Chapitre 9.2

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 Une fois la décision arrêtée, l’attente était longue.

Ils devaient patienter que Mel accumule assez d’énergie pour faire son grand retour en Mélissa. Et autant dire que cette dernière n’était pas pressée.

 Claire avait saisi sa chance et tentait de faire plier Mélissa.

Mélissa considérait aussi Claire comme une petite sœur à protéger et à défendre, ce que Claire savait très bien. Si même elle se mettait à la harceler, Thomas complice évident à ses côtés mais muselé par un silence qui ne lui ressemblait guère, Mélissa sentait qu’elle allait craquer et changer d’avis, et elle ne pouvait se résoudre. Il en allait de leur protection. Et la disposition maternelle un peu poussée chez elle qui la poussait à s’attacher à Claire était différente. Après tout, Claire avait des grands frères pour veiller sur elle. Ainsi qu’une grande sœur qui tenait à elle bien plus qu’elle ne voudrait jamais l’admettre. Même si Cécile l’avait déjà prouvé aux yeux de tous, sinon d’elle-même.

Alors Mélissa tenait bon sur ses positions et ne se laissait pas fléchir par la présence de Claire.

La demoiselle avait des désiratas que Mélissa ne pouvait décemment satisfaire, pas avec la confiance que lui accordait Bastien. Mais chaque réserve que lui soumettait Mélissa trouvait une résonance dans l’argumentation de Claire. Elle aussi avait longuement travaillé son projet.

— Tu ne peux pas envisager de le faire sans en parler à ton frère d’abord. Il va forcément se rendre compte de ton absence, et il ne nous le pardonnerait pas.

— Oh, je t’en prie ! Bastien feint de croire que je ne suis pas là, alors tu parles qu’il se rendra compte ! Si ça se trouve, personne ne le remarquera, le temps s’écoule différemment de l’Autre-Côté de toute manière !

— C’est non. J’essaye de me débarrasser de mon Reflet, je ne pars pas en vadrouille.

— Justement, tu essaies d’échapper à tes doubles ! Et il faut bien choisir un point d’ancrage. Celui que je te propose, à cette date précise est de loin le plus safe pour toi : tu serais certaine de ne croiser aucune version antérieure de ton fragment. Il n’y aura aucun porteur de ton miroir.

— T’en sais rien. Pour ce qu’on en sait, une autre version pourrait surgir. Tous les porteurs finissent par se croiser.

— Et une raison de plus pour me prendre avec toi : j’appartiens à un autre miroir que les vôtres, c’est une bonne contrebalance à leur influence.

— Claire, je…

— Je suis douée pour le cache-cache, tu sais ! s’écria Claire en désespoir de cause, pressée de s’enfiler par la brèche qu’elle creusait en Mélissa. Ou peut-être tu ne le sais pas encore, mais penses-y. J’ai passé ma vie à me cacher, à fuir moi aussi, donc je connais très bien ton point de vue. Tu joues un cache-cache grandeur nature avec Mel, et moi je connais les meilleures cachettes, je t’en offre une sur un plateau ! Si ton Reflet tente de se faufiler, si Natacha n’arrive pas à le capturer, crois-moi, il ne nous trouvera pas. Je suis la meilleure dans ce domaine.

— Tu ne peux pas t’auto-consacrer la meilleure comme ça, tu sais.

— C’est Alec qui me le disait. Il disait aussi que j’étais la seule personne qu’il considérait comme capable de dénouer une malédiction. Il ne savait pas ce qu’il disait, c’est clair, marmonna-t-elle. Mais au moins il croyait en moi. Il m’en donnait l’impression, du moins.

Mélissa aurait effectivement sans doute adoré Alec. La comparaison lui aurait fait un coup de poignard si elle s’y était attardée. Le grand frère par excellence.

Prends-en bonne note, ma grande.

Prends-en bonne note ? Mais qu’est-ce qu’elle racontait ? Elle n’avait pas l’étoffe d’une grande sœur idéale (et Dieu sait combien l’étiquette lui avait fait du mal) !

Elle s’apprêtait à trahir Alexis, Thomas, et tous les autres dans la même foulée ! Claire aussi. Et davantage si elle l’emmenait. Elle ne pouvait pas accéder à sa requête.

Quand on y pense, Alec avait fini par décevoir son frère dans la mort. Et sa sœur. Lui aussi avait fini par faire semblant de la délaisser, jusqu’à le faire pour de bon. Autant pour la figure du grand frère parfait.

— Je ne peux pas. En partant avec moi, tu risques surtout de modifier la temporalité actuelle, Claire. Bastien pourrait ne plus être ton frère, tu imagines ? Tes actes peuvent influer sur votre passé.

— Il pourrait ne pas appartenir au même miroir, je sais. Mais dans le sien, Ninon serait libérée de son statut de paria et retrouverait sa place. Et Bastien ne serait plus coincé entre deux miroirs, ni un pion gênant qu’il faut désactiver avec violence. C’est le genre de sacrifice qui renverserait le fail-safe qui les a emprisonnés tous les deux. Le sauver en empêchant le porteur précédent de mourir. Accepter qu’il ne soit peut-être plus mon frère en toute connaissance de cause, et être prête à prendre ce risque pour lui inverserait le choix du porteur qui s’est sacrifié pour que cette… cette fille ne meure pas comme elle l’aurait dû. Il n’aurait plus ce lien maudit avec moi si je le romps. Il n’aurait plus à s’en faire.

— Elle est morte quand-même, Claire, rappelle doucement Mélissa.

— Oui. Mais qu’elle n’entraîne pas un autre juste parce qu’elle avait peur d’être… seule.

La gorge de Claire se gonfle. Elle contracte fermement ses paupières.

— Elle l’a supplié de mourir avec elle, je le sens gros comme une maison. Et c’est pathétique. Cette fille me fait juste pitié. Elle en a bousillé des trajectoires de la Boucle, à cause de sa solitude égoïste.

Mélissa allait vraiment craquer. Claire avait touché en elle plusieurs zones qu’elle ne souhaitait pas réveiller, des zones qu’elle préférait garder mortes à l’intérieur.

Et elle qui avait vainement réfléchi des mois durant à la manière de sauver tout le monde dans son entêtement aveugle. D’extirper Ninon et Bastien de leurs entremêlements néfastes avant qu’ils ne parviennent à se dévorer mutuellement. Claire avait coché plusieurs points faibles de Mélissa sans même s’en rendre compte, et cela la tuait, Mélissa.

Elle se tourna vers Thomas comme sa dernière chance. Son joker. Thomas qui gardait le silence. Mais n’en pensait pas moins.

— Tu ne dis rien ? Tu es au courant et tu ne fais rien pour l’arrêter ?

Thomas la laissait faire. Il ne s’en sentait pas moins coupable, mais il ne pouvait faire autrement. Claire était butée. Et Thomas n’en parlerait pas à Bastien. Parce que Bastien était pire.

 Bastien qui s’évertuait maintenant à prétendre que sa sœur n’était pas fourrée dans cette maison à ses côtés, qu’elle ne le suivait pas partout comme une ombre défectueuse qui n’avait pas le droit à l’aumône d’un regard ou d’une parole. À coup sûr il aimait s’enfermer dans des désirs que son indifférence feinte muerait en réalité, se convainquant tout seul que ses soucis s’évaporeraient si sa sœur lâchait prise et retournait l’attendre à l’abri, attendre qu’il ait fini de résolutionner leur malédiction sans elle. C’est ce qui rendait Claire si amère dans sa comparaison de ses frères.

Bastien mettait tellement de force pour la blesser dans sa volonté de la protéger que Thomas s’interrogeait sur le bien-fondé de la démarche. Bastien s’était bâti sur des souvenirs glauques qu’il voulait à présent dissoudre à l’encre invisible. Indétectables. Comme s’ils n’avaient pas existé. L’omniprésence de Claire comme un rappel douloureux suffisait à révéler leur acide amertume au grand jour. Et transformait Claire en cible vulnérable facilement exploitable par des reflets.

Thomas réprouvait cette nouvelle stratégie de Bastien. Bien sûr qu’il avait peur pour Claire. On avait pigé. Mais cette fin ne justifiait pas ses moyens. Voilà pourquoi Thomas laissait Claire continuer son harcèlement quotidien. La laissait revenir à la charge. Ils le savaient tous les deux, Mélissa n’était pas loin de se soumettre.

— Toi aussi, donne-moi cette chance, appuya Claire plus doucement. D’exister sans ressentir le poids d’être juste une sœur. Celle d’Alec. Ou celle de Bastien. Je n’en peux plus, de cette étiquette, tu peux le comprendre. Mais cela implique pour moi de tout faire pour Bastien, une dernière fois, dans la mesure du possible. Mélissa, tu serais prête à tout pour ton frère, non ?

— J’en parlerai à Garance. Pour lui expliquer, capitula Mélissa. On n’a pas le choix, si elle doit nous guider.

Et quelque part à l’étage, Garance, sans le savoir encore, allait dire oui. Sans conditions. Parce qu’elle lui faisait confiance.

Si, Claire. Je suis prête à tout. Et surtout à n’importe quoi.

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