Chaos

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J’avais dessiné sur le sable son doux visage…

Là, tout n'est que désordre et laideur, misère, agitation et douleur. (1)
Des jours et des nuits que Christophe se sentait plus crétin que la veille et ennuyeux comme la pluie. Il faut dire que depuis que l'insomnie s’était nichée au creux de son oreiller, le chaos régnait sur sa vie. Un cataclysme n’aurait pu déclencher pareille confusion dans son esprit.

Des mois qu’Aline et son doux visage avaient pris la poudre d’escampette un samedi d’été bleu ciel, à l’heure où les terrasses ombragées des bistros se vident tandis que celles des restos se remplissent.
Des semaines à bonder ses poubelles de mouchoirs dégoulinants de roupies et de larmes en criant Aline pour qu’elle revienne (2).
Mais Aline ne reviendrait pas ; même groggy jusqu’à la moelle, Christophe l’admettait. La dureté de ses mots d’adieu lui avait fait l’effet d’une déflagration dans la poitrine. Un boum hiroshimesque. Puis il y avait eu la vision de sa disparition au moment où la porte s’était refermée sur elle. Ni doute ni espoir ne lui étaient permis. Amen.

Après une énième nuit à ramper derrière son ombre, Christophe gisait sur son lit, nippé d’un jogging déformé et crasseux qu’il n’avait plus quitté depuis la désertion de sa blonde dulcinée. Les bras en croix, la mine d’un lavabo poussiéreux, le pauvre hère se laissait picorer le cerveau par un fatras de souvenirs. Quand soudain, pris d’un élan d’énergie qui lui rappela la fragilité de ses lombaires, il s’extirpa de sa couche. Cette rupture, trop brutale, avait généré assez de dégâts, visibles et invisibles. Par n’importe quel moyen, il devait s’évader de la cage dans laquelle solitude et tristesse combinées rongeaient allègrement chacun de ses neurones. L’amour rend con.

Pour commencer, Christophe saisit avec rage les deux oreillers et les envoya l’un après l’autre s’écraser contre le mur. Celui d’Aline subit sans conteste un choc nettement plus violent – mais après tout, la fuyarde le méritait bien.
Les draps, maculés de traces de sueur et d’anciennes fièvres roses fertiles, se retrouvèrent bientôt en boule. Quelques secondes seulement puisque Christophe les retendit aussitôt sur le matelas avec une méticulosité étrange.
Animé par une volonté nouvelle et armé d’une paire de ciseaux, il se mit à découper méthodiquement plusieurs lés de tissus d’égales largeurs. Lui qui ne réussissait jamais à tracer un trait droit même à l’aide d’une règle, s’étonna de la précision et du résultat de son travail. Avec la même application, il noua les bandes entre elles jusqu’à obtenir une longue corde blanche – disons plutôt gris-sale. Les liens étaient solidement serrés ; l’homme, naguère grand expert en nœuds de cravate, venait de s’en assurer. Il attacha ensuite l’une des extrémités de son ouvrage à un barreau de la tête de lit et balança le reste par la fenêtre. Qu’il enjamba.

Christophe s’apprêtait à s’évader. Une femme l’avait lâchement largué, en réponse il larguerait vaillamment les amarres. Dans un bref instant, il inspirerait l’air revigorant de ce premier jour de novembre dédié à tous les saints.
Il empoigna l’étoffe 100 % coton tissé autour de laquelle il enroula ses jambes, prêt à amorcer sa descente avec allégresse. Même pas peur !
Au départ, il projetait d’accrocher ses pensées à celle qui l’avait abandonné et conduit à se cramponner à cette corde de fortune. Mais le temps lui manqua. L’appartement de Christophe se situait au rez-de-chaussée.

(1) Mes hommages au poète Charles Baudelaire et à ses Fleurs du mal.
(2) Une douce pensée à Christophe Bevilacqua et son inoubliable Aline.

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