CHAPITRE 1 : LE NAUFRAGE (La fiancée de l'Anaon)

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Ses yeux vert émeraude regardaient le bateau s’éloigner dans les premières lueurs de l’aube. Le départ s’était fait du port, mais Anne n’y était pas allée. Elle n’en avait pas envie et elle savait au fond d’elle qu’elle n’y était pas la bienvenue. « La guérisseuse » qu’on l’appelait lorsqu’elle se montrait utile au village, mais dans son dos, le mot « Sorcière » était le plus souvent prononcé.

C’est vrai qu’elle croyait en la magie Anne. Elle croyait aux korrigans faisant des farces aux voyageurs imprudents qui passent près de leurs fontaines, aux sinistres grincements de la charrette de l’Ankou venant chercher les âmes des défunts ; et par-dessus tout, elle croyait en l’amour, en cet amour unique et beau que l’on nomme grand amour.

Son grand amour à elle, c’était Yann et il avait embarqué ce matin pour un long voyage de deux mois.

Il y a cinq mois de cela, elle lui avait annoncé la grande nouvelle : elle était enceinte. Fou de joie, Yann la fit danser des heures entières. Après ces étourdissantes valses, ils discutèrent de l’avenir de leur enfant. Quand Yann apprit que des marins étaient recrutés pour un transport de marchandises, il n’hésita pas une seule seconde et s’engagea. Anne lui avait demandé de rester, mais Yann voulait partir afin de revenir les poches remplies d’argent pour que leur enfant puisse avoir une vie moins dure que la leur.

Le jour du départ, alors que le soleil était encore endormi, Anne l’avait accompagné sur le pas de la porte et l’avait embrassé comme si c’était la première et dernière fois. Elle le regarda descendre le petit chemin escarpé qui menait au village, puis se dirigea au bord de la falaise sur laquelle était perchée leur maison qu’ils avaient bâti de leurs mains.

De cette hauteur, la vue était magnifique. On pouvait apercevoir la petite crique dans laquelle Anne et Yann aimaient se baigner, le village où des cheminées commençaient à émettre de la fumée, le port où quelques marins devaient sûrement s’agiter en prévision du départ imminent, et la mer… la mer à perte de vue.

Elle était restée jusqu’à ce que le bateau ne soit plus qu’un point à l’horizon.

Anne croyait en la magie et aux pressentiments. Aussi, quand elle posa les mains sur son ventre joliment arrondi et que le vent fit danser sa chevelure de feu, elle ne put s’empêcher de penser que l’enfant qui grandissait en elle, ne connaîtrait jamais son père.

Yann était à la poupe et regardait de ses yeux bleus marins la falaise s’éloigner. Il ne pouvait plus distinguer Anne, mais il la savait là.

Yann l’avait rencontré lors d’une fête de village et s’était demandé pourquoi la plus jolie fille présente ce soir-là, n’avait trouvé aucun cavalier pour la faire valser. Alors, il prit son courage à deux mains et l’invita à danser. Des heures durant, ils valsèrent au son du binioù kozh et de la bombarde ; puis, l’amour s’en mêla et ils ne se quittèrent plus.

Il aimait chez elle sa simplicité, sa capacité à voir la beauté dans chaque chose. Elle lui apprit tout de la faune et de la flore bretonne, lui contait des histoires et des légendes qu’elle prenait pour réalité. Souriant et rêvant à des jours meilleurs, Yann caressa le médaillon du Crann Bethadh qu’Anne lui avait sculpté.

Il fixa la falaise jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’horizon.

Contrairement à sa femme, Yann n’était pas sujet aux pressentiments. En revanche, il était attentif aux signes et ceux de la mer, il les connaissait sur le bout des doigts. Aussi fut-il un des premiers à remarquer que le vent avait tourné et que les gros nuages sombres qui faisaient route vers eux étaient annonciateur de tempête. Et celle-ci ne se fit pas attendre, le vent leur hurlait aux oreilles et une pluie battante leur fouettait le visage.

Tous les marins étaient à leur poste, chacun travaillant à maintenir le navire à flot. Les vagues s’écrasaient sur la coque faisant passer nombre d’entre eux par dessus-bord

L’orage arriva, amenant avec lui la foudre.

La discipline laissa place à la panique et chacun tentait maintenant de lutter pour sa survie. Une vague submergea le navire envoyant Yann dans la mer agitée.

L’eau glacée infiltrait ses poumons ; alors qu’il essayait de remonter à la surface, il vit un éclair frapper le bateau et les flammes commencèrent à danser.

Une énorme masse sombre tomba à la mer. Il comprit, malheureusement trop tard, que cette masse sombre n’était autre que le grand-mât et Yann se retrouva coincé en dessous. La pression était telle qu’il fut entrainé par le fond.

Quand il arriva dans les profondeurs, son médaillon se détacha. Dans un dernier effort, Yann parvint à le récupérer et le serra contre sa poitrine.

Il repensa aux pressentiments d’Anne et se dit qu’elle avait raison. Puis, il ferma les yeux et se laissa envelopper par les ténèbres.

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