CHAPITRE 2 : LE CHANT DE L'ANAON (La fiancée de l'Anaon)
A des kilomètres de là, Anne se réveilla en sursaut, la sueur perlant sur son front et le cœur battant à tout rompre. Un pressentiment l’assaillit dès qu’elle eut ouvert les yeux, elle sentait qu’un malheur était arrivé mais elle était encore loin de se douter que son mari avait péri en mer.
La nouvelle du naufrage se répandit rapidement au village et un bateau avait été envoyé pour essayer de retrouver des survivants. Ce n’est que huit semaines après le début de cette héroïque expédition, que le bateau rentra au port apportant avec lui son lot de nouvelles, bonnes et mauvaises : le navire avait bel et bien sombré, fort heureusement, cinq membres d’équipage avaient survécu.
Malgré son terme proche, Anne descendit de sa falaise pour se mêler aux villageois qui allaient accueillir les survivants.
Sur le port, l’ambiance fébrile se faisait sentir. D’habitude lieu de réjouissance, il y pesait maintenant un silence de mort, quasi religieux. Les mouettes d’ordinaire si bavardes, cessèrent leurs cris rauques pour l’occasion.
Chaque famille était présente espérant le retour sain et sauf d’un père, d’un fils, d’un frère ou d’un mari. Dans la douceur du soir, le bateau arriva au port avec les survivants et les espoirs des habitants.
Les marins en descendirent, faméliques, les visages burinés par le sel et le soleil. Leurs yeux si pleins d’espoir lorsqu’ils étaient partis, étaient à présent vides, leurs esprits étant restés avec leurs compagnons d’infortune qui n’avaient pas eu la chance de rentrer.
Le dernier rescapé posa le pied sur le quai craquant mettant fin à la terrible attente. Il y eut des cris de joies et des embrassades, mais aussi des larmes et de la douleur. Tandis que chacun rentrait chez soi, Anne s’avança jusqu’au bord du quai et contempla cette mer terrible qui lui avait pris son grand amour.
Anne accoucha par une belle journée de printemps. C’était un garçon et il fut prénommé Yannick en mémoire de son défunt père. Les années passèrent et Anne apprit tout ce qu’elle savait à son fils ; elle lui parla des êtres merveilleux qui peuplaient la Bretagne, de ce monde invisible et beau que beaucoup avait oublié.
Elle l’initia comme sa mère avant elle, à la préparation des remèdes et des potions. Malheureusement, là où elle voyait magie et mystère, Yannick n’y voyait que science et raison. Et c’est par une froide journée d’hiver, qu’il lui annonça partir à la capitale afin de poursuivre des études de médecine. C’est précisément ce soir-là, qu’Anne l’entendit pour la première fois : un doux râle, une sensation familière. Elle crut d’abord que le vent lui jouait des tours, mais les branches des arbres demeuraient immobiles.
Elle sortit et laissa la lumière blanche de la lune la guider jusqu’au bord de la falaise. Elle ne comprit pas tout de suite ce qu’elle voyait et se demanda comment le bateau avait pu voguer jusque-là, au vu de son pitoyable état. Elle aperçut alors une silhouette descendre du navire et se diriger vers la petite crique en contrebas. L’étrange silhouette levait la tête vers elle, les pieds dans l’eau et entonnait une mélodie qu’Anne reconnut aussitôt : la première valse sur laquelle elle et Yann avaient dansé. Elle comprit que la silhouette n’était autre que l’Anaon de son mari venu la chercher.
Leur fils était maintenant en âge de se débrouiller et il avait sûrement pensé que le moment était venu pour sa femme de le rejoindre. L’Anaon continuait son chant, mais Anne hésitait.
Elle voulait le revoir plus que tout, alors pourquoi hésitait-elle ? Cette question la hantait chaque soir que le chant résonnait. Elle voulait le rejoindre… mais un pressentiment, encore un, lui avait fait faire marche arrière. Elle ne saurait l’expliquer, mais elle ne pouvait pas partir toute de suite, il lui restait encore quelque chose à faire parmi les vivants.
Ce n’est que vingt-cinq ans après le premier chant, lorsque les rides avaient élu domicile sur son visage, que la réponse lui fut donnée : le jeune homme qui était parti faire ses études à Paris, était revenu veuf et père.
La petite fille de trois ans, les cheveux noirs comme l’ébène, fixait de ses grands yeux bleus Anne. Louise était son nom et Anne folle de joie, embrassa sa petite-fille et serra son fils dans ses bras, en lui faisant promettre de rester.
Depuis ce jour, le chant de l’Anaon ne retentissait plus.
Malgré l’âge, Anne avait l’impression de vivre une seconde jeunesse en présence de son fils et de Louise. Contrairement à son père, l’enfant était plus réceptive aux histoires de sa grand-mère et apprit tout ce qu’Anne put lui enseigner. Mais le temps est traître et aime se rappeler aux bons souvenirs des vivants, Anne tomba malade lors de la dixième année de Louise.
Yannick, qui exerçait sa profession au village, parvenait à porter les meilleurs soins à sa mère qui ne quittait plus la maison. C’est alors, qu’après bien des années, le doux chant de l’Anaon retentit de nouveau aux oreilles d’Anne.
Le vent soufflait dehors, Louise regardait par la fenêtre. L’ombre du soleil couchant donnait aux branches des arbres des allures de créatures ridicules. Un éclair déchira le ciel et Louise se recula en poussant un petit cri aigu.
Quand la nuit fut tombée, elle entendit quelque chose, un murmure d’abord puis, une douce mélodie. Elle se tourna vers sa grand-mère, installée confortablement dans un fauteuil près du feu, qui fermait les yeux, le sourire aux lèvres.
Louise s’avança vers Anne lui demandant ce que c’était. Heureuse de pouvoir se remémorer son passé, Anne lui dit d’aller leur faire une bonne tasse de chocolat chaud. Une fois fait, Louise s’installa sur les genoux de sa grand-mère et se blottit contre elle.
« Il m’appelle » disait-elle, « Mon Yann attend que je le rejoigne ». Louise buvait les paroles de sa grand-mère, qui les yeux humides, parlait de l’homme qu’elle avait aimé toute sa vie.
La soirée passa et la tempête faisait rage. Yannick entra avec fracas dans la maison. Il s’excusa de son retard en blâmant comme à son habitude, des patients de dernières minutes. La vérité est que Yannick aimait son travail et ne voyait généralement pas le temps passer, mais il ne voulait pas paraitre pour un mauvais père aux yeux de sa fille et de sa mère. Sa routine du soir consistait à ranger soigneusement ses livres scientifiques dans la bibliothèque, puis à préparer le repas.
Louise raconta en détail à son père l’histoire que sa grand-mère lui avait conté. Yannick eut un sourire triste et expliqua à sa fille que précisément, tout ceci n’était qu’une histoire inventée par sa mère. « Les morts n’attendent pas les vivants » disait-il, son père avait péri en mer et n’était plus qu’un souvenir dans l’esprit d’une vieille dame. Louise n’aimait pas quand son père parlait comme ça, elle préférait les histoires de magie remplies de créatures fantastiques de sa grand-mère.
Elle alla mettre le couvert sans dire un mot.
Le repas se passa dans un silence pesant, Louise toujours fâchée contre son père. Anne quant à elle, mangea dans son lit. Son état s’aggravant, elle devenait de plus en plus faible.
Yannick coucha Louise et après quelques efforts, parvint à la faire rire et à se faire pardonner. Mais une question persistait dans l’esprit de la petite fille : pourquoi son père ne croyait pas aux histoires de sa mère ?
Yannick sourit et lui expliqua qu’arriver à un certain âge, « les vieilles personnes ont besoin de se rassurer ».
De sa chambre, Anne entendit les paroles de son fils. De légères larmes coulèrent sur ses joues ridées.

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