ce n’est pas ma maison, grinça-t-il. Mais celle de ma famille.

Le mot s’en vint mourir lentement sur ses lèvres. Amer à souhait.

— Et susceptible de se retrouver sur le marché immobilier n’importe quand, je tiens à le préciser.

— Comme tu veux, mais c’est toujours toi l’aîné quand-même alors c’est toi qui tranches. Allez mec, pour mettre tout le monde d’accord !

— Marrant, c’est quand il s’agit de régler vos problèmes que je suis l’aîné.

Lucas s’arrêta sur Mélissa.

— Tu es vraiment sûre de toi ? C’est vraiment la seule solution possible ?

— C’est la meilleure en stock. Je sais que le miroir est… peut se révéler mauvais, mais Mel l’est encore plus, et j’ai besoin de m’en débarrasser avant qu’elle le fasse pour moi. L’Autre-Côté est l’unique moyen de désactiver son influence et de couper le lien. La Voix ne me suivra pas, ce sera comme une remise à zéro quelque part, une nouvelle reconstruction de moi sans étiquette. Sans Mel. S’il-te-plaît, Lucas… insiste-t-elle devant sa réticence manifeste. Ce ne sera pas long. Je ne resterai pas seule. Donne-moi cette chance !

— Ta Voix ne te suivra pas là-bas. Mais après ? Le miroir ne parviendra pas à contenir ton reflet jusqu’au bout ! Tu en as conscience ? crie Bastien.

— Arrête.

Lucas assassina Bastien froidement sans le regarder.

— Tu comptes partir avec qui ?

— Pour la bilocation, j’avais pensé à Garance, avoue Mélissa.

Qui était en haut en train de passer du temps avec Cate, pour la distraire de son étrange faiblesse à présent coutumière. Et qui n’avait donc pas voix au chapitre, comme de par hasard. Arthur était exclu, forcément, mais ce n’était pas une grande surprise.

— Et à Thomas.

Qui ne s’y attendait pas. Passer de l’Autre-Côté du miroir ? Dans ces conditions d’après Brisure ?

— Pourquoi tu ne demandes pas à Lucas ? demanda Thomas avec la question que tous devaient se poser sans user de trop de clairvoyance sur la table.

 Mélissa mordilla sa lèvre inférieure. Elle ne pouvait donner ses raisons. Mais elle ne pouvait pas ne pas en donner sans éveiller les soupçons. Certains étaient beaucoup plus affûtés que d’autres à cerner les entourloupes.

— Ne le prends pas mal, Lucas, tu es peut-être plus expérimenté que Thomas, mais tu es trop lié à l’Envers pour pouvoir m’accompagner sans risques pour toi. Je veux dire, après avoir revécu directement ta vie antérieure, ce n’est pas une bonne idée de te replonger dans ce bazar, tu risques d’y rester piégé. Ou de ne pas vouloir revenir du tout.

 Ils se rameutèrent en direction de Lucas. Qui était devenu craie, tout raide sur son tabouret de comptoir. Corde sensible touchée.

— Me dis pas qu’elle a vu juste ! Quoi, t’as vraiment l’intention de ne pas revenir si on te donnait une occasion valable de te rendre là-bas ? s’énerve Arthur, pas loin de replonger lui aussi.

— C’est pas le sujet, focus ! le fustige Ilian, déterminé à ne pas détourner le débat sur un autre sujet bouillant.

Même si ses nouvelles méninges hyperactives s’assuraient de le faire à sa place. Quel genre de regrets nourrissant Joseph justifiait Lucas à ne serait-ce qu’y penser de le faire ? Que s’était-il passé pour Joseph après la mort d’Aurélien ? Ils n’avaient jamais eu l’occasion de lui demander. Enfin, pour Ilian surtout. Arthur ne lui en laissait pas placer une, n’étant pas fan à l’idée de rester prisonnier du passé d’un autre, s’il pouvait l’éviter.

— Hum, toussota Mélissa pour recentrer la situation, je sais que Thomas est beaucoup plus jeune et qu’il est rarement passé de l’Autre-Côté, mais il n’est justement pas sous son influence. Il n’y a pas de grand risque, surtout si Garance et moi l’accompagnons pour un rapide aller-retour. Si Garance et lui sont d’accord, cela va de soi, c’est mon meilleur atout.

Vu sous cet angle, Thomas ne pouvait qu’approuver. Oui, il était conscient que Mélissa usait de la flatterie, mais sur lui cela marchait plutôt bien et il lui en fallait peu. Il accordait toute sa confiance à Mélissa et savait qu’elle ne le laisserait jamais tomber. Surtout après être reparti sur d’aussi bonnes bases. Et puis, il était le seul candidat possible. Embarquer Claire était une option même pas envisageable aux yeux de Bastien.

— Je marche, déclara-t-il.

En forçant un peu sur l’enthousiasme.

L’once de reconnaissance qui éclosait timidement dans les yeux de Mélissa lui suffisait amplement.

— Tu y as pas mal réfléchi, à ton projet, de toute évidence, en convint Arthur.

Mal à l’aise malgré lui.

Elle y travaillait depuis une semaine. Depuis la découverte de l’incroyable faculté de Natacha.

Arthur était trop perspicace pour son propre bien. Mais il croyait quoi ? Elle n’allait pas leur dire qu’elle avait précisément choisi Thomas parce qu’il la connaissait bien moins que Lucas, et que sa position de novice dans l’exercice de la téléportation le rendait facilement manipulable !

Elle était la reine des garces. Rien que le sourire satisfait de Thomas, ravi de lui faire plaisir, retournait le cœur de Mélissa. Ce sourire désarmant, si semblable à celui d’Alexis.

Son petit frère de miroir.

Je suis désolée. Ce que je fais, je le fais pour moi. Parce que je ne peux plus rien pour vous. Et parce que, contre vous, elle peut tout.

*

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