Chapitre 10.2

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Ilian ne peut réprimer un tremblement quand il la voir revenir, le coffret sous le bras.

— Tu n’es pas obligé, Ilian !

— Je ne peux pas l’abandonner, répète doucement le garçon.

Et Lucas n’a rien à redire. Car il sait très bien ce qu’il veut dire.

— Fais pas le con, lui rappelle Kiernan quand Ilian s’approche pour ouvrir la boite.

Ilian grimace son assentiment. Un peu déçu de constater qu’il était aisément déchiffrable.

Bien sûr qu’il a raison, Kiernan. Il ne peut pas transférer son énergie au miroir en espérant lui rendre ce que ce dernier lui a donné. Ce serait trop aléatoire, en plus de risquer la vie des autres. Mais Cate… décidément, Cate méritait mieux.

— Prends-le, l’encourage doucement Garance.

Il quitte du regard le chiffon moire qui cache le précieux bijou. Garance a quitté sa robe de désespoir. Ses yeux sont gorgés comme un fruit mûr d’été qu’elle tend à Ilian en gage de soutien indéfectible. Son premier garde du corps.

Il veut maudire ses doigts qui dansent la salsa quand ils se rendent vers le médaillon. Mais la délicatesse qui les accompagne quand il écarte lentement les pans du tissu s’apparente à de la tendresse.

Le médaillon repose dans sa main protégée par l’étoffe. Il n’ose pas détacher les pans. Il ne faut pas lui en demander trop non plus.

Léane le saisit pour s’en charger. Elle est aussi attentionnée que lui quand elle l’éviscère. Elle transfère les deux autres parties à Garance, qui s’empresse de les remettre dans la boîte.

— Ce que tu vas faire, c’est le prendre dans ta main, tes doigts en contact direct avec le miroir. Ton autre main, tu vas la poser sur la glace, et tu laisses faire pour la suite.

C’était trop simple pour être facile. Ilian n’oublie pas de respirer quand elle lui donne le miroir.

La pulsation retentit dans la pulpe de ses doigts. Le battement est cadencé, le rythme régulier. Le miroir le reconnaît et ronronne de bien aise.

Un reflet stellaire danse sur la paroi minuscule. S’étend et dépasse le cadre du morceau pour rayonner dans la main d’Ilian. Détend le jeune homme, submergé par la vague qui le pénètre et se fraie le long de son corps, à la recherche de son fragment.

La main apposée contre la glace murale frémit et dépose une petite étincelle, mouvante d’agilité. Le point lumineux pétille vers le centre où il s’immobilise enfin.

— Ouah, s’ébahit Ilian malgré lui.

Son fragment reflété dans le miroir rendait d’un coup les choses bien plus réelles.

— À mon tour, se précipite Léane sans lui laisser le temps de s’attendrir.

Elle lui arrache presque des mains le miroir de poche, plongeant Ilian dans un désarroi brutal mais éphémère. Il secoue la tête pour se recentrer.

L’un après l’autre, les quatre autres porteurs défilent pour apposer leur marque au sceau du miroir. Mathieu se range assez vite à l’enthousiasme de Léane et ne se défile pas. Rémi, en revanche, doit se faire prier un peu plus.

— J’espère que tu sais ce que tu fais.

— C’est pour Mélissa !

— Ce n’est pas une réponse. Tu n’as aucune idée de ce que tu fais, pas vrai ?

Il distille sa phrase sur une salve aigre, mais se décide tout de même à suivre le mouvement. À lui aussi, il lui était difficile de s’opposer à Léane quand elle arborait la même énergie qui l’habitait autrefois.

Quand vient son moment, l’étincelle de Thomas se déporte un instant à l’extrême droite de la glace, avant de bondir avec la force d’un électrochoc à la même place que celle de ses congénères.

Les points s’agglutinent presque les uns sur les autres en un amalgame assez précaire. Des fils de lumière les connectent entre eux, quasiment invisibles dans la composition.

— Et maintenant ? osa Ilian qui s’attendait à un résultat plus parlant.

D’accord, pas à une grande flèche lumineuse qui afficherait un grand « Mélissa est ici ! », mais quand-même. À autre chose. Un indice plus probant.

Rémi puise beaucoup de courage pour s’avancer vers Aglaé.

— Écoute, j’imagine que pour toi, tout est du charabia. Et c’est pire que ce que tu crois. Mais nous avons besoin de ton aide, juste un instant, pour poser ta main comme nous, sur ce miroir. Pour notre amie.

Elle le contemple seulement, de ses yeux immenses et vivides. Natacha lance à Rémi son dédain exaspéré.

— Vous lui en demandez trop. Elle n’a pas à être concernée.

— Elle partage son fragment avec Mélissa ! Évidemment qu’elle peut nous aider à la trouver. Mais c’est tout ce qu’elle aura à faire. Je te le promets, Aglaé.

Cette dernière cligne des yeux. Dubitative.

— Juste poser mes mains sur les deux miroirs ? Et après, vous me laisserez partir ?

Rémi et Stephen échangèrent une contorsion faciale éloquente.

— On peut te laisser partir si tu le souhaites, mais ta vie est menacée tant que tu…

— Tant que j’ai ce machin qui me déchire les boyaux. J’ai bon ?

— T’as mal à ce point ? demande Lucas.

— C’est surtout que ça gonfle, ça explose comme des pétards dans mon ventre. C’est à votre copine ? Je fais comment pour le lui rendre ? … j’ai une vie, moi aussi ! s’énerve-t-elle devant le silence méditatif qui l’entoure.

— Ah oui ? De quel genre ?

Mathieu fait sobrement taire la curiosité Thomas. Aglaé soupire.

— Bon, si c’est la seule solution…

Elle s’empare du miroir d’une flexion méfiante mais n’hésite pas à poser sa main sur le mur. L’étincelle qui surgit se détache par son intensité faiblarde. Et sa propension à l’enflure immédiate qui s’ensuit. Elle commence à se dédoubler, puis se sépare en deux points lumineux : le premier rejoint le gros de la troupe, mais s’en distingue par une sorte de cavité sombre qui auréole sa lumière. Le deuxième suit la trajectoire initiale du fragment de Thomas et file à droite, à mi-chemin entre le miroir et le vide. Sa lueur est anémique, à l’aura masquée par un point noir qui se forme en son centre.

— C’est quoi la signification, par rapport à votre carte ?

Les lèvres closes, ils observent le point noir grandir et enfler, prendre de l’ampleur sur le lumineux, l’englober, le dévorer pour engloutir sa lumière rachitique qu’on ne voit déjà plus. Puis il disparaît sous la surface et l’étincelle d’Aglaé s’amplifie, scintillante.

Directement, le fil relie son point aux autres… puis s’étire tout au bout, à droite. Avant de ployer droit dans le miroir, à la suite du point englouti.

 La glace sursauta sous la piqûre et se déforma, déployant sa masse comme une matière vivante autour d’un puit creusé. Un puits de verre, sombre et délictueux, qui s’enfonçait en spirales dans les profondeurs du miroir.

— C’est… c’est nouveau, reconnait Thomas dans le silence qui suit.

Sans attendre qu’on le retienne, il plongea vaillamment son bras dans le trou béant.

Le miroir se referma sur l’avant-bras dans une sensation visqueuse qui l’entraîna plus en avant, l’aspirant dans une douce succion descendante.

— Retire ton bras !

— J’y arrive pas ! piaille Thomas en essayant de se dégager.

Ses épaules commençaient à suivre dans le même débit lent, mais immuable.

Thomas rentrait dans le miroir comme du beurre. Mais s’en retirer revenait à lutter contre un mur de verre à mains nues.

Cécile tordit la paroi dans un effort guttural. La glace ne lâchait rien. Se reconsolidait plus loin, et reprenait son aspiration.

— Un petit coup de main, peut-être ?!

Une pression se noua autour de la taille de Thomas, alpagué comme un hameçon. Cécile redoubla d’effort et Mathieu tira d’un coup sec, libérant Thomas dans un bruit de déglutition peu ragoûtant.

Le gouffre bâilla, avant de reprendre sa posture de puits ouvert. Figé dans le verre.

— Merci, halète Thomas en se relevant

— On n’avance pas, j’en ai marre ! statua Bastien.

— Moi aussi ! l’enfonce Aglaé.

Bastien ne se donne pas la peine de lui fournir la réplique suivante. Il touche d’un doigt timide le trou en relief creusé dans la vitre. La glace fond et ruisselle pour refermer sa béance. Reprend son thème de glace vitrée.

— C’est incroyable, admet Bastien.

Mathieu vient essayer d’une caresse frôlée, la glace se rouvre en puits.

— Elle réagit à la connexion de vos fragments. C’est une clef, dit Bastien.

— Elle mène à Mélissa.

— Thomas, un traquenard qui te coule par le fond ne mène pas à Mélissa, le contredit Mathieu.

— Si. Avant que je la perde, Mélissa m’avait tiré bien plus loin dans le passé. Et ce puits y plonge direct, il a suivi la trajectoire du point qui la représente et a ouvert la brèche. C’est la localisation qu’on attendait : Mélissa se trouve pile à cet endroit du miroir.

— C’est pas comme ça que doivent se faire les choses.

— Y a plus grand-chose de prévu de toute façon.

Les garçons en convinrent.

— Si on y entre, on fait comment pour sortir ?

— La sortie doit se trouver à l’autre bout. J’imagine.

— Très rassurant, Tom.

Thomas n’en avait rien à battre. Ce n’est pas lui qui faisait les parcours. Il scruta le miroir, et les points qui avaient disparu.

— Aglaé n’a pas tort. C’était quoi, la signification de la carte ? Vous pensez qu’il lui est arrivé quoi, à Mélissa ?

— Elle laisse le miroir la dépouiller. Elle est en train de s’effacer.

Garance fixe Cécile avec sévérité.

— Qu’est-ce qui te fait croire que c’est vrai ?

— C’est pas compliqué à interpréter, signala Cécile sur un vibrato rauque. Elle a suivi mon exemple. Elle s’enferme dans l’Envers pour s’y perdre.

— C’est du n’importe quoi !

— Tu crois ? Tu as vu les scintillements ? Aglaé va la remplacer peu à peu, jusqu’à ce que Mélissa disparaisse tout à fait. On ne peut pas vivre dans un miroir. Leur univers finit par nous tuer. Et tu le sais.

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