Chapitre 10.1

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« Les miroirs sont des glaces qui ne fondent pas ; ce qui fond, c’est qui s’y mire. »

Paul Morand, Ouvert la nuit

 La jeune fille s’épuisait dans des soubresauts qui raffermissaient toujours davantage son image. S’ancrant dans un réel qui l’étoilait un peu plus d’une lueur tamisée à chaque nouvelle convulsion.

Ilian dérapa presque sur ses genoux pour parvenir à sa hauteur.

— Hey, hey ! Tout va bien, respire calmement, exhorta Lucas au quart de tour.

Encore retenue par son canevas holographique, elle ne lui obéit pas : sa respiration s’accéléra sensiblement, frénétique aile de papillon. Si elle calquait son rythme sur celui d’Ilian, aucun doute qu’elle était foutue. Il avait un souffle au cœur qui emballait l’organe sur un foxtrot endiablé. Sueurs et vertiges le reprenaient, rien qu’en portant son attention sur les grandes persiennes obsidiennes en fusion douloureuse, ourlées de cils comme seule protection. Lucas le torpilla dans un grognement averti en se postant derrière l’inconnue.

— Arrête, tu veux, tu la terrorises !

De fait, la fille redoublait d’halètements peu flatteurs, évocateurs d’une surchauffe de Solex sur le déclin. Ses yeux arqués sur Ilian, qui revêtait en trompe-l’œil les aspérités de l’estafilade de la glace : le miroir en arrière-plan semblait avoir absorbé le tronc entier du garçon, à moins que ce ne fût l’inverse, son torse broyé dans les éclats tailladés du verre. De sorte qu’il ne lui restait que la tête, les bras et les jambes dépassant de l’encastrement du miroir tels des morceaux de sculpture d’art moderne clouée pour figurer l’art déteignant de l’image sur la perception à autrui. Intangible caméléon, Ilian traversait l’espace et de nouveau l’espace se fondait en lui.

Ilian eut beaucoup de peine à empêcher ses mains baladeuses de suivre le même exemple, se concentrant désespérément sur l’exhumation d’un comprimé de glucose de sa sacoche. Il l’engloutit et le goût crayeux dans sa bouche le ravifia d’une secousse.

— N’aie pas peur, ne le regarde pas, conseilla Lucas à la fille, ce qui était le meilleur moyen de la terrifier encore plus.

Avec la précaution d’un antiquaire qui manipule un objet raffinement précieux, sans mouvements brusques, il s’avisa de la guider par les épaules contre son torse, où le dos grelottant s’y cala dans un sifflement sourd.

— Focalise-toi plutôt sur ma respiration, et prends ton temps pour retrouver ton souffle, incita Lucas pour la stabiliser.

Elle obtempéra malgré elle dans une jérémiade souffreteuse. Ses appels d’air se firent plus lents et plus profonds, plus exacerbés aussi, comme si elle voulait effacer douleur et terreur sur le même tempo.

Elle ne les regardait plus, avait clos l’élargissement de son monde dans une obstination crispée sur ses paupières.

Natacha se terrait dans le sien, figée sur le seuil à fixer cette apparition.

— C’est qui, bordel ? éructe quelqu’un à sa place.

Lucas se détacha en hâte au-devant de ses amis, qu’il fit reculer, dégageant posément Natacha du passage pour l’entraîner sur sa route. Les portes battantes se refermèrent sur Ilian et la nouvelle arrivante. Pour assurer un cadre protecteur plus réconfortant, ou un piège plus vif.

La fille choisit la première option. Elle entrouvrit les yeux, considéra Ilian avec une facilité encourageante, cogna ses cils sur ses joues avec vivacité, puis parut s’accommoder de la nouvelle consistance plus réelle de son voisin. Elle se redresse prudemment, mains tâtées sur son ventre et regarde Ilian. Ilian qui est dans l’instant plus calme et qui dégouline déjà moins. Il tente et avance, elle recule. Il avance encore un pas, elle le regarde approcher en se fendant d’un autre pas latéral.

Il lui tend la main, bien en vue, pour qu’elle puisse vérifier de quel bois il est fait.

— Je m’appelle Ilian. Je suis réel, et tu l’es aussi.

Il n’était pas certain de l’exactitude du tout, mais il voulait s’en convaincre. Elle paraissait tellement perdue pour ne pas l’être.

— Peux-tu me dire ton nom ?

Elle fronce les sourcils comme pour chercher l’info.

— Aglaé. Je m’appelle Aglaé.

*

— Je crois que cette fois, c’est vraiment une pièce de rechange.

L’observation de Lucas plombe le petit monde d’un silence funèbre.

— Je savais qu’envoyer Thomas n’était vraiment pas adapté. Il est trop jeune, laissa échapper Arthur, mort d’angoisse.

Rémi ne le laissa pas s’appesantir plus en avant.

— Tu penses que tu pourrais retrouver l’empreinte de Garance ? Rapidement ?

Arthur opina lentement du chef, sur un contrecœur embrouillé.

— Je peux essayer de repérer sa présence, mais pour les autres, ce sera coton. L’Autre-Côté est une barrière pratiquement infranchissable depuis la Brisure.

— Alors vas-y, l’exhorte Lucas en lui accordant carte blanche.

Arthur n’était pas ravi par cette nouvelle attribution sur l’échelle de responsabilité, mais il s’exécuta. Il plongea. Les pupilles vides, secondées par des flashs de lucidité qui les dilatent, tirent à Léane des bouffées polarisées à l’extrême : déjà elle détestait quand Garance prenait cette expression de zombie trop proche à présent de son état psychique, mais Arthur qui se perd dans cet état stationnaire lui retourne carrément l’estomac. Elle crève d’envie de l’arracher à ce statut dérisoirement instable, mais sa meilleure ennemie est plutôt en faveur de l’arrachement sous orbites. Léane doit composer avec ce frémissant délire, lutte inégale qui transforme rapidement ses cheveux en relais d’antenne. Mais ce n’est pas une couverture suffisante. La tension se propage, charge dans ses veines, foudrée au contact. Et Léane s’excite, elle le sent. Galvanisée par son opium, elle se perd dans sa Voix alors que l’énergie qui pulse hors d’elle la redirige vers Arthur. Juste une petite secousse.

Une puissante déflagration silencieuse croise sa route. Sauf qu’au lieu de flirter avec son courant, la voilà qui s’infiltre à contre-sens dans son propre canal et en neutralise toute la source d’une simple onde.

L’onde frappe Léane de son fouet râpeux et enfouit tout son voltage surchauffé sous une épaisse couche, terreuse et parasite. La liaison se perd. Léane reprend le sens d’elle-même sous une descente blindée pour le moins rude – le contrechoc du manque après la bombance.

De derrière ses écoutilles, Stephen la tamise. À l’affût de la plus petite vibration encore vivante en elle qui relancerait l’activité toute entière. Léane ne veut pas passer pour une ingrate, vraiment, mais elle a peur du résultat. L’onde de Stephen va juste rebondir contre la masse dense qu’elle vient de créer, pour revenir vers son propriétaire en résonance amplifiée. Et Léane ne sait pas ce qui reste de sa colère là-dedans.

Stephen la tranquillise d’un simple clin d’œil. Comme si cela pouvait se résoudre d’un clin d’œil !

Insensible au drama, Arthur prend le temps de réapparaître entre deux brasses intemporelles :

— J’ai capté son effluve, enfin ! C’est faible, mais je le tiens ! Attendez…. Je crois que j’ai aussi… il se rétracte et repart s’engouffrer en aveugle dans les abysses… Claire ?

L’impact du prénom qu’il laisse échapper est si brutal qu’il l’éjecte immédiatement de la bilocation. Arthur chancelle, Arthur semble quitter son corps qu’il vient de rejoindre et porte son égarement sur Bastien, qui le regarde comme une poule qui vient de trouver un couteau.

— Claire est avec eux. Comment est-elle partie avec eux ? gémit Arthur.

Cécile s’accroche au mur. Livide.

— Tu racontes n’importe quoi, balaie précipitamment Lucas.

— Tu es sûr que tu n’es pas tombé sur une ancienne marque d’elle, plutôt ? hypothétise Rémi qui n’a pas l’intention de perdre le nord. Je sais pas, t’es assez lié à elle à la base, donc c’est compréhensible.

— Je sais ce que j’ai senti ! Claire est de l’Autre-Côté, avec eux, en ce moment ! Pourquoi elle n’a rien dit ?

— Okay, petit chef, relax, on va vérifier. Bastien, tu sais où es ta sœur, pas vrai ?

À la tête de Bastien, Rémi réalise qu’il s’est trop avancé et essaie de rebrousser chemin.

— Bon, ne paniquons pas, aspire-t-il, tentant de ne pas céder en premier. On va…

Bastien attrape Arthur par le cou et commence par le presser. Fort.

— Où l’ont-ils emmenée ?

Arthur n’arrive pas à libérer sa trachée pour donner l’information que Bastien veut lui soutirer. Il tapote d’un staccato étranglé le bras de Bastien pour réclamer un temps mort.

Les yeux flous, Bastien ne s’arrête pas. Le messager est un bouc émissaire sur lequel il choisit de se défouler, épaulé par sa girouette de Voix qui en profite pour imposer son bord sans sommation. Et c’est comme une trépidation identitaire qui contamine l’air, aisément repérable par la secousse physique qui en anime certains, soudain fébriles d’en discuter. À l’inverse, et en dépit d’Arthur qui se faisait bien pressurer, Cécile ne bougeait pas, immobile de perplexité. Comme si elle ne savait quel camp soutenir.

Rémi est le premier capable de réagir intelligemment. D’une main, il cloitre Natacha dans la salle de danse alors que l’autre repousse fortement Kiernan qui venait soutenir Bastien dans sa sympathique besogne. Son jeu de jambes fauche ce dernier : Bastien en relâche Arthur, mais n’en tombe pas pour autant. Il se retourne contre Rémi qui contre son offensive, mais avec moins de punch. L’un était sous l’emprise de l’adrénaline, l’autre avait encore toute sa retenue qui l’empêchait d’y céder.

— Réveille-toi, idiot, t’es pas en train d’aider Claire ! grince Rémi.

Avant de se faire laminer au sol.

— Non !

Mathieu projette Bastien contre les portes qui s’ouvrent sous le poids du corps.

Natacha tressaille face au garçon qui est maintenu en apesanteur par la poigne mentale de Mathieu.

Ilian voit Aglaé qui défaille devant l’étrange vision qui l’assaille et qu’elle ne peut volontairement pas ignorer. Lui-même n’est pas loin de faire pareil, en vrai.

— Mathieu, tu ne peux pas…

— Non, c’est normal ! le cingle Mathieu pour se prémunir d’un ordre qui ferait tout capoter. Il pense que sa sœur est en danger, c’est lui qui a paniqué, pas moi ! Moi, je l’ai sous contrôle, je t’assure.

Bon c’était vrai à présent, même si sur le moment l’impulsion avait été très spontanée. Mais voilà, l’image de Natacha et de cette fille, toutes deux terrorisées, était un bon calmant en soi. Mathieu inspira pour plaider sa cause auprès d’Ilian.

— Je ne veux pas le blesser. Je veux juste qu’il se calme. Laisse-moi faire, s’il te plaît.

Ilian tergiverse quoi, dix secondes. Bastien se débat dans le vide, teigne farouche et vrombissante qui n’instille pas franchement la confiance en sa capacité de jugement.

— Sa sœur est vraiment en danger ?

— Nan.

Mathieu essaie de dégager de la conviction dans sa voix, ce qui n’est pas simple quand la Voix lui affirme le contraire. Il tend son visage vers son ami, qui a cessé de s’agiter comme un diable.

— Bastien, si Claire est vraiment de l’Autre-Côté, elle n’est pas forcément en danger, ok ? Elle est avec les autres, Arthur l’a senti près de Garance. Rien ne prouve qu’il s’agisse de sa… de sa pièce de rechange, rien ne prouve qu’ils aient des ennuis non plus, c’est peut-être un dysfonctionnement, ou même un piège pour nous faire dérailler, justement ! Et si tu ne te régules pas maintenant, les autres ne vont pas se calmer non plus.

 Comme pour appuyer ses propos, Lucas se téléporte et le tacle littéralement pour désamorcer une bombe. Le lien avec Bastien se brise et Mathieu, plaqué à terre, le perd de vue.

Lucas est en nage, lui aussi totalement parti. Sa peau est brûlante et pèse sur Mathieu. Quoi, c’est donc ça, de se faire étrangler par un pote stone ? Non seulement c’est douloureux, mais en plus la frustration aiguë se rajoute par-dessus crescendo.

— Léane, non !

Elle entend bien qu’on prononce son nom, mais toute sa capacité de concentration est dévorée par la haine qui recommence à charger la batterie. Léane se précipitait sur Lucas, mains tendues, quand la claque la gifle.

— Ne recommence pas ! grogne Stephen en lui assénant une deuxième volée, nettement plus percutante.

 La décharge qu’il y met n’est pas tellement douloureuse, une petite pichenette dissuasive, mais elle a l’art de lui remettre du plomb dans la cervelle et de se propager brutalement dans son corps. Au ralenti, elle note Stephen, mâchoires en saillie de se retenir de débrider sa Voix, et elle se sent surtout basculer en arrière. Elle s’affale sur Lucas, qui crépite, ressuscité d’un coup de jus salvateur qui lui fait lâcher prise.

Mathieu roule pour s’éloigner, groggy. Il cherche Bastien, premier réflexe.

En suspension toujours, Bastien affronte Cécile qui ne le laisse pas s’échapper.

— J’suis désolé, je me suis laissé avoir comme un con.

— Comme d’habitude, dit Cécile sur un ton égal.

Le bleu de ses yeux est dépourvu de chaleur. Mais il n’est pas non plus accablant.

— Tu penses que tu pourrais me déposer ? En douceur ?

— Tu penses que tu le mériterais ?

Une étincelle passa silencieusement entre eux. Emplie de lassitude et de craintes partagées, peut-être, mais Mathieu n’arrivait pas à déchiffrer le reste.

— C’est bon, Cécile, il ne m’a pas tué, intervint Arthur encore tout chancelant.

— J’aurais pu ! contra Bastien avec véhémence.

Arthur ne cilla pas. Impassible.

— Tu veux descendre ou pas ?

— J’sais pas, j’me tâte. Je pourrais passer ma vie là-haut.

Arthur ne trouva pas la réflexion drôle et Cécile encore moins.

Roide, Cécile abaissa lentement Bastien, par paliers cahotiques.

Bastien n’attendit pas de sauter à terre pour déclarer ses intentions.

— Je voudrais lui parler, dit-il en désignant Aglaé.

— Pas question, réplique Natacha. Parler, tu sais pas.

— Va crever, réapplique Léane dans la même ferveur.

— T’as pas l’impression d’abuser, Bastien, dis ? grogne Arthur.

— Il faut voir ce qu’elle peut faire ! insiste Bastien sans se démonter. On sera fixé, comme ça !

Léane serre les lèvres sur une commissure butée.

— Cette fille, ce n’est pas un objet !

— Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit.

— Arrêtez, ordonne Rémi. Si elle est là, on sait que les miroirs ont besoin d’elle, mais ça ne fait pas d’elle une ennemie. En attendant, on doit aller aider les autres. Arthur, tu saurais situer où tu les as captés ?

Arthur ferma les yeux, vaincu d’avance.

— Ouais, avoue-t-il.

— Mais encore ?

Il jette un œil prudent sur Bastien. Puis sur Lucas.

— Je préfère garder la date pour moi. On ne veut pas d’un autre dérapage.

— C’est quoi, ton problème ? grogne Kiernan.

— Et le tien ?

Le garçon ne relance pas le débat stérile.

— Bon, je pense qu’on n’a pas le choix, alors, tranche Lucas en se relevant. Arthur, tu veux qu’on t’accompagne, Ilian et moi ?

Ilian est certain qu’on ne lui ait pas demandé son avis, mais son cœur se crochète direct.

Il n’a guère le choix.

Il aurait pu réagir, quand Lucas broyait Mathieu de ses mains. Mais il s’était mis sur pause, comme il l’aurait fait, avant. Non par fuite, mais par dévotion. Cet attachement stupide. Bien entendu, il devait protéger Aglaé d’abord, comme il pouvait, de son corps rendu imperméable comme un mur de ciment. La soustraire à des réactions qui lui auraient valu un autre tremblement cardiaque à la faire claquer entre ses doigts. Mais surtout, il avait obéi. À l’injonction d’Arthur, hurlant dans sa tête, qui l’avait supplié de ne pas s’en mêler, de rester à distance. Et à celle de Joseph, qui en avait fait de même. Joseph avait forcé Lucas à le sortir, à s’en prendre à Mathieu.

Joseph derrière la possession.

Et non pas la Voix. Lucas lui-même le savait pertinemment, mais il se tairait, quelles qu’en soient les motivations de Joseph.

Arthur le lui avait interdit, de l’approcher. Arthur voulait qu’Ilian reste loin de Joseph. Et Ilian pense qu’ils savent très bien pourquoi, tous les trois.

Arthur se pare d’une intensité dense, couleur cendre, qui enveloppe Ilian. Il doit savoir déjà qu’Ilian se rallierait à Lucas, cette fois. Et ça n’a pas l’air de lui plaire.

— Uniquement s’il n’y a que nous trois, cède Arthur dans une menace sourde.

— Vous trois ensemble, mais en voilà une idée qu’elle est bonne, ricane Mathieu.

— On a les pouvoirs les plus utiles de l’Autre-Côté, et les moins dangereux en l’occurrence.

De mauvaise grâce, Mathieu concède un bon point à Lucas. Autant les trois drôles étaient vraiment de la dynamite ici, autant leur présence de l’Autre-Côté serait sans doute utile, effectivement. Et Mathieu en savait un peu, lui qui avait un pouvoir totalement inopérant là-bas. Probablement parce que la raison d’être des pouvoirs d’attaque était avant tout de défendre les miroirs en territoire ennemi.

— Bien. Ilian, tu peux…

Natacha coupe Lucas d’une exclamation excitée.

— Les miroirs ondulent ! Cette fois, c’est vraiment eux, j’aperçois leurs reflets !

Arthur soupire de soulagement. Bastien d’attente enfiévrée. Afin de ne pas dérailler.

Garance saute sur ses pieds, Thomas et Claire à ses basques.

— Claire, bon Dieu ! Tu fichais quoi ?

Bastien rugit, et menace d’enterrer sa sœur sous l’accolade passionnée. La jeune fille y déroge. Peu réceptive.

— Pas le moment ! le dégage-t-elle.

— Mélissa est avec vous ?! piaille Garance en accrochant tout le monde comme une balle sauteuse collante. Où est Mélissa ?

— Elle n’est pas avec vous ?

— Non !

Garance se tord les doigts. Elle halète comme un petit chien qui se noie.

— Elle m’a laissé sur une trajectoire cul-sac ! vociférait Thomas à qui veut l’entendre. Elle m’a jeté et elle a brouillé la piste exprès ! C’est pour ça qu’elle ne voulait pas de toi, pour ne pas que je puisse la retrouver !

Lucas pâlit un peu plus.

— Garance, que s’est-il passé ?

— Elle a coupé le lien volontairement et elle a perdu Thomas ensuite, voilà ce qui s’est passé ! bafouille Garance dans une rage pleurante. C’était son plan depuis le début !

Enragée contre Mélissa, contre Thomas, contre Claire et son plan que Mélissa a utilisé à ses fins, contre elle-même et tout à la fois.

— Pourquoi, toi, tu n’es pas retournée la récupérer ? demande Rémi.

Qui s’efforce très fort de ne toujours pas paniquer.

Garance secoue la tête, encore déstabilisée.

— Je n’ai pas réussi à la récupérer ni à la joindre, je n’ai pas pu la trouver, nulle part ! Je crois qu’elle a masqué sa présence !

— Pourquoi ? Pourquoi elle ferait ça ?

Personne ne répond à Léane. Tous regardent la question. Aglaé recule immédiatement et on pouvait comprendre pourquoi : difficile de l’en convaincre qu’ils ne lui voulaient pas de mal avec tant d’éclairs ligués sur sa seule personne. Le pire, c’est qu’Ilian se sentait la trahir aussi un peu en s’éclaircissant lui-même de transparence, fragilisé dans sa mission de protection.

— À nous deux, on doit pouvoir la joindre par la bilocation ! clame finalement Arthur.

— Pas si elle décide de se cacher.

— C’est absurde, murmure Léane qui refuse d’y croire. Elle n’aurait pas fait cela elle-même, il lui est arrivé un truc qu’elle n’a pas vu venir, c’est obligé.

Personne n’a la force de la contredire.

— Elle a son frère ! beugle-t-elle plus fort.

— Justement, murmure Garance les yeux brillants.

— Assez de ces conneries. On peut toujours localiser son fragment. À l’aide de miroirs.

— C’est elle qui l’a, son fragment, dit faiblement Garance en désignant l’inconnue.

— Elle s’appelle Aglaé, tient à préciser Ilian.

Sans grand succès sur les foules.

— Non. Elle a son pouvoir, c’est différent. Un miroir peut nous donner un indice sur sa localisation, s’entête Léane. Il y a en nous une part ineffaçable du miroir, et on peut la retrouver avec. Rem’…. Soutiens-moi sur ce coup, s’il te plaît.

Rémi ne dit rien, déjà effondré.

— On est assez nombreux pour le faire ! On n’aura pas une carte floue ou des interférences ! Rémi… je…. Ilian….

Surpris d’être mobilisé par Léane qui jusqu’à présent le tolérait sans l’approuver, Ilian ressent presque le besoin de se liquéfier.

— Je ne te demande pas de les obliger, juste de me donner ton accord de principe. Il faut qu’on essaie. De la localiser. Pour Mélissa. C’est une fille géniale, elle est….

Elle s’essouffle dans sa description, consciente de l’absurdité du problème de le convaincre.

— Dis-oui !

Et lui ne peut évidemment pas résister aux grands yeux de chiot de Léane. Un autre nœud le cloue en lui-même et va lui broyer la gorge. Si cela se trouve, c’est lui qui allait claquer sous le poids de toute la descendance d’Aurélien, pas Aglaé.

— On doit faire quoi, au juste ?

Le chocolat se ravive au fond des prunelles. Léane vient le pivoter face aux glaces.

— C’est pas compliqué ! On a juste à miroiter nos fragments de ton miroir sur la surface, comme des pièces de puzzle, pour obtenir une carte. Ils vont former entre eux une connexion qui va révéler la position de Mélissa. Enfin, je l’espère.

— Je… et tu as une idée de la manière de procéder ?

— C’est reparti, grogne Lucas. Si tu veux le tuer, Léane, dis-le-lui tout de suite.

— Mais…

— Il a raison. On ne peut pas lui faire toucher le médaillon ! véhémente Arthur.

Ilian se cabre. C’est viscéral, son corps s’arc-boute de lui-même en arrière.

— Oui, je crois que c’est assez clair, commente Remi. Il nous arrive que des bricoles dès qu’ils le touchent.

— On ne peut pas faire autrement ! La vie de Mélissa est en jeu !

— Léane, c’est vraiment pas une bonne idée, appuie Kiernan, inquiet. Il n’y a pas que la vie de Mélissa qui sera en jeu si Ilian touche le médaillon.

— Ah oui ?! Celle de qui ?

— … explicite Kiernan.

Subitement coi.

— La sienne, pour commencer, complète rapidement Stephen en montrant Ilian. On peut très bien se passer de son fragment pour retrouver Mélissa.

— Non. Pas pour la récupérer de l’Autre-Côté. On a besoin de tous les fragments disponibles.

— C’est de la folie !

— C’est bon, je vais le faire. Tu peux aller le chercher. Le médaillon.

Léane transperce Ilian de son visage transfiguré. Une mordillure le traverse, aussi douloureuse que s’il lui avait dit non. Il espérait juste qu’il n’aurait pas à le regretter.

— Tu es dingue !

Arthur veut lui foutre un pain. Lucas maîtrise mieux le poker face que lui, mais c’est pas difficile de comprendre qu’il partage le même point de vue.

— J’ai pas tellement le choix, se justifie Ilian. On ne peut pas laisser Mélissa seule là-bas.

C’était une des raisons. Mais c’était aussi en raison de sa descendance. À Mélissa aussi, il était trop lié. Et Ilian n’y pouvait rien.

Léane avait envie de l’embrasser. Elle vole dans le corridor, trébuche, repart. Sans s’arrêter, elle rafle le coffret sur la cheminée.

« Tiens-bon Mélissa, je viens te chercher ! T’as intérêt à m’attendre ! »

Là encore, elle n’avait pas vu les signes. Mais elle ne pouvait pas se résoudre à l’abandonner. Elle ne reproduirait pas les mêmes erreurs. Elle ne supporterait pas de perdre une autre amie. Sa meilleure amie.

Le coffret semble battre pour deux, ratifiant son serment. Il était dangereux d’en faire devant un miroir. Mais celui-ci, elle avait bien l’intention de le tenir.

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