Chapitre 9.3

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— Tu es prête ?

Pas vraiment, aurait voulu répondre Natacha.

— Oui, vous pouvez y aller.

Mélissa hocha la tête. Très solennelle soudain.

— Merci. Pour tout ce que tu fais pour nous.

— Ce n’est pas grand-chose. Et puis, tu n’en as pas pour longtemps.

— Non, je voulais dire, tu sais que Mel est dangereuse. C’est vraiment courageux de ta part d’accepter de la canaliser pour moi. Autrement je ne pouvais pas la laisser en liberté, elle n’aurait pu s’empêcher de faire du mal. Ce n’est pas les miroirs qui l’arrêtent.

 Non, c’était Natacha. Mais Natacha n’était plus si certaine que ce soit un bon plan. Mélissa paraissait tellement évanescente, tellement ailleurs. Comme déjà partie. Elle était ainsi depuis que Mel était revenue. Sentait-elle le vent tourner, elle aussi ?

— Je… je sais qu’on trouvera un plan pour l’éliminer ensuite, t’inquiète pas pour ça.

Mélissa eut un petit renâclement moqueur.

— Je ne m’inquiète pas, tu es bien entourée. Bastien parlait de mettre le feu au miroir comme alternative. J’ai l’impression qu’il serait prêt à aspirer le Reflet lui-même s’il le fallait.

C’était bien l’ennui. Mélissa semblait prête à rien en particulier, et Bastien semblait prêt à tout. Natacha avait dû lui rappeler l’intérêt qu’il avait de rester en vie pour la bonne marche du plan de Fanny dont il était le personnage central. Il avait grimacé, renvoyé en miroir à son propre problème. À chacun le sien.

 Mélissa lui presse l’épaule pour la rassurer.

— Tu n’as pas à t’en faire. Je sais exactement ce que je fais. J’ai même le pressentiment que Mel ne nous causera plus de mal une fois l’aller-retour effectué. Fais-moi confiance là-dessus.

Elle aurait bien voulu. Mais la vibration excitée qui agitait les yeux veloutés de Mélissa l’effrayait. Et sa tournure sonnait comme une prédiction de mauvais augure. Natacha ne saurait dire pourquoi mais son pressentiment à elle n’était pas aussi catégorique.

Mais, déjà sur le départ, Mélissa se référait à d’autres. Ils l’attendaient au pied des grandes glaces, la mine sombre pour la plupart.

— T’as intérêt à revenir fissa, menaça Bastien, filtrant tant bien que mal son inquiétude pour son amie. Débarrasse-toi une bonne fois pour toutes de ton personnage, lui souhaita-t-il encore sur un ton plus doux.

— Promis, assura Mélissa. Mathieu, tu trouves pas ces saluts un peu trop… cérémonieux ?

— M’en parle pas. Faut toujours qu’ils en fassent des tonnes, confirma Mathieu en enfonçant les mains dans ses poches.

Il essayait de lui cacher sa nervosité pour ne pas l’influencer. Mais ce geste bien familier le trahissait trop souvent.

Elle confronta Léane et Remi. C’était plus dur.

— Faites pas cette tête les gars, dit-elle comme si elle s’efforçait de ne pas en verser une.

— On en fera une autre quand tu reviens.

— Mélissa…

Léane enroula ses doigts aux siens. Mélissa prit sur elle le frisson de ne pas les retirer de suite. Ils se liguaient contre elle pour la culpabiliser ou quoi ?

— Tout ira bien. Si on peut supprimer un reflet, on peut retrouver le tien.

Et sans rire, Mélissa comptait sur cet argument. Elle savait que Léane retrouverait le chemin vers elle-même. Elle n’était pas seule dans cette quête. Elle se reporta à Clément. Lequel semblait bouleversé.

— Tu es sûre que tu n’as pas envie que je t’accompagne ? renouvela-t-il encore.

— Pas cette fois, Clem. Je dois le faire moi-même.

Derrière elle, Garance émit un petit toussotement dubitatif – c’est vrai qu’elle n’était pas totalement seule dans l’aventure. Enfin, pour la première partie.

— Fonce, ma puce, lui murmura Lucas en l’embrassant sur le front.

Pas de ça, s’il te plaît. Il y a bien longtemps qu’elle n’avait été la puce de personne. Et il choisissait le bon moment pour le lui rappeler.

— Je…

Lucas ne la laissa pas continuer et fit demi-tour pour lui dissimuler ses émotions qui affleuraient sur son visage.

Désolée. Vraiment désolée. Je t’aime moi aussi.

Ilian la regardait. « Ne t’efface pas » avaient envie de scander ses yeux irisés. Arthur s’efforçait de ne pas la regarder. Et elle n’avait pas envie de regarder Cécile. Cécile qui lui avait rendu espoir, tout comme Natacha.

Désolée, les filles.

Elle sourit à Stephen et Kiernan, eut une pensée pour Cate. Elle était plus inquiète pour elle. Si seulement son action pouvait influer sur sa santé… et pourquoi pas, détermina-t-elle dans une prière muette. Un échange de procédés comme un autre. Quant à Ninon… elle se tourna une nouvelle fois en direction de Bastien.

C’est pour toi. Pour toi, pour Ninon. Et ta sœur. Personne ne semblait s’interroger sur l’absence de Claire. Claire, en compagnie de Thomas, attendait le signal bien reconnaissable et attractif de Garance. Elle les mettait en danger.

N’importe quoi.

— Allons-y.

Garance approuva et se lança dans le périlleux royaume de la bilocation. Et Mélissa avec.

*

Natacha repéra le frétillement singulier de l’air qui déferlait dans le miroir, comme une présence s’abattant avec fureur sur la vitre dans un scintillement rauque.

Elle était là.

Elle ouvrit les yeux. Mélissa et Garance n’étaient plus, mais Mel les avait remplacées, prisonnière de l’entre-deux du miroir, suspendue contre la strate du réel sans pouvoir la traverser. À la voir se démener avec une telle fougue passionnée contre la vitre, on pouvait croire qu’elle allait finir par y réussir. Et il n’en était pas question. La libérer équivaudrait à contaminer tout l’air de la pièce d’une puissante aura qu’elle sentait déjà d’ici.

Natacha se résolut à avancer, enlevée dans sa propre audace. Le cocon de soie filamenteuse qui frétille se démesure de plus belle à son approche. Elle était bien plus imposante que les autres bestioles, et bien plus sombre. Enfin, pas vraiment plus sombre, non. Juste un halo plus concentrique et moins diffus qui donnait cette impression de sombreur exacerbée. Un je-ne-sais-quoi de plus complexe et de plus fini tel des entrelacements soigneusement taillés dans du verre, en de multiples circonvolutions bleutées.

Ses doigts s’acheminent lentement sur la glace, patinent, puis pénètrent à nouveau le contact mouvant. Elle les voit se frayer un chemin vers le reflet de verre, descendre peu à peu vers lui.

— Nat, ne le fais pas !

L’émotion vibrante qui éclate dans son dos lui donnait envie de rabrouer Bastien.

Sauf qu’il ne s’agissait pas de lui.

Usé par une force qui semblait lessiver sa figure, Kiernan la suppliait de ne pas passer à l’acte. Très pâle et pas tout à fait clair, le jeune homme tremblait de tous ses membres grêles.

— Ils te bouffent ton ombre. S’ils bouffent ton ombre, ils peuvent très bien te bouffer de l’intérieur, toi aussi, rappelle-t-il d’une voix faible les réticences d’Arthur.

Mais en s’adressant à Natacha, Kiernan zieutait toute sa peur sur Ilian avec l’éclat d’un type qui n’a pas la conscience tranquille. Qu’importe le secret de Kiernan, il était en train de le ronger aussi sûrement qu’un chien un os à moelle.

 Les yeux miroirs d’Ilian sur Kiernan n’étaient pas en reste, de secrets. Kiernan qui, épaulé par Ninon, avait fini par le coincer et le dissuader de parler sérieusement avec Cate, car Cate ne pouvait pas être au courant. Ne devait pas être au courant. Pour sa sécurité. Avait-il réellement conscience, Kiernan, que Cate se faisait bouffer de l’intérieur pour nourrir Ilian ?

« Tu as des gardes du corps, ne l’oublie pas » lui avait rappelé la jeune fille. Et ses gardes du corps, à elle ? Ils apparaissaient bien impitoyables. Et Ilian se faisait vraiment l’effet d’un salaud.

 Mathieu écrasa son exaspération dans ses poings. Il a une envie soudaine et fortuite de sauter sur Kiernan, de l’envoyer valdinguer contre le mur. L’ombre qu’il sent planer sur Ilian n’y est pas étrangère, la pression du danger non plus. Même Léane, pourtant débarrassée de son reflet dénaturé plus proche d’elle qu’aucune de ses ombres ne le seraient jamais, ressentait urgemment ce besoin de l’étrangler. Elle dut se faire violence pour résister, et choisit de lui rabattre le caquet.

— On ne peut pas la laisser dans le miroir. Elle risque de s’insérer à nouveau en Mélissa quand elle repassera la barrière !

 Bien évidemment que Kiernan le savait, et son revirement n’en était que plus soudain. En dépit des circonstances très sérieuses, Clément porta sa surprise sur Léane, avec le flottement béat d’un jeune papa aux anges d’entendre son enfant parler enfin.

Pitié, tuez-moi, songea Léane.

— Continue Nat, encouragea ensuite Clément, rappelé à l’ordre des priorités par un roulement des yeux de Cécile.

Et Nat continua. Le Reflet se greffa à ses doigts, happé comme un aimant. Sans préavis, les crochets se grippèrent dans sa peau et Mel se fondit dans sa chair. Elle remonta son bras, parcourut ses épaules en une vague diluvienne, avant de mettre le grappin sur son cœur.

Elle s’empala en plein dedans, d’une simple morsure de glace.

Il lui sembla alors que tout son être se contractait sous le saisissement du froid intense. Elle crut un court instant qu’elle allait en mourir, mais il n’en fut rien. La sensation passa comme un vent, le froid était toujours consolidé en elle, seulement Natacha ne le remarquait plus.

 Elle aurait pu se souvenir du conte en sept histoires de la Reine des neiges d’Andersen, lu au collège. Un éclat d’un miroir diabolique, qui se réfugie dans l’œil d’un petit garçon jusqu’à descendre sur son cœur pour le glacer. Le baiser de neige posé ensuite sur son front par la Reine pour lui faire oublier tout, jusqu’à sa perception du froid.

Mais elle n’y pensait pas. Elle revoyait juste l’attitude désœuvrée de Mélissa avant qu’elle ne parte, comme atonisée par le poids de Mel et le froid qu’elle exsudait.

Elle se demandait juste comment tenir sans que le cœur ne se glace et ne se brise. Déversant en elle des blocs d’émotions démembrées et vides de toute perception.

Fais-vite, Mélissa. Vite avant que mon cœur ne se change en ombre glacée.

Vite, parce que je ne sais pas comment m’en échapper.

Déjà on l’enveloppait dans une couverture, on la bordait au sol comme une enfant. Ses lèvres étaient bleues, presque noires, et gercées paraît-il. Mais elle ne comprenait pas toute l’agitation. Elle n’avait pas froid. Peut-être la présence du palpitant reflet de Léane atténuait quelque peu celle du glacial Reflet de Mel. Une étrange combinaison englobée dans son cœur.

— Ils sont partis il y a cinq minutes à peine ! Ça peut durer combien de temps ? s’agitait Ilian.

Stephen jeta un coup d’œil méfiant a sa montre, comme s’il ne faisait pas la moindre confiance à cet accessoire.

— Cinq minutes comme une heure, voire plus parfois. Ce n’est jamais cohérent, déplora-t-il.

— Elle ne peut pas tenir une heure. Regarde-la !

— On ne sait même pas comment le lui enlever !

— Je vous avais dit que c’était une idée à la con ou pas ?!

Elle avait envie de soupirer devant tant de bêtises.

— Vous énervez pas les gars, vous donnez mal au crâne. Moi je dis, il suffit que j’entre dans le miroir, entièrement, et il va s’occuper du nettoyage.

— Le nettoyage de mon reflet ? s’étrangle Léane.

— Il va faire le tri, suppose Natacha en haussant les épaules.

— Nat, rallonge-toi et tais-toi ! lui crie Arthur de la main. Tu n’entres pas dans les miroirs, on te l’a déjà dit !

Elle va se mettre à bouder. Elle sentait que c’était un bon compromis pourtant.

Cécile vient la voir avec une tasse de chocolat fumant.

— Je n’ai pas froid.

Cécile la dévisage d’un air bizarre en brandissant le mug sous son nez.

— Bois. Tu es bleue et tu trembles, je te signale.

— C’est le temps que mon corps absorbe son énergie. Celle de Léane est brûlante, elle est en train de compenser.

— Super, alors c’est mon reflet qui se charge du nettoyage, et de la clim, marmonne Léane. Il sera au moins utile à quelqu’un, ironise-t-elle sans son mordant.

— Bois quand-même, ordonne Cécile en lui fourrant la tasse dans les mains. Et sinon, Nat… tu les entends, les reflets ? Par exemple, comme une conscience externe, que tu ne contrôlerais pas, et qui te ferait la causette ?

 Non, elle était encore saine d’esprit. De corps, pas tout à fait, manifestement.

Cécile trouva l’anxiété de Bastien sans avoir à la chercher bien loin.

— Tu vois, elle ne ressent rien de cela. Pour l’instant elle ne risque pas grand-chose, il faut juste qu’elle se réchauffe.

Après, Natacha avait envie de souligner que cela ne voulait rien dire. Ils pouvaient très bien la contrôler sans le lui expliquer par des brins de causette, et ils lui avaient bien montré. En fait, c’est même ce qu’ils faisaient depuis le début, les Fouchtras, la manipuler en silence.

Bastien n’avait pas l’air autrement convaincu non plus.

— On va trouver un moyen de le détruire sans te faire passer dans les miroirs. Tiens bon.

— D’ici là, je l’aurais peut-être éliminé toute seule, déclara-t-elle en essayant d’insuffler la même assurance crâne que celle de Mélissa.

On ne sait jamais, quand Mélissa allait revenir, Mel allait peut-être s’effacer d’elle-même. Mélissa en semblait persuadée.

— Peut-être.

— Je vais attendre ici. Il devrait se passer un truc dans les miroirs, quand ils vont revenir, je vais voir ce que ça donne. Et avec les grandes glaces murales, on voit carrément mieux que les petits miroirs du salon.

— Alors, bonne idée, mais pas en brochettes alignées en mode cible ! capitalisa Rémi, un peu à cran.

— On pourrait organiser des tours de garde, avec moi.

La proposition de Natacha jeta un froid.

— Le dernier tour de garde a très mal terminé, rappela Mathieu.

— Ah. Oui. Hem, eh bien…

— Je peux commencer.

Ilian ne comprenait pas pourquoi se constituer volontaire pour un tour de garde soulevait autant de tracas et d’échaudés, mais le fait est que la plupart d’entre eux sembla ravi de l’investissement irruptionnel de Lucas.

— Super. Maintenant, y a plus qu’à attendre.

— Et on fait quoi après ?

— Après, on verra. On improvise.

— Comme d’habitude.

 Le silence ne meubla pas la salle bien longtemps. Lucas la scandait de ses pas nerveux. Natacha le regardait venir et repasser en sirotant une gorgée à chaque va-et-vient. C’était apaisant, et Cécile avait eu raison d’insister : elle se sentait revigorée.

Lucas finit par lâcher sa corde interne et vint s’asseoir au piano qu’il découvrit de sa bâche d’un coup sec. Il détailla Natacha, enroulée dans sa couverture comme au coin du feu.

— Tu ne serais pas mieux sur une chaise, toi ?

— Non je suis bien, ici, posée. Posey, même.

Le terme décrocha un sourire chez Lucas. Il devait connaître. Ben tiens, il vivait entouré de jeunes. Ici, ou en meutes zonant aux alentours des gares et des stations de taxis.

Il pianota quelques notes de clavier qui se voulaient rêveuses. Qui leur arrachèrent une grimace : c’était atroce.

— Non, censura tout simplement Lucas en refermant le couvercle.

— Ouep.

— …

— …

— J’ai quand-même une mélodie dans la tête, confessa doucement Lucas.

— Oh s’il te plaît, oui, le silence est trop tendu. Un piano désaccordé ne peut pas nous tuer. Sauf si balancé de trois étages.

Le sourire esquissé alla jusqu’à rehausser de lumière le gris de ses yeux. Il était rasé de frais et dans cet état de grâce, il paraissait presque heureux.

— Attends, j’y vais, on va bien voir.

Il plaqua quelques accords. Qui pouvaient prétendre au sublime ou au tragique, si ce n’était pour la comédie désarticulée qui émergeait des touches aigrelettes. Lucas s’enhardit dans le massacre en s’enfonçant plus loin sur sa partition. Il y mettait du cœur, y a pas à dire.

— Je ne savais pas que tu jouais du piano, dit Natacha alors que les dernières notes se mouraient, lancinantes de couacs.

— C’est le seul morceau que je connais, et mal, acheva Lucas en relâchant la cadence.

— Le piano n’aide pas à le reconnaître. On dirait plus un air de ta composition.

Ilian avait appuyé son commentaire d’une tête de long.

À sa vue, Lucas perdit immédiatement son sourire. Il s’arracha au piano et lui décerna une spéciale composition morne dont il avait le secret.

Natacha commençait à flairer l’ambiance.

— Faites comme si j’étais pas dans le coin, dit-elle, bien informée qu’ils ne l’attendraient pas pour suivre ses précieux avis. Moi je vais… je vais au salon, les miroirs plus petits peuvent très bien convenir aussi, pas qu’une question de taille. Je reviendrai… je reviendrai quand Mel s’agitera plus que de raison, rapport à l’attraction à Mélissa… et voilà, s’embrouille-t-elle à reculons.

 Parler d’attraction devant ces deux en particulier relevait une faute de bon sens notoire.

 Lucas la regarda fuir avec une mine meurtrie.

Il réserva à Ilian un aplomb atterré.

Il le connaissait, ce regard. Joseph avait déployé le même quand Aurélien s’était présenté à son atelier avec la lettre.

[Printemps 1873

— La réponse, du conseil de révision.

— Quel conseil de… ?

Penché sur son établi, Joseph s’était arrêté en plein geste pour le fixer. Comme trahi.

— C’était toi ? gronda-t-il.

— Non, le Maire. C’est lui qui en a fait la demande, si tu veux savoir. Moi je ne suis que son messager.

Il les aimait bien. Et il était particulièrement attaché à Émile qu’il trouvait remarquablement vif d’esprit.

— Il se doutait que tu le prendrais mal. Alors il m’a missionné pour te la porter.

— Il aurait dû m’en parler d’abord avant de jouer les bons samaritains et de plaider ma cause.

Joseph avait grogné du coup en traître. Sans prendre le papier.

— Tu veux que je te la lise ?

— Donne-le-moi.

Il l’avait ouvert très lentement, mâchoires crispées. Avait parcouru le contenu sans desserrer.

— Alors ?

— Dispensé d’office. « Article 21. Soutien de famille ».

L’œil noir de Joseph appelait au meurtre.

— C’est une bonne chose, avait cru bon de rappeler Aurélien.

Joseph ne dit rien et retourna dans la pénombre de son atelier.

— Tu es orphelin, en charge de deux mineurs, avec des circonstances plus qu’atténuantes, avait insisté Aurélien.

— C’est une humiliation publique, avait martelé Joseph comme la pire des sentences. Il m’a privé du droit d’aller accomplir mon devoir si j’avais été tiré au sort.

— Tu n’as rien à prouver à personne ! Encore moins à nous, et tu le sais. Alors mets ta fierté de côté et pense un peu à Émile. Tu lui as fait une promesse.

— Et j’ai toujours l’intention de la tenir. Mais je l’ai faite à Émile, Aurélien. Pas au Ministère.

— Oui, et ça tombe bien, le Ministère te donne une dispense ! Dans tous les cas, tu tiens tes engagements. Et ne sois pas si obtus, tu sais que je n’aurais pas pu l’élever seul ! Mon apprentissage n’aurait pas suffi à nous faire vivre.

Joseph s’était radouci un peu. Avait pointé la missive du doigt.

— Tu n’auras pas droit à cette dispense quand viendra ton tour, tu sais. Même avec tes bronches fragiles.

— Oh, avec un peu de chance, d’ici là, ce sera empiré juste assez pour me faire exempter.

— Ce n’est pas drôle, Aurélien.

— Non, tu as raison. Enfin si, un peu. Allez, ne t’inquiète pas, va. Et c’est un mal pour un bien, cette affaire. Ta paie nous sera utile pour les frais de Nine, on va pas cracher dessus.

Cela faisait partie de leurs engagements, la contribution à l’éducation de Nine par sa tante qui n’avait ni les moyens ni la force de prendre deux orphelins sous son toit, ses neveux soient-ils. À sept ans, Nine avait été mise en pension, et les garçons (Émile surtout) s’étaient tenus responsables de cet arrangement. Chaque maigre salaire serait grignoté pour qu’elle, au moins, ait une chance. Une manière de lui offrir un avenir plus doux que le leur, de tenir une promesse faite un soir d’hiver quand l’enfant s’était juré de veiller sur sa sœur, au destin prisonnier d’un bout de papier chiffonné.

Émile aussi avait droit à une éducation correcte, Joseph s’en était assuré. Leur implantation stable dans la petite bourgade de **, sur la route de P****, s’était imposée tout naturellement. Le temps d’apprendre puis de trouver un travail régulier afin de pouvoir envoyer un apport modeste mais constant à la tante. Et de garantir à Émile une instruction, au moins jusqu’à la primaire. Pour le reste, on aviserait ensuite les retrouvailles.

Mais deux ans plus tard, à l’âge où Aurélien s’était engagé pour sa classe, Émile était mort assassiné, et il n’y avait pas eu pour lui de plus tard.

Un nouvel exil avait conduit Joseph dans une autre ville moins anonyme où il avait vécu en retrait, continuant de travailler et d’envoyer de l’argent. En attendant le retour d’Aurélien, appelé sous les drapeaux.

Ce dernier était resté en contact par des lettres marquées par la détresse, et le long déclin d’une santé marquée par la tuberculose dans les conditions déplorables du service militaire. Aucun des deux n’avaient eu le courage de briser Nine et son enfance.

En 1880, après sa démobilisation, Aurélien avait rejoint son frère pour reprendre la route avec lui, droit sur P*** sans détour.

Mais Aurélien s’était éteint sur la route sans retour.

Et Joseph avait vécu le reste seul. Il avait trouvé Nine. Lui avait donné le médaillon. Lui avait parlé de son frère et de son abnégation, sans doute. Mais après ?

Si seulement Joseph ne l’avait pas attendu…

— Elle était comment Nine, plus grande ?

La bombe désamorcée. Mais Lucas frappé en plein visage. Ses yeux s’embuèrent.

— Adorable. Toujours le même rire qu’Émile, imagine un peu.

Oui, il pouvait se l’imaginer, ce rire grelot si distinctif. Émile adorait rire, avant. Oh là, maintenant c’est Ilian qui devenait émotif.

— Et après ? osa-t-il.

— Après…

Lucas fouille dans sa mémoire réfractée. Il hésite.

— Il n’est pas resté longtemps. Il voulait mettre pas mal de distance, je crois. Il est remonté jusqu’au Havre, a pris un bateau pour Southampton, – la cale à charbon. Il s’y est installé un temps, s’est abruti de travail sur les docks. Il a épousé une Anglaise, a essayé de refaire sa vie. Et puis il est reparti avec une partie de sa famille, ce n’était pas assez loin pour lui. Glasgow, il s’est à nouveau abruti sur les chantiers navals, et puis il est mort. Ce n’était sans doute pas assez loin non plus, murmura-t-il.

« Il a laissé une branche anglaise, une branche écossaise, et peut-être quelques descendants aux États-Unis. Et pas mal sont retournés en France ensuite. Mais sans lui. Fin de l’histoire.

 Il se leva pour mettre à distance de son exposé impersonnel.

— Ah. Ça explique quelques trucs au niveau de la généalogie.

Ilian ne rajouta pas que Lucas venait de lui plomber le moral. Même Joseph avait eu une vie merdique bourrée de remords.

— Je sais que ça va être difficile à croire, mais la faille là-bas… c’est lui qui l’a faite, soupira Lucas.

Ilian vérifia par deux fois.

— Attends, c’est… c’est possible, qu’elle reste en l’état ?

— Je suis d’accord, c’est très étrange qu’on l’ait conservée. Apres cela donne un style aux murs, c’est vrai. Mais de là à croire que personne n’ait essayé de remplacer la glace depuis…

— Peut-être que quelqu’un a laissé des instructions précises sur l’état de conservation, hasarda Ilian.

— Quoi, qu’il ait spécifié que le miroir reste tailladé ? Comme souvenir, c’est glau…

Lucas enregistra la supposition bancale et son visage se ferma derechef. Comme s’il venait de comprendre un truc.

— Pourquoi faire cela pour commencer ? Se venger sur une glace ?

— Il était très… Lucas réfléchit pour être en mesure d’analyser les sentiments du moment… – très en colère, je crois. Bouleversé.

— Pourquoi ?

Lucas ne répondit pas. Ilian s’éclaircit la gorge pour désengorger au moins un côté.

— Il a réussi à se dégotter une jolie maison avant de partir. Qui appartient toujours à ta famille, c’est ce qui est le plus incroyable.

Lucas ne releva pas. Il contemplait sur le piano une partition invisible. Il donnait l’air de vouloir se pendre.

— Tu l’as massacrée. Je ne savais pas que tu avais appris à la jouer, cette mélodie.

Lucas baissa la tête et son regard se voila.

Oh, putain, se dit Ilian.

Lui et sa grande gueule.

— Ilian, cette villa, ce n’est pas lui qui…

Natacha se rue sur le seuil.

— Je crois qu’ils reviennent ! Ils…

Un cri étranglé bleu de douleur en provenance d’un miroitement scintillant sur le parquet lamé. Une allure humanoïde s’en propulse pour atteindre en accéléré les proportions imprécises d’une femme pliée en deux.

Une jeune fille noire tord sa souffrance à l’endroit même où se tenaient les filles avant de basculer. Quand elle relève la tête à travers le rideau de ses longues tresses resserrées, Ilian perçoit le contour de son profil qui se redéfinit comme une reprojection 3D façonnée par le réel. Elle a des yeux galets en amande, qui ne reflétaient rien. Rien tant que la douleur intense au creux de son ventre qui roulait sur ses joues.

— J’ai… mal… proféra-t-elle sur une accusation.

*

 Elle avait faussé toutes les pistes imaginables pour se trouver introuvable.

 Sectionné sans avertissement la corde qui les retenaient à Garance, Thomas et elle, et entraîné le garçon plus loin en arrière, l’enroulant de force dans une vision qu’elle lui avait tricoté. Ça n’avait pas loupé : totalement désorienté, privé de ses repères, Thomas avait dévié de la trajectoire. En proie à la panique, avait trébuché sous le croche-pattes de Mélissa qui l’avait larguée, elle, en aveugle dans l’inconnu. Aussitôt elle avait tranché net le fil qui l’aurait ramené à elle, déberlificotant sa propre toile à toute vitesse avant que Thomas ait le temps de réaliser ce qui s’était passé.

Elle ne doutait pas qu’il parviendrait à retrouver la trace de Garance et de Claire sans difficulté. Que Claire parviendrait à sauver le porteur du fragment que possédait son frère. Comme le disait sa mère, tirer profit de la situation. Merci Maman, pour cette leçon de vie, de loin la plus utile que tu m’aies jamais donné. Allons bon, la voilà qui devient amère.

Sans caméléon pour l’ancrer à l’Autre-Côté, elle sait que son identité inexistante l’attache au vide. Fondue dans la masse qui la bouscule sans la voir, sans personne pour remarquer sa présence, elle se dilate dans l’ambiance qui la désolidarise d’elle-même et elle est comblée. Elle ferme les yeux, se concentre, et commence à se dépouiller. D’abord par petits gargouillis incertains, puis par coulées flamboyantes, s’écoulent des souvenirs pêle-mêle qui s’arrachent des pics de sa conscience brumeuse. Cela fait mal tout d’abord, puis l’inconfort s’estompe alors que se vide peu à peu son essence.

En fin de parcours, elle sent néanmoins la douleur qui lui arrache le ventre, juste au creux d’elle. Son fragment s’accroche à sa paroi, ne veut rien lâcher. Et merde, il y va fort ! Un petit parasite de pierre qui se retient aux dernières onces de magie en elle. Cela cogne. Cela saigne en elle.

Il lui échappe finalement dans un caillot de miroitement, avec son dernier souvenir implanté. Elle aurait hurlé à mort, les mains crispées sur son flanc éventré. Le fragment se taille vite pour un autre hôte de remplacement avant que son éclat ne s’étiole.

Elle se laisse glisser au sol, haletante. Sans le fragment pour la maintenir en vie, elle et son identité, elle sait que Mélissa n’en a plus pour longtemps. Bientôt seront aspirées les parcelles de sa mémoire sélective dans les méandres de l’Envers. Et c’est pile ce qu’elle désirait, la plus alléchante des versions d’elle-même. La version qui l’efface à jamais dans l’oubli. Effacer Mélissa en un souvenir effaçable, car Mélissa n’existe pas dans cette dimension. Se confondre parmi les gens indistincts, se créer un refuge dans l’Envers, prison dorée confortable où l’illusion seule de la répétition la figerait éternellement sans souffrance.

Elle avait choisi d’exister sans vivre, un destin subi par d’autres encore. Mais elle, elle l’imposait. Elle ne fait de mal à personne, elle ne contrarie ni n’altère l’avancée du cycle. Il n’y a pas de sacrifice dans un suicide de l’Envers.

Ses pensées troubles se raréfient et se diluent, et cela lui fait du bien. Elle est présente sans l’être, un souffle fantôme à peine dérangé dans la brume.

Elle cesse d’aimer. Elle cesse de haïr. Elle cesse de vivre.

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